‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 29 sur 103 · I.IlnMME · texte numérisé non relu

I.IlnMME

déifier, non plus même l'âme quelconque, mais l'âme laide et souillée, l'âme en désordre, l'âme en révolte contre sa nature propre et son auteur? C'est elle qu'on pose et qu'on fait miroiter devant nos yeux, dessinée avec amour et sous mille formes, parée d'esprit et de bonne grâce, éblouissante de force, de hardiesse et de génie. Voilà bien l'art guerroyant à rencontre de sa mission providentielle. Et voilà qui nous éclaire, nous, sur les moyens de la remplir. Dans le tableau de la vie, nous devons diriger tout au rayonnement définitif de l'âme ordonnée, de l'âme belle. Prenons en tout le contre pied de ce qu'Qn vient de lire : le secret est infaillible, et nous pourrions nous en tenir là.

Deraier mot pratique : avouer la puissance uaturelle qui se trouve dans le mal. — L'empêcher de séduire. — La juger. — Montrer ce qu'elle perd d'elle-même en abusant. — En regard du mal faire briller le bien.

Un dernier mot cependant. Le vice nous fait obstacle : comment le tourner en moyen? Partons de ce fait, qu'il y a dans le vice deux éléments : une force, une puissance naturelle métaphysiquement belle et bonne ; une déviation qui égare cette force, un abus volontaire qui rend l'acte de cette puissance moralement faux ou mauvais.

Gela étant, ne nions pas la puissance naturelle; ne craignons pas de la peindre ; ne craignons pas même de l'idéaliser dans un sens que voici. Soit que nous parlions d'elle en notre nom, soit que nous la fassions parler elle-même, gardons-lui, jusque dans l'abus, quelque noblesse de tenue, quelque dignité de langage. Venant de notre part ou de la sienne, la trivialité aurait le double malheur de choquer les âmes délicates et d'en attirer

212 iiii;onii; ni; s di:i, les-lk rnii':s.

d'autres tout à la fois. Au reste cette part d'idéalisation est bien fondée en vraisemblance. Tant qu'elle garde quelque élévation naturelle, la puissance égarée se drape dans une dignité apparente qui la relève à ses propres yeux. Le vice est-il éhonté, cynique; l'art n'a plus rien à en attendre, la fiction le dédaigne, l'histoire qui le rencontre l'indique du doigt et passe en le flétrissant.

Mais cette puissance qui abuse, elle peut éblouir les faibles, elle peut séduire, et l'abus lui-même en deviendra séduisant. Gomment nous assurer du contraire?

Avant tout, ayons le courage de juger. Historiens ou poètes, astreints au réel ou libres de feindre, notons, flétrissons hardiment l'abus de la puissance naturelle; mais que cette expression de notre âme indignée ne se produise pas gauchement sous forme de réflexion accessoire et, pour ainsi dire, d'appendice ennuyeux. Qu'elle soit dans la manière même de présenter les faits, qu'elle pénètre la substance du récit, qu'elle y circule comme une flamme de vie. Contraints d'offrir le mal aux regards, faisons-le du moins passer à travers notre conscience honnête. Qu'il n'apparaisse qu'après en avoir pris l'empreinte et les couleurs. Sous le nom d'impartialité, de tolérance, de modération, c'est trop souvent l'insouciance ou une complicité molle qu'on nous demande. Mais l'impartialité n'est que la vérité pour tous ; la tolérance peut supporter les vicieux, mais non absoudre le vice; la modération vraie, chef-d'œuvre de la force, suppose toujours un ardent amour du bien et, par suite, une égale haine du mal. Qu'en nous écoutant, en nous lisant, on sache tout d'abord qui nous sommes : gens assez fermes et conséquents pour n'adorer pas l'àme quelconque, pour n'amnistier point ses écarts et ses révoltes ; tel doit être notre premier souci.

