‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 28 sur 103 · L'HOMME · texte numérisé non relu

L'HOMME

.qu'elle doit être, la piiiss.'ince ordonnée, la vie morale droite et saine? Nous l'avons dit, l'art, la parole, agit surtout par l'impression qui en demeure. Est-ce donc indifféremment au bien ou au mal que la parole doit assurer le bénéfice de l'impression finale et dominante ?

Pour nous cette question n'en est plus une et nous appliquons des principes depuis longtemps établis (1). L'art, la parole, a un rôle dans le plan providentiel, le seul rôle possible à sa nature de force morale, celui de servir, directement ou non, mais toujours positivement, l'élévation morale de l'homme. Le contester, c'est affaire au matérialiste, à l'athée, au déiste peut-être. Mais pour qui admet Dieu et la Providence, il n'y a qu'un moyen de soustraire l'art à cette loi suprême, c''est de le soustraire à la morale, à la philosophie, c'est-à-dire — qu'on nous le pardonne — au sens commun. C'est de le mettre hardiment hors du plan de Dieu, de son domaine, de sa compétence même; c'est de le mettre hors de l'ordre essentiel, autant vaut dire du réel et du possible. On le fait^, nous le savons; mais à ce compte, si l'on veut la morale sauve, la logique au moins doit périr.

Et d'où vient tant d'inconséquence ? De la vulgaire méprise qui fait prendre Teffet pour le beau. On dit : l'âme quelconque, la passion quelconque, la vie quelconque; voilà qui suffit pour saisir, pour attacher, pour plaire. Le nierons-nous? Pas le moins du monde. Nous avouons y trouver un intérêt, un agrément, une beauté, cette beauté métaphysique inséparable de toute puissance, même dévoyée; de tout être, même largement mêlé de non-être et de laideur. Nous comprenons fort bien que, faute d'un idéal meilleur ou surtout faute d'équilibre entre ses facultés, une âme s'y tienne ou s'en contente. Qu'on veuille bien le remarquer d'ailleurs, nous n'entendons en priver personne, en refuser le spectacle à

(1) Liv. I, chap. IV, § 4. — Liv. II, chap. m, § 1, 2.

•2m IHKOKIE DES B E L L KS- LETi UK S.

aucun lecteur. Nous ne faisons pas aux peintres de la \ie l'obligation ridicule de ne reproduire jamais que la vertu. Mais cette beauté de l'âme en désordre, de la puissance dévoyée, de la vie malade et convulsive, nous refusons d'y voir la beauté vraie, la seule digne d'être ainsi nommée dans la langue des appréciations morales usuelles et du bon sens ; nous n'en voulons pas comme spectacle unique ou dominant, ni comme impression définitive ; nous ne l'avouons pas pour aliment suffisant de nos curiosités légitimes ; ou. l'art ne peut s'y tenir ou il n'a pas de mission providentielle: point de milieu.

Et comme il ne se peut qu'il n'en ait une, voici qui reste vrai, manifeste, lumineux comme la logique même et comme l'ordre essentiel des choses. L'âme que l'artiste doit finalement viser à peindre, celle dont il nous doit laisser l'impression pour s'acquitter de son vrai rôle et pour agréer aux exigences vraies de l'homme, c'est l'âme vertueuse, l'âme ordonnée selon le plan de Dieu. Ordonnée sur ce plan, elle est nécessairement conforme à la vérité de sa nature, elle est belle de sa vraie et totale beauté. Belle, elle devient capable d'attirer nos sympathies généreuses, de nous élever à soi, de nous transfigurer en soi par la seule vue. Capable de ces effets, elle répond à la haute mission de l'art et devient par là même son objet propre. La logique est ici à l'aise et la pratique n'y contredira point.

La peinture du vice ; inévitable et danjLrereuse. — Exclusion absolue du sensualisme : sobriété pour tout le reste. — Tourner au bien le spectacle du mal. — Triple effort des lettres contemporaines eu sens contraire : le mal innocenté. — la culpabilité déplacée. — Le mal confondu avec le bien. — Adoration de la puissance naturelle brute. — Le mal glorifié progressivement : spirituel — fort — audacieux — triomphant — proclamé le bien.

