I.A NATl'Ili
l'honmip ou dans Tango ; mais depuis la pensée du séraphin jusqu'aux attractions et répulsions chimiques, ni les puissances de l'esprit, ni les forces de la matière ne pourraient entrer en exercice, n'était le concours souple et souverain de l'activité divine. La Fontaine a montré l'envoyé de Dieu venant sur terre
Partager un brin cfherbe entre ([iielques fourmis.
Image louchante, si l'on veut, de la divine Providence à laquelle rien n'échappe. Mais, plus philosophe et plus chrétien, le fabuliste aurait vu Dieu même présent, agissant, travaillant et dans le brin d'herbe et dans les fourmis qui se le partagent, tout comme dans la pensée de son envoyé. Ainsi la vie universelle va s'éclairant; chaque pas fait dans le vrai des influences divines sur le monde, la rend plus belle, plus auguste et plus aimable. Cette vie, ce branle, ce tourbillon immense qui nous investit, qui nous entraîne, ce n'est pas, comme veut le panthéisme, le phénomène de la vie divine; c'est une vie bien réelle en soi, bien à nous et aux autres créatures, bien distincte et séparée de la vie de Dieu ; mais il est vrai que la vie de Dieu s'y enveloppe ou s'y superpose, qu'elle s'y montre et s'y voile tout à la fois. Comme il est là, dans tous les êtres qui ne sont pas lui-même, il travaille, il se meut, il vit dans loules ces activités, dans tous ces mouvements, dans toutes ces vies, dont il se distingue d'ailleurs et se sépare comme le créateur de la créature, l'infini du fini, l'être pur du quasi néant.
Un trait encore pour achever la conception vraie de ses relations avec la nature. Être infini, perfection totale, illimitée, la beauté même, il faut de nécessité qu'il possède éminemment tout ce qui se peut voir ou concevoir de beauté, de perfection, d'être. En d'autres termes, nul être, nulle perfection, nulle beauté n'est possible, qui ne le reproduise à quelque degré. Ainsi, dans les merveilles de la
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création, rien qui ne procède de lui coiiinie le ruisseau de la source, comme le rayon du foyer, comme une copie nécessairement dégénérée d'un type parfait. N'insistons pas : ces notions nous sont connues. Ainsi quand, du phénomène imparfait mais déjà si beau, nous nous élevons en idée à une beauté supérieure, à la plus haute beauté possible, notre élan ne se perd pas dans le vide; en montant à ridéal, nous montons à la beauté suprême, et cette réalité n'est pas loin de chacun de nous (1) . » L'idéal de ces beautés qui nous enchantent sans nous satisfaire, c'est, si l'on ose le dire, le réel de Dieu même. Et cet idéal substantiel, il existe, il agit, il rayonne de tout près dans ses images, invisible aux sens, manifeste à l'esprit. Penser, sentir ainsi, c'est avoir le vrai sentiment de la nature, le seul vraiment artistique parce qu'il est le seul vraiment religieux. Voir Dieu dans toutes les créatures et toutes les créatures en Di^u : voilà le dernier mot de l'art, comme de la perfection chrétienne. Traduire — mais que disons-nous ? — indiquer Dieu, insinuer Dieu dans l'expression du phénomène sensible : voilà le dernier effort de l'artiste, mais où défait l'artiste de parole arrive seul (2).
Est-ce ignorance, puissance du préjugé, folie et triste fantaisie de paradoxe? On a bien pu regretter comme un raffinement de civilisation factice, comme un amoindrissement de la beauté des choses, cette conception vraie qui les rapporte à une origine céleste et à un type supérieur. On a déploré, au nom de la poésie et de la liberté humaine, qu'une tourmente de quinze siècles (entendez le règne quinze fois séculaire du christianisme) ait violenté la nature de l'homme, en lui opposant un surnaturel qui la
(1) Actes des Apôtres, xvii, 27.
(2) Dieu créateur, Dieu présent, Dieu a!iissant,Dieu archétype : unissons ces quatre idées, et nous verrous que le mouile physique est bien réellement un temple : temple construit par Dieu sur un plan conçu nécessairement à In ressemblance de l'archilecte, teuiple tout plein de Dieu même et que Dieu, à la lettre, ne cesse de bâtir. Tout cela reste vrai, uiAine dans l'ordre surnaturel où nous somnies élevés de fait.