C'est d'ailleurs un fait, que la puissance naturelle se compromet et s'amoindrit par l'abus même. L'effet n'est pas immédiat et foudroyant. Le génie criminel reste

I/IIOMMIÎ. 213

çféme, l'énergie tournée au mal ne se brise pas du premier coup comme il peut arriver d'un ressort employé à faux. Mais comme une constitution robuste s'altère et se détruit par la continuité des excès, tout de même la force native d'esprit et de caractère s'amoindrit en se dépravant, et la dépravation prolongée tend manifestement à l'éteindre. Vérité d'expérience, que la vraisemblance impose au romancier, tandis que l'historien la trouve pour aiiisi dire toute faite. Combien, par exemple, la haine et la corruption de Voltaire n'ont-elles pas nui à son esprit incomparable ! Combien l'orgueil de Napoléon à son génie I Vérité d'ailleurs nécessaire à dire, à insinuer partout comme une moralité latente et inséparable du fait lui-même. Montrons les petitesses qu'une passion mal contenue met sous la grandeur apparente : un ministre comme Aman au supplice parce qu'un homme refuse de l'adorer; un victorieux comme le Premier Consul descendant à la fourbe et aux moyens de comédie. Montrons dans l'àme en désordre la souffrance née de la passion même, l'avilissement, l'égoïsme odieux, le remords, hommage douloureux au bien trahi, le mépris et l'horreur de soi qui sont un commencement d'enfer. Qui ne préférerait les douleurs d'Andromaque aux fureurs jalouses d'Oreste et d'Hermione ? Qui s'éprendrait de Narcisse, deMalhan? Et quelle impression excellente sortirait du personnage de Phèdre, n'était la détestable thèse du fatalisme dans la passion !

Jugeons le mal, montrons partout son faible; mais encore et par-dessus toute chose, opposons-lui le bien, le bien visible, manifeste, en pleine lumière. Nous n'exigeons point qu'il réussisse, qu'il triomphe à la mode humaine. 11 peut succomber sans déchoir dans notre estime. Nous savons avec Montaigne qu'il est « des pertes triomphantes à l'envi des victoires, » et le Calvaire nous apprend à goùler « ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute à la vertu. » L'important, c'est que la vertu paraisse, non pas dans une

2ii THÉORIE DES 15E LL KS- L KTT K E S.

mention fugitive, par forme d'allusion et pour mémoire (1) . Non ; qu'elle se montre elle-même vivante, parlante, agissante. Que l'âme selon la nature et selon Dieu occupe largement la scène. Qu'on voie à plein sa puissance ordonnée, sa beauté chaste. Qu'on entende son accent. Qu'elle dispute en personne le suffrage des consciences. Vaincrat-elle à coup sur? Non, peut-être. Le libre arbitre demeure, toujours capable de préférer à la lumière l'ombre même qui la relève, à la vertu, qu'on nous fait si belle, le vice admis là comme repoussoir. Du moins l'artiste aura-t-il fait ce qui est en l'homme. Libre à nous de dire :

Video meliora pvohoque,

Détériora seqiior (2j....

Il aura droit de nous renvoyer le bel anathème de Perse :

Virtutein videant inlabescantque relictà (3).

(1) Ainsi paraît la vraie piété dans Tartufe :

Hegardez Aristou, reginiez Périandre, OroQte, Alcidamas, Polydore, Clitandre...

(2) Je vois le meilleur, je l'apprécie; et je vais au pire... (Ovide.)

(3) Qu'ils voient la vertu, et qu'ils sèchent de l'avoir désertée !

r.IIAl'ITlil- VI Dieu, objet de la parole littéraire.

Dieu, étant le beau suprême, est l'objet suprême de Tart, le chef-d'œuvre de la parole est d'exprimer Dieu dans la mesure possible. Le dernier effort de l'àme, son plus haut ministère quand elle agit sur les âmes ses sœurs, est de leur montrer à travers elle-même quelque chose de Dieu. Le prédicateur y est obligé d'office; le chrétien, l'homme raisonnable y est tenu par un devoir plus large mais essentiel à toute intelligence.