Mais alors que faire du vice? Il existe, il s'impose. L'historien doit compter avec lui comme avec une large

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part du réel; le poêle, le romancier, le conteur doivent le subir comme un élément de vraisemblance, il faut donc se résignera le peindre. Dangereuse peinture, chanceuse du moins. Le vice nous attire et nous repousse tout ensemble. Dans notre nature une et double à la fois, s'il rencontre une hostilité généreuse, il va remueren même temps des complicités viles. Qui l'emportera de la répulsion ou de l'attrait? La question est re joutable et tout d'abord elle entraîne deux conséquences. Avant tout, il faut, dans la mesure du possible, épargner aux âmes l'aspect du vice, afin de leur épargner d'autant la nécessité, toujours hasardeuse, de prendre parti entre la répugnance et la séduction. Le peintre de la vie ne doit retracer qu'à regret les traits qui par eux-mêmes l'assombrissent et la déshonorent. lien est même que nul prétexte ne l'autorisera jamais à reproduire. Du sensualisme pur, des ignominies de l'âme livrée à la chair en révolte, il est écrit : « Que ces choses ne soient pas même nommées parmi vous Cl). » Or-, à la différence des lois humaines, la loi de Dieu n'est point paralysée par la multitude infinie des violateurs. L'art, l'art littéraire en particulier, s'est prostitué presque sans relâche à la glorification du sensualisme. N'importe ; l'arrêt demeure et, si l'art entendait son intérêt véritable, il dirait avec autant de sévérité que la morale : « Ces choses dont vivent et meurent le plus grand nombre des talents, ne devraient pas même avoir de nom parmi eux. » Pour nous c'est vérité acquise : dans cette boue, pas une seule perle dont l'art puisse regretter la perte (;2). Où l'âme disparait.sous les sens, il n'a plus que faire, il s'en va. Donc il ne fuira pas seulement les grands délires du sensualisme; encore ne touchera-t-il qu'avec mesure aux vices qui, sans aller à l'extrême, tiennent plus de la chair que de l'esprit. Peut-être le spectacle des Ilotes ivres, aulieu de tourner tou-

(1) Ephes. V, 3.

(2) Voirliv. I, chap. iv, | 2.

jours au dégoût, aura induit plus d'une fois en tentation' les jeunes Spartiates. Si peu qu'on respire le sensualisme, on y trouve une contagion plus rapide, phis subtile que celle des passions de l'orgueil, une contagion plus énervante aussi, plus funeste à la dignité de l'âme, et l'écrivain consciencieux hésite à y soumettre ses lecteurs. Il y a plus; sensualisme à part, il ne s'étendra jamais complaisamment sur la peinture du mal, du crime. Passé en spectacle habituel, en aliment ordinaire de l'esprit, le crime peut exercer une fascination véritable, un vertige d'imitation. C'est de l'histoire. Plus d'un scélérat illustre s'est avoué façonné au meurtre par la lecture des romans où le meurtre était simplement raconté. Aussi bien, pour tout le monde, la littérature de cour d'assises, de bagne et d'échafaud est malsaine et immorale par cela seul qu'elle violente, au lieu de l'émouvoir, la volonté sensible. Les amis du beau n'ont rien à y prendre ; elle est bonne pour les chercheurs d'effet.

Le. mal nous attire et nous repousse tout ensemble; donc l'écrivain honnête, l'artiste vrai, ne nous le fera sentir et respirer que le moins possible, et, pour ainsi dire, à son corps défendant. Obligé de nous exposer à l'épreuve, il mettra du moins tout son effort à exciter en nous la répugnance et à paralyser l'attrait. Comment faire ?

Peut-être vaut-il mieux nous demander tout d'abord comment ne pas faire ? C'est demander, hélas ! comment a fait presque partout la littérature contemporaine. Pauvre et facile plaisir que de dresser contre elle un réquisitoire ! Mais ce n'est pas le plaisir que nous cherchons, et, à ce point de notre étude, serait-il possible de taire absolument ce fait, peut-être sans exemple' dans l'histoire des littératures, celle orgie coupable que le talent va menant parmi nous depuis plus d'un demi-siècle? En le voyant à l'œuvre, nous apprenons de quoi nous garder. Libres de tout oser contre le bien puisqu'elles l'étaient contre le vrai, les lettres se sont ruées au paradoxe immoral avec une émulation qui semble du délire. Histoire ou

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ficlion, drame ou roman, elles se sont employées à détruire la morale ou à la retourner de fond en comble. Les plus timides ont innocenté le mal; d'autres l'ont confondu avec le bien en effaçant toutes les limites; les plus hardis l'ont finalement installé à la place du bien et adoré sous le nom du bien lui-même.