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comprime et en l'affolant d'un idéal qui se dérobe, toujours moins réel à mesure que Timagination le grandit (1;. Ou l'on ne s'entendait pas, ou l'on avait regret au tranquille sensualisme des âges païens: ou encore et tout ensemble on méconnaissait étrangement la véritable donnée chrétienne. En effet, le lecteur voudra bien y prendre garde : tout ce que nous avons dit des relations de Dieu avec la nature est avoué, accepté, consacré par la révélation, mais pourrait subsister en dehors d'elle. Dieu créateur. Dieu présent. Dieu agissant, Dieu archétype, autant de parties du dogme; mais pareillement vérités de raison et dépure philosophie. Si elles désenchantaient quelque peu le monde physique, la faute n'en serait point au surnaturel, qui peut rester jusqu'ici hors de cause ; il faudrait accuser la philosophie même et la raison.
Mais où est le dommage? Et si Ton ne veut avouer Tintenliou d'adorer purement et simplement la sensation et le phénomène, que perd l'œuvre de Dieu au souvenir et à la présence de sou auteur? Qui peut en estimer amoindrie la conception artistique de la nature ? Le bon sens répond d'avance, mais avec une certitude à l'épreuve de tout mécompte, que l'idée la plus vraie est nécessairement la plus belle. Et que dit l'analyse du détail ? A nous raconter Dieu, le phénomène n'a rien perdu de sa beauté sensible. Veuton sérieusement que pour le chrétien, voi^repourle simple spiritualiste, les horizons soient rétrécis, les cieux ternis et les fleurs décolorées? S'imagine-t-on Dieu comme un spectre projetant sur tout son ombre froide? Posera-t-on haraiment en princi|)e que, pour bien jouir des choses, il ne faut rien voir ni aimer au-dessus d'elles? A ce comi)le, nous sommes en pur sensualisme, et nous passons.
Non, la vraie conception n'ôte à la nature ni une couleur, ni un parfum, ni une harmonie. Pai'ailieurs les sym-
(1) Taine : Sainte Odile et Iphigênie etiTauride (1868) ; Essais de critique et d'kistoire.
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pathiesde riiOQime pour le monde physique en deviennent plus pures et plus fraternelles : plus pures, car elles se détachent de la sensation ; plus fraternelles, car dans la nature nous aimons quelque chose, ou mieux, quelqu'un. 11 n'est pas oiseux de le redire, le mouvement d'affection qui nous entraine hors de nous vers les créatures sensibles ne se perd plus dans l'illusion et la chimère. Plus de ces tendresses malsaines, maladives, décevantes, qui laissent le cœur vide et sans autre recours que l'ivresse des sens. Derrière le voile transparent des réalités terrestres, notre amour atteint d'abord la réalité suprême, la réalité toute aimable, toute aimante aussi. Jocelyn croit sentir un cœur d'ami palpiter sous l'écorce. Rêve sensuel qui le laisse plus faible, plus vide et plus souillé. Sans effort d'imagination, sans rêve, sans mécompte possible, dans la paix hère de l'intelligence, dans l'assurance triomphante de la foi, dans la joie noble et fortifiante de son âme, le chrétien, pénétrant jusqu'à l'intime des choses, y voit reluire l'infinie sagesse, il y sent palpiter l'éternel amour. Ainsi aime-t-il les créatures comme œuvre, comme voile, comme miroir, comme enveloppe de la beauté souveraine ; à cela près, nous avouons qu'il ne les adore pas. Oui sans doute, nous voilà plus haut que le naturalisme et son culte grossier de la matière. Nous dépassons le polythéisme et ses riants fantômes, car c'est sur la réalité suprême que se posent nos affections. Nous dépassons le panthéisme avec sa communion illusoire et voluptueuse à la nature. Ici point d'illusion ni de volupté malsaine ; c'est l'union vraie, l'union chaste au bien suprême, embrassé par l'âme à travers le phénomène qui frappe les yeux.
On nous demandera peut-être où rencontrer les modèles littéraires de ce sentiment religieux des choses. Avouons qu'ils sont rares dans la littérature proprement dite. Ne les cherchons pas, et pour cause, dans les âges païens. Ne les attendons guère plus de notre grande époque classique. C'est trop de dire que le dix-septième siècle a tenu son âme
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fermée à la nature et à Dieu (1 1 ; mais il reste vrai qu'alors le paganisme d'étiquette égare et compromet étrangement le goût des beautés naturelles. Libre enfin de cette mode, notre poésie semblait toucher à l'idéal (2); mais elle s'en est détournée vite pour aller au sensualisme par le panthéisme rêveur. Que reste-t-il comme type littéraire de la vraie conception religieuse du monde? D'admirables fragments disséminés dans la Bible, dans les Pères ou les ascètes méditant l'œuvre des six jours, dans les souvenirs des vieux moines célébrant le site de leur monastère (3), dans les écrits familiers des chrétiens de notre temps. Libre des froides influences du jansénisme, rendue au vrai par l'heureuse désuétude où est tombée la formule païenne, la parole contemporaine a trouvé çà et là des accents incomparables pour dire la beauté des choses, mais cette beauté immatérielle qui naît de leurs sympathies avec l'a me et de la présence active du Créateur (4). Le temps n'est plus de l'épopée héroïque ; mais si l'épopée didactique, si l'épopée dantesque est encore possible — et pourquoi non? — quel plus merveilleux sujet dans le genre que cette trilogie : la nature en face de l'homme et de Dieu?