Nous devons, nous, étudier ce dernier objet de l'expression littéraire, non pas seulement en vue de son charme transcendant, mais surtout à raison des conditions spéciales où il met l'esprit et la parole. Conditions à part, difficultés singulières, qui obligent l'âme de trouver en elle-même d'incroyables ressources, et, en revanche, donnent à la parole une particulière beauté. C'est l'objet précis de ce chapitre. N'en faisons pas une thèse de théologie ni même de théodicée, et ne rappelons des principes que ce qui mène droit aux applications d'art. Que peut la parole aux prises avec Dieu? Mais aussi combien le fait de l'Incarnation n'a-t-il point embelli et facilité son rôle? Dieu et Jésus-Christ dans la littérature : quel plus beau livre à faire que celui-là? Ce nous sera beaucoup d'en avoir esquissé le sommaire. Aussi bien la routine seule ou je ne sais quelle mauvaise honte pourrait juger cette étude moins essentielle que toutes les autres. Dieu est si peu étranger à la littérature, cet objet sans

pair influe tellement sur la parole, que le bien nommer suffirait à faire un beau style. La remarque est d'un laïque, (ie Joubert (1).

Vue "énérale. — Dieu et les autres objets de la composition littéraire. — Différences. — L'àme ne reçoit pas l'empreinte directe de Dieu. — Elle ne peut se défendre de lui donner son empreinte à elle, mais elle doit s'en défier. — Beautés qui naissent de ces difficultés combattues.

Qu'est-ce que la composition littéraire? L'eff'ort de l'àme concevant en soi les choses et les élaborant pour nous les offrir à travers soi-même, comme à -travers un prisme qui analyse et recompose, traduit ou idéalise, mais sans dénaturer. S'agit-il du monde ou de l'homme? Alors entre l'àme et l'objet il y a comme un échange d'empreintes. L'àme reçoit la forme des choses, elle s'en informe; c'est-à-dire qu'elle se met en équation avec elles par une connaissance immédiate, une perception directe. Inversement, elle les marque à son effigie, c'est-àdire que, sans changer leur nature, elle les conçoit suivant la sienne propre ; que, tout en subissant leur action, elle réagit sur elles et en dispose en maîtresse, choisissant, ordonnant, idéalisant à son gré.

Mais si Dieu est l'objet delà parole, en va-t-il de même? Oui et non. Jetons d'abord une vue d'ensemble sur les similitudes et les différences ; nous y reviendrons ensuite avec quelque détail.

Tout d'abord, l'àme ne reçoit pas en elle l'empreinte immédiate et, pour ainsi dire, la forme même de Dieu.

(1) « Il faut aller au ciel (par la pensée)... Telle est la suprême beauté de ce monde, que bien nommer ce qui s'y trouve ou- même le désigner avec exactitude suffirait pour former un beau style... • {Pensées, titre I, XXX.)

DIEC OBJET DE I. A PAROI-R MTTÉUAIRE. 217

Livrée à elle seule, elle le conclurait des créatures et ne le concevrait pas d'ailleurs. Élevée à la foi, si elle le connaît par sa divine parole, encore ne le conçoit-elle, nous le verrons, qu'à travers des analogies. De part et d'autre, elle ne l'atteint pas directement, elle ne s'en informe pas immédiatement comme elle peut le faire du reste.

Et maintenant, lui donne-t-elle son empreinte, sa forme à elle? 11 faut qu'elle s'y résigne, mais en même temps qu'elle s'en défie. Qu'elle s'y résigne comme à une nécessité de nature; par ailleurs qu'elle s'en défie, qu'elle s'en défende, qu'elle s'en corrige de son mieux. Pourquoi? La raison en est manifeste. Mettez l'âme en présence des phénomènes physiques. En les marquant de son empreinte, elle les élève : elle est plus haut que son objet. Occupez-la de l'homme ; c'est l'occuper d'elle-même : elle est égale à son objet; qu'elle le conçoive à sa manière, elle ne le ravalera pas. Mais si elle s'attaque à Dieu, son objet la dépasse infiniment. Comment le figurer d'après ellemême ? n'est-ce pas risquer de l'avilir ?