N'est-ce pas innocenter le mal que de « passer toutes les éponges et de tirer tous les rideaux (Ij » sur les traits odieux d'une figure historique, pour mettre uniquement en lumière un dernier vestige de droiture et de bonté naturelle ? Et voilà comment sont traités bien souvent les plus grands criminels de la Révolution française. Tandis que l'histoire ment ainsi, la fiction unit, dans un même caractère, aux derniers avilissements du vice, les plus saintes délicatesses delà vertu. C'est bien encore pallier le mal et lui ôler son horreur. L'expérience et la morale nous avertissent de concert que l'extrême corruption éteint jusqu'à la dernière étincelle d'honneur et de noblesse humaine. On nous affranchit de ce préjugé, de ce frein peut-être. Voyez don César de Bazan, le grand seigneur devenu bohème. 11 joue avec le vol et le meurtre comme avec le passe-temps naturel d'un homme d'esprit; mais il est superbe d'indignation quand on lui propose de tremper dans une vengeance contre une femme (2). Du même paradoxe est né Gavroche, cet enfant du ruisseau qui, parmi tous les vices, garde au cœur une perle, V innocence, et pourquoi ? parce qu'il vit à Paris et que « respirer Paris, cela conserve (3). » C'est trop peu de ces associations contre nature; on retourne le vieil axiome qui disait: un être n'est bon que par l'entier concours de ses éléments

(1) Sévicné.

(2) V. Huïïo : Buy-Blas.

(3) V. Huso : Les Misérables, 3« partie, liv. I, n» 1. — AU dix-septième siècle l'abbé de Choisy disait que la pluie de Marly ne mouillait pas, et l'on trouvait cette flatterie sotte. La démocratie est moins fière ; elle reçoit bravement les énormes pavés que ses flatteurs lui lancent au viôa«ie. Naïveté de parvenu.

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nécessaires; un déficit quelconque le rend mauvais (1). Tout au rebours, dans la morale nouvelle, un seul bon sentiment balance et emporte une vie toute de crimes; un seul éclair de passion sincère absout, purifie, sanctifie. Que vous parle-t-on de repentir? Aimez seulement une seconde. Mais quoi? Mais comment? Il n'importe. Tel attachement, que le rigorisme chrétien condamnerait,estprécisémentle baptême qui vous lavera de toute souillure. Et le blasphème s'en mêlant, on a bien le front d'invoquer la parole divine : « 11 lui sera beaucoup pardonné parce qu'elle a beaucoup aimé (2). »

Mais de tous les pallialifs en usage, le plus direct et le plus simple consiste à déplacer la culpabilité. Nous pourrions dire, en calquant Bossuet, que, pour la foule des peintres modernes de la vie, tout est coupable excepté le coupable lui-même. On est timide, on se veut modéré, on se croit moral. On reconnaît donc la faute, si faute il y a ; on garde au mal un nom et une place entre les choses humaines ; mais qui en est responsable? L'histoire dit : les circonstances. Qui accuser du meurtre de Louis XVI ? Les Conventionnels sans doute, la haine de quelques-uns, la lâcheté d'un grand nombre? — Non, répond Michelet, accusez les prêtres qui fanatisaient la Vendée. Lisez Louis Blanc : c'est aux émigrés qu'il faut s'en prendre. Écoutez Lamartine: vous n'en voudrez plus qu'à la force des choses, aux exigences terribles de la situation. Dans le roman, au théâtre, la vieille

(1) Donum ex intégra causa, malum ex qiiommque defectu.

(2) Alex. Dnmas fils : La Dame aux Camélias. — G. Saud : Isidora. — Quelquefois, Dieu merci, l'odieux disparaît sous le ridicule. Quo le plus cruel des sultans aaaue le ciel en écartant les mouches de la plaie d'un pourceau à l'afionie, voilà qui est trop absurde pour être îùen dangereux, et le récit fait tort h la thèse.

■ Il siillit pour sauver iiiême riioiiiiiip inrli^mfnt, Mùine le plus sanpiant des bourreaux el des inailres, Du luuiuilre dos liienl'aits sur le dernier des êtres. Ud seul instant d'amour rouvre l'Kdon fermé ; Un pourceau secouru |)ése un monde opprimé.

