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CHAPITRE V L'homme, objet de la parole littéraire

Dans la reproduction lilléraire de la création physique, tout doit tendre à mettre en lumière son rapport à l'àme et à Dieu. Dans celle de l'homme, que tout mène au rayonnement définitif de l'àme, mais de l'ame telle que Dii'U l'a conçue et la veut, d'après lui-même. C'est la loi de la parole, de tout art.

L'Iionime physique. — La physionouiie au repos intéresse par un semblant au moins d'expression morale. — Réelle influence de l'âme sur le corps. — La physionomie en mouvement intéresse par le sentiment exprimé. — L'écrivain doit savoir la peinlre. — C'est l'âme qu'il faut rendre visible par la peinture du corps. — Procédés contraires du sensualisme : description abusive. -, La laideur. — Ce qu'on en pourrait faire. — Spectacle de la souffrance physique. — La passion même tournée en convulsion.

Elle s'appliquera tout d'abord à la description de l'homme physique, de l'altitude et de la physionomie humaines. Objet d'un intérêt puissant, mais pourquoi? Parce que l'âme, invisible en soi, ne se trahit que par ses manifestations extérieures. A ce compte, c'est l'âme que nous voyons dans le corps, et le corps nous devient intéressant comme l'àme même.

La physionomie est au repos. Ou vous la jugez insignifiante et nulle, ou elle vous fait penser à un état d'âme

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déterminé; vous diriez le masque immobilisé de telle ou telle disposition morale. Parfois c'est coïncidence fortuite, voire même contraste bizarre. Un saint peut être difforme, un scélérat doué de traits réguliers, nobles, frappants. Mais souvent aussi entre les habitudes morales et l'expression du visage, il y a ressemblance et plus encore.

La philosophie enseigne que l'âme est la forme du corps, en ce sens qu'elle lui donne l'être humain, la vie humaine et non point simplement animale. Mais il n'est point téméraire d'étendre la thèse, en y rattachant ce fait d'expérience que la vertu longuement pratiquée embellit le visage et l'attitude, au lieu que le vice les enlaidit. « L'esprit disait Michelet, est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme il en forme et déforme les traits. Il creuse l'œil de méditation, d'expériences et de douleurs; il laboure le front de rides et de pensées; les os même, la puissante charpente du corps, il la plie et la courbe au mouvement delà vie intérieure. » Trop souvent excessif et systématique, Lavater ne l'est pas du moins quand il écrit : « Le moyen le plus sûr d'embellir notre physionomie autant qu'il dépend de nous est d'embellir notre àme et d'en refuser l'entrée à toute passion vicieuse. Le meilleur moyen de la rendre expressive et intéressante est de penser juste et avec délicatesse. Enfin, pour y répandre un caractère de dignité, remplissez votre âme de sentiments vertueux et religieux. » C'est ce qui a donné aux types chrétiens cette beauté supérieure si bien sentie par le comte de Maistre (1). Si la vertu transfigure un visage même immobile, que ne fera pas la sainteté (2) ?

(1) J. de Muiftre: Examen de la philosophie de Bacon, t. Il, cliap. vi, tin.

(2) L'illustre amie du comte de .Maistre, Madame Swetchine écrivait dans le même ordre d'idées : « 0 visapes des Saints, douces et fortes lèvres accoutumées à nommer Dieu et à baiser la croix de son Fils, regards bien-aimés qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures, cheveux blanchis par la méditation de l'éternité, couleurs sacrées de l'âme qui resplendissez dans la vieillesse et la mort, heureux

Mais voici un sentiment, mie passion. La physionomie entre en mouvement, Tàme éclate et jaillit soudain, comme un feu intérieur auquel vous donneriez mille ouvertures. On la saisit dans la pose du corps, dans le geste de la main, organe de l'action, dans le jeu souple des traits, dans les innombrables variétés du regard, dans les nuances infinies de la voix. « Il n'est mouvement qui ne parle, dit Montaigne, et un langage intelligible sans discipline (apprentissage) et un langage publique; qui fait, voyant la variété et usage distingué des aultres, que cettuy en doibt plustost estre jugé le propre de l'humaine nature M). » Du moins est-il vrai qu'il supplée quelquefois la parole articulée; que d'ailleurs elle risque d'être sans lui terne et froide, parce que, plus puissante à faire entendre l'idée, elle l'est moins à donner la note exacte du sentiment. Passons vite sur toutes ces expressions sensibles de l'âme. Plus tard nous nous préoccuperons de les gouverner; il ne s'agit encore ici que de les comprendre pour les décrire.