De là une situation étrange pour l'àme concevant Dieu, pour la parole s'essayant à le rendre. D'une part, il y faut mettre en œuvre les procédés naturels. Par contre, il en faut corriger et contredire, au moins partiellement, les résultats. Us seront vrais à cette condition seule; gardez-les tels quels, ils seront faux et injurieux à l'objet suprême. Notre conception est étroite, successive et comme fragmentée ; si nous n'y prenons garde, notre parole va mettre en Dieu la succession, la multiplicité formelle. Notre conception ne se détache jamais absolument du sensible. Faute de la corriger, nous ferons Dieu matériel. Et puis, nous le savons déjà : Dieu nes'imprimant pas directement dans notre âme, la conception que nous avons de lui est toujours médiate, analogique. Veillons à notre parole ; qu'elle n'aille point transformer les analogies en similitudes absolues, ni transporter purement et simplement en Dieu les notions imparfaites qui nous aident à le concevoir.

218 TIIKOHIE DES l'.ELI.ES-LETTKKS.

Voilà les difficultés. Mais avant d'y regarder de plus près, disons vite que l'obstacle devient ressource, que les beautés jaillissent de la difficulté même, que l'âme a des cris d'une éloquence merveilleuse quand, aux prises avec l'objet divin, elle avoue son angoisse, ses efforts, son impuissance. « On ne peut le voir, dit un apologiste ancien, il est trop éclatant pour nos yeux ; ni le saisir, il est trop subtil pour notre tact ; ni se le figurer, il est trop haut pour nos sens. Notre esprit, à nous, est trop étroit pour le comprendre. La seule manière de le concevoir dignement est de le proclamer inconcevable. Je le dirai comme je le sens. La grandeur de Dieu 1 Qui prétend la connaître la ravale; qui prétend ne point la ravaler ne la connaît pas. Ne cherchez pas d'autre nom à Dieu ; Dieu, voilà son nom. Les noms sont nécessaires là où les êtres multiples veulent, pour se démêler, des appellations qui les distinguent. Dieu est seul, et le mot Dieu dit tout. Si je l'appelle père, vous le croirez terrestre; roi, vous le supposerez charnel ; maître, vous l'imaginerez mortel. Écartez ces noms accessoires et vous verrez mieux sa splendeur (1). »

Esquissons maintenant d'une façon un peu moins sommaire les conditions de notre pensée et de notre parole aux prises avec Dieu.

(1) « Hic nec videri potest, visu clarior est; nec cotnprehendi, tactu purior est; nec œstimari, sensibus major est, infmitus, immensus et soli sibi, tantus quantus est, nolus : nobis vero ad inletlectum pectus angustum est; et ideo sic eum digne œstimamus dum inœstimabilem dicimus. Eloquar quemadmodum sentio : viagnitudinem Dei qui se putat nosse, minuit; qui non vult minuere,non novit. — Nec nomeu Deo quœras: Deiis nomen est. Illic vocabulis opus est, quumper singulos propriis appellationum insignibus mulUtudo dirimenda est; Deo, quisolus est, Dei vocabulum totuia est. Quem si patrem dixero, terrenum opineris; si regem, carnalem suspiceris ; si dominum, intelUges ulique mortalem. Aufer additamenta nominum et perspicies ejus claritaiem. » (Minucius Félix: Oclavins, 18.)

DIEU ODJET ni-: LA l'AKULt: l.lTTÉr.AIUE. 21ît

Noire conceptiou de Dieu est nécessairement médiate. — Dangers ijui en résultent: panthéisme, anthropomorphisme. — Services rendus ù la vérité par l'idéalisation. — Beaux efforts de la parole littéraire distinguant Dieu des créatures, — affinant et sublimant les créatureemployées comme emblèmes de Dieu.

Nou-s savons qu'il existe, nous concevons ce qu'il est. Mais qu'il s'agisse de le posséder comme un fait ou de l'entendre comme une essence, un intermédiaire nous est indispensable. Supposons-nous dans l'ordre de la pure nature, ou — chose plus pratique — opérons pour un instant avec notre raison seule. Qui nous dira que Dieu existe ? Les objets visibles, le monde et nous-mêmes, dont il est la cause nécessaire. Qui nous dira ce qu'il est? Ces mêmes créatures dont il est le type suprême. Ainsi attesté par elles, figuré par elles, Dieu nous apparaît à travers^ le monde, comme réfléchi dans un miroir à demi fidèle, ou enveloppé d'un voile à demi transparent. Jamais notre esprit n'atteint directement l'essence divine, comme il se pose de plein vol sur les autres objets. Les sens ont l'intuition du phénomène mis à leur portée. L'intelligence peut lire immédiatement dans l'intime de chaque notion qui se présente. Si le raisonnement seul nous dit ce qu'est notre àme, du moins avons -nous la conscience immédiate de son existence, du moi pensant et voulant. A l'égard de Dieu, l'intuition n'est pas de ce monde, et même dans l'ordre de raison pure où nous nous sommes placés, rien ne nous la ferait pressentir ou ambitionner pour une autre vie. Ici donc, et de toutes parts, notre conception de Dieu est nécessairement médiate. Dieu ne vient pas directement sous le regard de l'àme ; il n'y imprime pas sa forme propre, qui serait sa propre essence, ni une forme abstraite de lui-mênie, ni une sorte d'empreinte purement