(Y. IliT.o : Iri/end/' dr.i slèrlrs, l""" série.)

tradition continue: c'est toujours la famille qui répond des excès de l'individu. Les jeunes gens se débauchent parce que les pères sont bizarres, jaloux, égoïstes ; les femmes sont infidèles parce que les maris sont ennuyeux. Seulement l'antique lieu commun se fait sentencieux et philosophe. Il argumente de la nature, il plaide le droit au bonheur. Et comme la société se mêle encore de prêter sa force à la famille, il dénonce la société comme la grande responsable. « Pourquoi fait-elle des riches et des pauvres, des voluptueux insolents et des nécessiteux stupides (1) ? » Cela s'entend. A qui la faute du vol? Au propriétaire. Tous le disent équivalemment, depuis le romancier de l'émeute jusqu'au poète aristocrate qui fut le comte Alfred de Vigny. « L'homme a rarement tort et l'ordre social toujours » (2). Quels autres coupables trouver encore ? La nature, le tempérament. Comment voulez-vous que le hideux chouriveur d'Eugène Sue ne tue pas quand « il y voit rouge (3;? » En ce point, le matérialisme est logique. La passion est physique, irrésistible, fatale comme la maladie, et quand un homme est malade, on le guérit si l'on peut, mais on ne le punit pas. Or comme le paradoxe immoral doit toujours aller au blasphème, voici le dernier coupable, c'est Dieu, Dieu hypothèse ou réalité, peu importe. S'il existe, c'est lui qui fait l'instincl irrésistible et la passion fatale. S'il n'existe pas, c'est du moins son nom, son idée, son spectre invoqué contre l'instinct et la

(1) G. ^hnà-.Léim.

(2) A. de Vigny : Stello. — Pauvre société, qui pendant cinquante ans a toléré, applaudi, soudoyé toutes les injures et toutes les menaces ! Ainsi fit la noblesse au dix-huitième siècle, et elle en mourut, comme corps politique s'entend.

(3) « J'ai obéi à loriianisation qui m'était donnée, » dit un personnage de G. Sand. Lamartine a écrit de deux coupables : « Qui peut les accuser sans accuser plutôt leur destinée ? > (Confidences, XII, 20.) Rien d'étonnant, à ce compte, si Jocelyn, avant d'absoudre une pécheresse, plaide ainsi pour elle la circonstance atténuante :

Tes fautes, mon enfant, ne sont que tes malheurs.

[Jocelijn, !i* époque.) Soit: pourquoi l'absoudre alors ?

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passion, qui rompt l'unité morale de l'homme, divise la nature d'avec elle-même et introduit le trouble et le remords avec la notion même de vice et de vertu. De part et d'autre, c'est à lui d'en répondre. On l'ose dire : « La faute est à Dieu qui permet à l'humanité de s'égarer ainsi » (1). C'est Dieu qui arme contre Abel la jalousie du fratricide. 0 victime, s'écrie Caïn,

0 vicfime, Ui sais le sinistre dessein

t)e Javeh nfavenglant du feu de sa colère.

L'iniquité divine est Ion seul assassin (â .

Et Proudhon apostrophait ainsi Dieu même : « Les fautes dont nous te demandons la remise, c'est toi qui nous les fais commettre... Ce Satan qui nous assiège, ce Satan, c'est

loi m. ')

Personne ne s'y trompe. Déplacer ainsi la culpabilité, c'est la détruire. Si la faute est aux circonstances, à la famille, à la société, il n'y a plus de faute. Si la nature est coupable, si c'est Dieu lui-mêtne, il n'y a plus de coupable. Si le vice et la vertu résultent mathématiquement du tempérament et du milieu combinés, s'ils sont de purs et simples produits comme le sucre et le vitriol (4), qui ne le voit? vertu et vice, bien et mai, deviennent des êtres de fantaisie, ou, comme on l'a dit de Dieu même, de bons vieux mots un peu lourds et que l'humanité entendra dans un sens de plus en plus raffiné (5). Donc plus de barrière, plus de limite, plus de morale.

Parmi nos émancipés de lettres, quelques-uns l'affirment, beaucoup l'insinuent, la plupart le supposent, peut-être sans malice et naïvement. De là nous est née cette histoire à la Suétone, impassible comme un rapport de police ou un procès-verbal d'autopsie. De là cette critique résolue

(1) G. Saurl : Lélia.