Car il faut les décrire; pour montrer l'invisible esprit, il faut les mettre aux yeux avec toute l'exactitude et la vivacité possibles. C'est tout l'effort des arts plastiques. Le sculpteur n'a, pour y atteindre, que les lignes et les formes avec lesquelles il traduit l'attitude, le geste, les traits. La couleur, que le peintre ajoute comme pour compenser le relief qui lui manque, parlerait aux sens plus qu'à l'àme, n'était le pouvoir qu'elle a de reproduire l'œil. C'est par où la peinture domine, par où elle idéalise jusqu'au portrait. Mais comme la sculpture, elle ne peut rendre qu'un mouvement qu'elle fixe une fois pour toutes. L'Apollon du Bdvédcre et la Transfiguration ne nous donnent qu'un accident de la vie morale, immobilisé dans une attitude. C'est bien la vie, mais un éclair de la vie, et pour en jouir

qui vous a vus ! Plus heureux qui vous a compris et qui a reçu de votre t-'albe translipuré des leçons de sagesse et d'iuiiuorlulilé! » (I) Essais, 11, 1-2.

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il nous faut le prolonger en idée. Seul récrivain suit, mais encore à pas lents, la série de ces manifestations rapides. Corneille, Racine, Molière sous-entendent tout ce côté de l'expression, l'abandonnant à la sagacité de l'interprète ; mais ils n'ont atteint le naturel qu'à la condition de pressentir les jeux muets qui achèvent le sens de leurs vers. L'historien, l'orateur, le poète épique ou lyrique, tous ceux qui racontent l'homme et ne le mettent point en scène par le dialogue, doivent noter fidèlement ces mille et mille nuances expressives où se peint l'àme. Si grave soit l'écrivain, il a part à l'obligation commune. En cela Tacite est peintre comme Bossuet. Suivez avec Saint- Simon la tragi-comédie de Versailles à la mort du Grand Dauphin en 1711, ou celle du lit de justice de 1718 pour la dégradation des bâtards ; vous verrez combien il importe au peintre de la vie d'avoir la « prunelle étincelante» dont on vous parle, et de savoir sans méchanceté « l'asséner » sur les gens pour les « percer » du regard, c'est-à-dire pour lire leur âme dans leurs attitudes et leurs traits.

Mais l'usage de cette puissance appelle une règle. Où la trouver? Avant tout, dans la subordination du corps à l'âme, des sens à l'esprit. Le corps est tout ensemble le siège de la vie animale et le voile transparent delà vie intellectuelle et morale. Selon qu'elles s'ordonnent plus directement à Tune ou à l'autre, ses parties sont nobles ou viles. Que le mécanisme de sa vie inférieure intéresse la science, rien de mieux ; mais c'est par l'expression morale, et par elle seule, que le corps devient l'objet du grand art. L'art n'a rien à prendre dans les physionomies et les attitudes où l'âme s'éclipse sous la vie purement physique. Traduction sensible de l'immatérielle beauté, l'art use du corps pour montrer l'âme à l'âme et non le corps lui-même aux yeux. Principes qui ne font plus doute ; nous n'avons plus ici à les établir, mais à les appliquer. Ainsi ne l'entend pas le sensualisme. Au lieu de spiritualiser la matière pour la faire [lailcr à l'àme, il animaliserail

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plutôt l'àiiie pour la faire parler aux sens. Les pautdélsles logiques, Sainl-Siuioa et Fourier par exemple, réliabilitaient hautement la chair et maudissaient le christianisme pour l'avoir faite servante de l'esprit. Rien d'étrange si une certaine esthétique se préoccupe avant tout du bel animal humain. Nous n'avons rien à lui répondre ; mais il y a lieu de la voir à l'œuvre et de noter ses procédés favoris.