220 THÉORIE DES DEMES-I.ETTRES.

intelligible qui serait son exacte similitude ; il est connu, il est conçu par les créatures, ses effets. Viennent maintenant la révélation, la foi ; ce n'est pas la vision encore : la conception demeure médiate, bien que le moyen de connaître ait changé. Le fait divin n'est plus conquis à la pointe du raisonnement par l'esprit philosophant sur les créatures ; nous le tenons de la parole même de Dieu. Mais pour l'entendre, pour le concevoir, encore n'avonsnous à notre disposition que des analogies empruntées à la création. Dieu est Trinité dans son Unité absolue; voilà qui nous vient de lui-même. Comment d'ailleurs entendrons-nous les Personnes divines? Par la personne humaine. Comment le Père, le Verbe ou Fils et le Saint- Esprit? Par la paternité, la filiation, la parole, le souffle, tels que nous les offre l'expérience humaine; et ces notions, la foi nous y arrête, bien qu'elle nous avertisse de les corriger et de les sublimer. Ainsi le Révélateur n'a point, à proprement parler, créé en nous d'idées nouvelles; il use de celles qui nous sont proportionnées et familières, pour nous manifester, dans un demi-jour déjà glorieux, des objets que ces notions mêmes ne nous auraient jamais fait deviner. En fin de compte, saisi par la raison ou par la foi, conclu de son œuvre ou attesté par sa propre parole, Dieu se conçoit toujours par analogie, d'après la créature physique ou les relations humaines. C'est un océan, un astre, un monde ; c'est un roi, un juge, un père, une mère, une nourrice ; l'Évangile même ne parle pas autrement.

Mais où la foi manque, on voit combien peut être dangereuse cette nécessité de l'intermédiaire ou de l'analogie. Réduite à ne concevoir Dieu qu'à travers la création, la pauvre raison humaine est exposée à un double péril. Ici elle le confond avec son œuvre même : c'est le panthéisme. Ailleurs elle lui attribue formellement les perfections bornées de la créature. Tout au plus les augmente-t-elle par une sorte de grossissement gauche. Que sont les Dieux

blEL' ob.ii::t de la I'aholi: LniÉUAti'. i:. 221

poétiques de l'Inde, quand ils sortent du monstrueux et du fantastique pur? Que sont les Olympiens d'Homère? Des hommes plus forts, plus beaux, plus heureux, mais à la mode humaine, et immortels.

Écartons la tentation d'une étude comparée, belle matière, mais infiniment vaste, et mettons vite en présence du problème la parole vraiment rationnelle et chrétienne. C'est ici le grand rôle de l'idéalisation. Elle sauvera Dieu de nos conceptions injurieuses; disons plutôt qu'elle nous sauvera nous-mêmes de l'erreur. Qu'est-ce en effet que cette puissance de concevoir, à l'occasion des créatures imparfaites, le plus parfait, le plus parfait possible, le parfait absolu, l'infini? Où tend-elle? où va-t-elle? A la conception de Dieu, mais à une conception exacte et pure qui écarte de l'Être souverain tout défaut, toute limite. Bien dirigée, menée vigoureusement jusqu'au bout d'ellemême, notre puissance d'idéaliser n'est, à le bien prendre, que l'essor naturel de l'àme s'élevant des créatures à Dieu.