(i) Leci)nte de Liste ; Poèmes barbares ; Kain.

(3) Proudhou: Contradictions économiques ou Philosophie de la misère.

(i) Tuiue.

(5) Renan.

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(le ne critiquer rieu, « acceptant tout, le laid et le beau, le raisonnable et Tinsensé, à titre de produit de l'esprit Immain (1). » Sainte-Beuve y inclinait ; d'autres en font profession et gloire. De là cette poésie qui se pique — chose étrange — de froideur, de stoïcisme, ou plutôt de scepticisme; contente « de réfléchir sans intérêt les choses humaines dans ses vagues prunelles, et de leur donner, avec un désintéressement parfait, la vie supérieure de la forme (2;, » De là, chez l'écrivain ou le lecteur, cette curiosité vaine et lâche qui s'amuse de tout comme d'un spectacle, sans prendre parti pour ou contre rien. Donc nul vestige de préoccupation morale, admiration aveugle des puissances brutes de la nature, culte de l'homme dans toutes les manifestations de sa vie, adoration de l'âme quelconque, voilà le fond de tout cela.

Mais on passe outre. C'est trop peu de cet équilibre immoral, de cette complaisance adoratrice pour l'àme quelconque. La vieille tradition littéraire était de mettre en relief l'àme vertueuse, l'àme ordonnée. On tient à réagir, à bien marquer l'émancipation de l'art moderne. C'est l'àme en désordre, l'âme en révolte que l'on va peindre avec amour et célébrer à outrance. Innocenter le mal, nier même qu'il existe, audace vulgaire. Mieux vaut en conserver l'idée pour le glorifier dans son être formel et sous son vrai nom. Les plus hardis seuls y poussent ouvertement; voyons par quels détours le grand nombre nous y achemine, abusant de nos faibles trop bien connus.

Faible pour l'esprit tout d'abord. Le rire nous surprend et nous désarme. On fera donc le vice bon compagnon,

l) s. de Sacy : Rapport aur le progrès des lettres d Voccasionde V Exposition universelle de 1867.

(2) Théophile Gautier expose ainsi lu théorie de Leconte de Lisle : « Voilà donc uq grand taleut qui prétend se passer d'âme, un homme né praud poète et qui, par système, entend ne mettre dans la poésie que des couleurs et des sons. C'est où conduit la négation pratique de la morale, voire même de la simple compétence eu matière d'art. Pour qui sait comprendre, quelle conséquence lo^-ique et quel châtiment! »

■H)A THi;olUi: DKS BKLI.IiS-LETTKKS.

joyeux, goguenard, lesle de propos, de main et d'allure; ce sera beaucoup que d'avoir rais les rieurs de son côté. « Soyez drôle, dit justement V. Hugo, et vous pourrez être un drôle. » Mais pourquoi donner lui-même le précepte et l'exemple? Pourquoi continuer par don César et Gavroche cette lignée de polissons charmants allant du premier valet de comédie à noire Polichinelle populaire, espèce de don Juan bossu, de Panurge nasillard qui a raison de sa femme-, des voisins, des gendarmes, du juge, voire du Diable même quelquefois?

Nous avons le culte de la force, chose plus grave. On en abusera pour nous séduire en faisant au crime je ne sais quelle auréole d'énergie, de hardiesse, de sauvage grandeur. Un attentat devient respectable en devenant immense (1) : thèse de roman, mais qui va se naturalisant dans l'histoire. De là le scandale de ces réhabilitalions tournant à l'apothéose. De là ces peintures d'imagination qui prêtent aux plus hideuses figures des proportions grandioses, augustes, sublimes, surnaturelles (2), et font — pourquoi pas? — de Satan même « un révolutionnaire malheureux que le besoin de mouvement jeta dans les entreprises hasardées (3). » De là, un nouveau code pénal où la préméditation devient circonstance atténuante. Point de grâce pour le meurtre commis dans l'emportement ou dans l'ivresse; mais honneur h h vendetta longuement ei savamment conduite ! Là du moins l'homme a fait preuve d'une admirable puissance naturelle, et, à choisir entre deux de ses membres, la société doit préférer le mieux constitué (4).