En attendant qu'un poète de génie l'embrasse tout entière, Técrivain, quel qu'il soit, se doit rendre capable d'en réaliser un fragment. Trop incomplet serait-il de ne pouvoir, dans l'occasion, nous offrir, en le faisant passer à travers son âme puissante et ordonnée, le premier objet
(1) De Laprade.
(2) Citons, comme exemples à peu près irréprochables, un double morceau de Chateaubriand {Génie du christianisme, 1" partie, liv. V, chap. xii), et une pièce de Lamartine, la Prière. (Premières méditations, VIL) Il va sans dire, du reste, que ces indications ne prétendent pas être complètes ni exclusives.
(3; Montalembert : Les Moines d'Occident, introduction ; Bonheur dans k cloîlre.
(4) Ainsi, Ozanam : Pèlerinage au pays du Cid, I; — mais surtout L. Veuillot ; Le Vol de l'dme, tlébut; Historiellcs et Fantaisies; L'Honnéle Femme, XXXI ; Cd et là, passim.
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de la curiosrté humaine, le moindre reflet de la suprême et originelle beauté (Ij.
(l) Le symbolisme n'est, pai' rapport ù cette étude, ni un élément nécessaire ni un élément tout à fait étrancer. C'est le caractère figuratif de la nature, son rapport emblématique au monde moral naturel ou surnaturel. Ce rapport peut naître de Tessence même des choses, d'une similitude antérieure à toute circonstance accidentelle. J'euteuds que le lis fi?ure de soi la pureté ou la violette la mo lestie. J'attache d'instinct à telle espèce animale le souvenir de ce vice ou de cette vertu. Ailleurs la relation symbolique tient à un fait, à une convention, à l'usage : c'est ainsi que la palme et le laurier sicnitieront la victoire. Aussi bien, qu'il sorte d'un pur accident ou de l'essence même des choses, le symbolisme relie la création physique au monde de la grâce comme à celui de la moralité naturelle. Pour ce dernier, la chose est tout d'abord manifeste. La création redétaut Dieu et l'âme, il va de soi que les plus marquants de ses phénomèues représentent certains états de l'âme et certains attributs de Dieu. La mer nous fait songera l'immensité divine ; l'orase, aux grands troubles qui parfois traversent notre vie. Quant à l'ordre surnaturel, bien que spécifiquement distinct, loin de supprimer la nature humaine ou de l'altérer dans ses constitutifs essentiels, il la prend telle qu'elle est, la conserve et l'exploite avec toutes les énergies qui lui sont propres. C'est toujours la même âme, les mêmes facultés agissant suivant leur mode physique d'action. A ce compte, le monde visible est apte à symboliser la vie surnaturelle comme la vie morale de pure nature. Cette aptitude a été consacrée par Jésus-Christ n)ême dans ses paraboles, et mieux encore dans les sacrements, signes efficaces de la grâce. A la suite du Maître et avec son infaillibilité divine en moins, l'âme chrétienne a continué de mettre ou de retrouver dans les créatures sensibles les images îles vérités divines. Qu'elle ait çà et là outré les analogies, soit; mais, quoi que prétende le faux savoir, toujours contenue par la précision du dogme et l'infaillible autorité de l'Éclise, elle n'a jamais créé de mythes à la manière de l'imatrination païenne. Et pour quelques rapprochements bizarres, que de beautés solides autant qu'étincelanlesl Quand les Pères, les ascètes, les chrétiens des âges de foi demandaient à la nature le souvenir de ce qu'ils avaient de plus cher, un vestige de la vie transcendante des âmes, qu'y avait-il là pour désenchanter le phénomène, ou pour obscurcir les lois physiques où il est directement soumis ? Le regard delà foi est plus sûr que celui de rima"ination grecque ou indienne, car c'est une réalité, la réalité surnaturelle, qu'il superpose aux réalités de la nature. 11 est plus pénétrant que celui de la science émancipée ; car il la suppose et la 'ép.isse ; car, sans niéonuaître le phénomèue et ses lois pmpres, il eu atteii'l les relations supérieures, il en marque la place dans le plan total de Dieu. — Voir Mir Landriot : Le Symbotisme. — Mgr de la Rouillerie : Le Symbolisme de la nature. — L'abbé Auber : Le Symbolisme. — Montalembert : Sainte Elisabeth, introduction.