Or, c'est une merveilleuse jouissance que de voir la parole littéraire, toujours attachée par nature au point de départ créé, visible, imparfait ; mais faisant effort pour s'élancer au delà, pour se dépasser elle-même; en lutte avec la première condition de notre connaissance et triomphant sans pouvoir s'affranchir, c'està-dire échappant au risque d'avilir l'objet divin, tout en le traduisant par analogie comme l'esprit même le conçoit. « 0 Dieu, qu'aimé-je en vous aimant? Ni une beauté corporelle, ni un éclat passager, ni un rayon de lumière doux à mes yeux, ni la suave mélodie de tous les concerts imaginables, ni le charme pénétrant des fleurs, des parfums, des aromates, ni la manne ou le miel... Non, là n'est pas ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. Et pourtant c'est bien une lumière, une voix, un parfum, un aliment que j'aime, quand j'aime Dieu, lumière, harmonie, parfum, aliment, pour l'homme intérieur. Là brille à l'âme une beauté que le lieu ne peut circonscrire; là résonne

Hi THKOHIE ni:S BI£LI ES-LETTRES.

une harmonie que n'emporte pas le temps; là se respire un parfum que ne disperse aucune brise ; là se goûte un aliment que l'avidité ne diminue pas... Et voilà ce que j'aime quand j'aime mon Dieu. »

Et comme si la distinction n'était pas assez bien marquée, saint Augustin se travaille encore à séparer Dieu des créatures. «Et qu'est-ce enfin que j'aime ainsi? J'ai interrogé la terre et elle m'a dit : Ce n'est pas moi; et le même aveu est sorti de tout ce qui est en elle. J'ai interrogé la mer et les abîmes et les vivants qui rampent ici-bas; tous m'ont répondu : Nous ne sommes pas ton Dieu ; cherche plus haut. J'ai interrogé les souffles de l'air, et l'air tout entier, avec ce qui l'habite, m'a répondu : Anaximène se trompe : je ne suis pas Dieu. J'ai interrogé le ciel, le soleil, la lune, les étoiles : Nous ne sommes pas non plus le Dieu que tu cherches. Et j'ai dit à tous les êtres qui assiègent les portes de mes sens : Vous m'avez appris de mon Dieu que ce n'est pas vous ; mais apprenezmoi de lui quelque chose. Et tous de s'écrier d'une grande voix : C'est lui qui nous a faits (1). »

Mais quand la parole s'est travaillée à distinguer ainsi Dieu des créatures, il reste que Dieu se doit concevoir par les créatures mêmes. Et voici nouveau travail pour la parole qui craint de le trahir en le traduisant, pour l'âme qui ne veut pas le ravaler au niveau des choses. Il fau.t les affiner, les subtiliser, les sublimer au point de les rendre moins indignes. Ainsi agissons-nous sur les analogies physiques. Joubert marque finement que dans l'effort d'imaginer Dieu, le dernier terme est la lumière, et, dans la lumière, la splendeur (2). Saint Bernard spiritualise en forme d'allégorie les dimensions des corps, et, par un mélange hardi de l'élément moral et de l'emblème physique, il les force de symboliser quel-

(1) Saiut AuguîUu : Confessions, liv. X, cliap. vi.

(2) Joubert : Pensées, titre I, n" 2.

DIEL' ObJLT DK LA l'AUOF. K 1. 1 TTÉr, \ I IS i:. 22:}

ques-uues des. perfections divines. « Dieu, dit-il, est Celui qui a pour longueur l'éternité, pour largeur la charité, pour élévation la puissance, pour profondeur la sagesse (1). » Les analogies morales supposent un pareil travail, mais plus facile. Ainsi Faber, l'ascète poète, a pu, d'après l'Écriture elle-même, représenter Dieu par cet étrange groupe de figures : le père, le bienfaiteur, le visiteur, le mendiant, le cœur brisé, le vieillard, l'ami, le créancier importun (2). Enfin la parole chrétienne veille toujours à dépasser expressément les perfections finies, dans le temps même qu'elle les attribue à Dieu. Avec la liberté de la langue grecque, saint Denys recourt au barbarisme pour peindre « les abimes de cette sur-divinité sur-étant sur- essentiellement au-dessus de toutes choses (3) » . D'autres, comme saint Anselme, s'en tiennent au procédé plus familier d'accumulation et de transcendance. Dieu est « l'essence souveraine, la souveraine vie, la souveraine justice, la souveraine sagesse, la souveraine vérité, la souveraine bonté, la souveraine grandeur, la souveraine beauté, la souveraine immortalité, la souveraine incorruptibilité, la souveraine immutabilité, la souveraine béatitude, la souveraine éternité, la souveraine puissance, la souveraine unité Ci). » En somme, l'âme et la parole restent victorieuses: elles n'ont pas compris l'incompréhensible ni exprimé l'ineffable; mais ce que l'âme en conçoit ne le déshonore pas ; ce que la parole en dit ne le calomnie pas devant les autres âmes. Et c'est à quoi nous pouvons prétendre ; ce résultat suffit.