C'est d'abord la description de la personne physique, mais la description continuelle, minutieuse, infinie. Quelquefois il n'y a là qu'une complaisance plutôt sensuelle. Ainsi Lamartine adoucit, attendrit, amollit d'après lui-même toutes les physionomies qu'il touche, depuis les Girondins, héros de son roman historique, jusqu'à Bossuet, travesti en Jocelyn prétentieux, hélas ! jusqu'à sa pauvre mère qu'il caresse du pinceau avec une inconvenance bien relevée par Sainte-Beuve (1). Grand artiste aveuglé par la vanité et le sensualisme, au point d'oublier naïvement tout sens moral. Chez d'autres, la peinture physique est alfaire de système et de philosophie. Tout ce qu'on nomme vie morale n'étant qu'une fatalité de tempérament, pour expliquer un homme rien ne vaut la photographie ou l'autopsie. Notre thèse est donc retournée : le corps est la forme de l'àme, il la détermine fatalement, il la fait tout entière : façon de dire qu'elle n'existe pas.

La vogue se conçoit des physionomies sensuelles, des beautés amollies, mais on entend moins facilement que les romanciers, les dramaturges, les .poètes cherchent et trouvent le succès dans la peinture énergique de la laideur. A tout prendre, ils savent leur temps et leur public. Le sensualisme régnant émousse le goût de l'émotion mesurée, véritable; c'est la commotion qu'il faut; or la secousse et la laideur y font merveille. De là

(1) Lamartine '.^Confidences, liv. IV, n» 6 ; Nouvelles Confidences. J, S, Il et 12. — Cf. Sainte-Beuve ; Causeries d^i lundi, t. I et X.

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lesTriboulet et les Quasiaiodo, de là ces figures grimaçantes ou hideuses où Victor Hugo se complaisaitjadis, et bien des romauciers à son exemple. C'était flatter la dépravation de la foule, tout eu se donnant l'air de braver ses répugnances (1).

On objectera que la laideur physique est un fait qui s'impose comme le vice même. L'art n'a-t-il rien à y prendre? L'histoire, la fiction même doivent-elles éviter absolument de nous l'offrir? Tout revient à demander si pareil spectacle peut se tourner en définitive à l'élévation de l'âme. A ce compte et dans cette mesure, il nous est loisible de le présenter. La grotesque physionomie de Thersite fait saillir d'autant la raine fière des rois insultés par ce radical. Au contraire la belle âme du paysan du Danube gagne au contraste de « toute sa personne velue. » Mais n'outrons rien ; ne semblons pas donner la difformité du visage comme indice absolu de la bassesse intime, ou supposer tout au rebours la vertu plus à l'aise dans un corps mal fait. En tout cela, du reste, il s'agit de disgrâces plutôt physiques et peu expressives, difformité simple, grossissement des traits, dépression, disproportion. Les conditions changent si la laideur porte en soi une signification morale plus marquée. Est-ce le sensualisme qu'elle accuse? Indiquons-la ^tout au plus et passons vite : elle répugne à notre délica-

(1) " Cet amour du laid qui nous a saisis, cette horreur de l'idéal, cette passioupour les bancrocheSj les culs-de-jatte, les borgnes, les nioricauds et les édentés ; cette tendresse pour les verrues, les rides, les escarres, les formes triviales, sales, coiumune?, est une dépravation de l'esprit; elle ne nous est pas donnée par cette nature dont ou parle tant. Lors même que nous aimons une certaine laideiir, c'est que nous y trouvons une certaine beauté. Nous préférons habituellement une belle femme à une femme laide, une rose à un chardon, la baie de Naples ù la plaine de jMontroupe, le Panthéon à un toit à porcs. Il eu est de même au figuré et au moral. Arrière donc cette école animalisée et matérialiste qui nous mènerait, dans l'effii-Me de l'objet, à préférer notre visace moulé avec tous ses défauts par une machine, à notre ressemblance produite, par le pinceau de Raphaol. » (Chateauljriand : Essai sur lu liltéralure anglaise, 2" parlie.)

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