Nous aimons Taudace; prenons garde : on va nous éblouir par le cynisme, qui est l'audace contre la conscience et le sens commun. Quelquefois on le fait

(1) F. Soulié : Les Deux Cadavres.

(2) Lamartine : Histoire des Girondins (passim).

(3) Reuan : Éludes d'histoire religieuse.

(4) F. Soulié : Les Deux Cadavres.

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vantard et poseur, défiant la morale et se raidissant contre elle, capable de dire : « J'ai l'honneur d'être le contraire d'un personnage vertueux (1). » Ailleurs il ricane à froid des hésitations d'un complice : «Ah! nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu (2). » A tout prendre, nous le redouterions plus encore quand il joue la paix et la jovialité, quand il semble si bien affranchi de la morale que l'idée même ne lui en vient plus à l'esprit (3). Bouffonne ou grave de ton, la leçon est toujours funeste : une âme forte ou gaie peut donc s'affranchir du scrupule et du remords.

Nous admirons vite le succès. Tout ce qui réussit est bien près d'être légitime, et' l'on croit beaucoup dire quand on parle du fait accompli. D'autre part, quel scandale pour les faibles, quelle épreuve pour tous dans les défaites de la justice, dans les triomphes insolents du mal ! Et voilà le spectacle qu'on nous prodigue sans compensation ni espérance. Priam mourant doutait de l'existence des Dieux :

Di, si qua est cœlu pielas quœ lalia curel...

Au Moyen Age finissant, un trouvère montrait le type de la fraude, Renart, vainqueur et séducteur à la fois, maître de l'État et de l'Église, et debout sur la roue désormais immobile de la fortune. Du moins pouvait-il ajouter un mot d'espoir :

Monté il est ; Dieu veuille l'abaltre !... ... Jamais n'en sera mis à bas,

(l) V. Hugo : Lucrèce Borgia. .

(i) Baizac : Le Père Goriot.

(3) Don César vole un manteau neuf ?ur cette observation péremp* toire :

Ce manteau nie i)ar:iit plus décent ijue le mien.

(V. IIuco : Hnij-Blas.)

Gavroche dérobe un pistolet à une brocanteuse en lui criant : « Mère chose, je vous emprunte votre machin. " (V. Hugo: Les Misérables.) — Même situation de part et d'autre, même oubli parfait et naïf de la question de propriété,

Si Dieu ne le fait, qui nous reste l;i haut (1) !

Ou nous dit, à nous, que le ciel est vide et que la terre appartient au plus adroit ou au plus fort. Ricanements de l'auteur de Candide, sanglots ou malédictions des romanciers misanthropes, hautaine ironie des continuateurs de Byron, mille voix moqueuses ou irritées, proclament l'universel triomphe du mal. Ce qu'on nomme vertu est, par nature, gaucherie, faiblesse et malheur; ce qu'on appelle vice est infailliblement adresse, audace et fortune.

Le mal a toutes les séductions, toutes les gloires. Encore un effort, et nous lui donnerons tous les droits ; il sera le bien, le devoir, la vertu. Rien de plus logique du reste. Les passions ne sont-elles pas spontanées, irrésistibles? Or « ce qui est spontané, irrésistible, est de droit divin (2). » Entre Dieu et Thomme notre obéissance balancerait-elle? Or « le devoir vient des hommes; l'attraction vient de Dieu (3). » Ne mettons plus la force et la sagesse à nous contraindre. « La vraie force est-elle d'étouffer ses passions ou de les satisfaire ? Dieu nous les a-t-il données pour les abjurer (4) ? » Mais le doute paraît timide, et voici que Dieu même commande la satisfaction de tous les penchants : « Ah 1 croyez-le bien, le Juge d'en haut sera sévère pour ceux qui n'ont pas su employer les richesses qu'il avait déposées au fond de leur âme, et qui pouvant se procurer le bonheur dont nous jouissons — un bonheur fort illégitime — l'ont laissé passer sans le vouloir (5). » Cette fois la morale est bien et dûment retournée.

Et qu'est-ce que tout cela, sinon caresser, glorifier,

(1) Renart le Novel : par Jakemars Giélée de Lille. -* Roman de Renart, publié par Méon, t. IV, p. 4S7.

(2) G. Sand : Lucrezla Floriani.

(3) Fourier.

(4) G. Sand: Jacques.

(o) Alex. Dumas père : Fernande.

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