(1) Saint .Bernard: De Consideratione, liv. V, chap. xii.

(2) P. Faber: Le Saint-Sacrement.

(3) Saint Denys: Des noms divins, chap. xiii.

(4) Saint Anselme: Monologium, chap. xv.

TllÉOUIE DES BELKES-LE TiUES.

Xûlre coaceplioii de Dieu est successive et fragiaeatce. — Efle met en Dieu uiuUiplicité, succession, opposition. — Danger : imaginer des Dieux multiples et l'ivaux. — Beaux efforts de la parole contre elieinêuie : reliant les attributs opposés d'apparence, excluant de Dieu la succession, reconstituant la simplicité divine.

Tout n'est pas fait cependant. Notre conception est nécessairement médiate, mais en outre successive et, pour ainsi dire, fragmentée. Incapables de le voir autrement qu'à travers des analogies, encore sommes-nous devantson immensité comme l'homme qui, voulant reconnaître dans la nuit les dimensions d'un objet vaste, ne pourrait que promener tout alentour un mince flambeau. C'est trop peu dire ; nous ne ferions pas injure à cet objet en découvrant ses parties une à une, sauf à reconstituer l'ensemble en idée, et nous risquons de mentir à la simplicité divine en distinguant et divisant ce qui est souverainement un. Mais qu'y faire? C'est la loi de notre connaissance et de notre expression humaines.

Impossible de ne point multiplier les perfections de Dieu. Gomment les lire d'une seule vue dans son être même? Comment nous les figurer autrement que par leurs analogues, lesquelles sont en nous réellement distinctes et séparées? Dès lors, si nous prêtons à Dieu quelque action spéciale, nous le désignons par celui des attributs que notre logique y estime le plus convenable. Quand il punit ou menace, nous l'appelons terrible; quand il épargne les coupables, nous le nommons par sa miséricorde. Si nous le voyons « faire la loi aux rois » nous l'envisageons plutôt comme « Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires. » Voulons-nous prendre de Lui une idée plus complète? Nulle ressource que d'énumérerses perfections, sauf à les grouper autour de celle qui nous paraîtra

Dll't ul;.ILi OK LA PAllULi:) L H T É 11 A I R K. 225

comme une reine et une mère parmi les autres, l'être par exemple (1), ou la vie (2). Et comme ses attributs nous semblent distincts, nous concevons ses opérations comme successives. Le moyen de faire autrement?

Nous ne voyons que les effets extérieurs de son acte, et ces effets éclosent Tun après l'autre; fussent-ils simultanés, encore les découvririons-nous successivement. Ajoutez que nous les concevons d'après nous-mêmes et que chez nous les opérations sont multiples comme les effets. Voilà donc en Dieu la succession, la modification, le changement.

Il s'apaise, il pardonne ; Du cœur ingrat qui l'abandonne Il attend le retour...

Ici, à qui entendre ? Tandis que l'imagination le fait mobile et changeant sous l'influence de la prière, une sagesse ion moins courte arrête la prière sur nos lèvres comme un outrage à la divine immutabilité. Autre embarras encore. Dante nous étonne quand -il écrit sur la porte de l'enfer: « Je suis l'œuvre de la divine puissance, de la souveraine sagesse et du premier amour (3). » Nous attendions la justice, un attribut rival, opposé, contradictoire. C'est que, par l'infirmité de notre connaissance médiate et successive, nous ne pouvons guère imaginer et nommer comme identiques en Dieu des dispositions qui se combattraient eu nous.

Telle est notre impuissance. Et voyez les suites. Si l'esprit humain ne se complète en se corrigeant, voici l'unité divine scindée; nous personnifions ses attributs, puis ieurs effets multiples. Les Dieux pullulent; pour l'Indien, pour l'Égyptien, pour le Grec, la nature n'est plus (]u'un Panthéon trop étroit. Quels Dieux d'ailleurs î Dieux changeants et capricieux, dont on se cache, qu'on trompe

(1) R.P. MoDpabré: Conférences de Notre-Dame,!^ Conférence, II.

(2) F. Faber: Le Précieux San fj.

(,:{) Danto: L'Enfer, chnnt 111.

comme le Jupiter d'Homère, quand ils dorment ou qu'ils ont le dos tourné. Dieux rivaux, et, tout dualisme à part, c'est déjà logique, puisque à l'origine ils représentent des forces réputées contraires.

Difficile problème. Ne pouvant dépouiller notre faiblesse native, condamnés pour ainsi dire à marquer Dieu d'une empreinte qui le déshonore, il nous faut pourtant prendre et donner de Lui une idée qui ne soit ni un mensonge ni une injure. Nous concevons, nous exprimons ses opérations comme successives, ses attribuls comme à part, ou même en conflit. Par contre, il faut que la pensée et la parole gardent toujours présentes et visibles ces deux vérités élémentaires : en Dieu, point de qualités accidentelles et distinctes ; toutes ses perfections sont une même chose-, et cette chose, c'est Lui ; — en Dieu, point d'actions successives et diverses : un acte éternel, se déterminant une fois pour toutes à la lumière de la science divine et tenant compte de tout ce qu'elle voit dans le temps, de la prière par exemple; acte unique, immuable, mais équivalut dans ses termes multiples à une multitude indéfinie d'actes divers, successifs ou même opposés.

La tâche est délicate, et il y a un puissant intérêt à voir la parole s'y étudier, luttant contre elle-même, opposant sans relâche à l'influence invincible de sa propre nature le principe de la simplicité, de l'immutabilité divine. Avant tout, comment fondre dans une unité manifeste les oppositions apparentes entre les opérations ou attributs ? La parole sortira sans trop de peine de cette première difficulté. Loin d'atténuer les contrastes, elle les mettra le plus possible en saillie, mais à condition de les relier fortement et visiblement dans l'unité du sujet divin. La même page, la même phrase montreront le Dieu terrible et le Dieu aimable, le Juge et le Père, en nous avertissant que c'est tout un.

0 Dieu que la gloire couronne, Dieu que la luuiière environne,

niPJU OBJKT DE LA PAROLE LITTÉRAIIIE. 227

Qui voles sur l'aile des vents El dont le trône est porté par les anges. Dieu qui veux bien que de simples enfants

Avec eux chantent tes louanges (1)....

Pi^océdé simple, mais expressif, Racine l'ayant appris de l'Écriture qui en use à chaque instant (2).

Mais il ne suffit pas de nier l'opposition réelle, tout en soulignant les apparences de contraste. Il faut encore écarter des opéi^ations divines jusqu'à l'ombre du changement et de la succession. Que faire, sinon d'opposer à chaque manifestation successive de l'activité infinie le souvenir de son immuable simplicité? Il est dans le P. Faber tel endroit où ce souvenir périodiquement ramené devient un véritable refrain lyrique. Ou y voit Dieu créer, Dieu s'incarner, Dieu mourir, Dieu développer dans le temps le plan de notre élévation surnaturelle; mais à chaque phase de l'œuvre, à chaque éclosion extérieure de nouveaux effets, cette parole, comme le son régulier d'une cloche, revient frapper notre esprit et notre oreille: « Il ne se fit en Dieu aucun changCu:;cnt (3). » En définitive, le problème sera toujours à demi insoluble. Après avoir, bon gré mal gré, divisé, fragmenté la simplicité divine, la conception et la parole auront peine à la reconstituer dignement. Mais quelle éloquence dans la conscience douloureuse de leur infirmité ! « Voici tout de nouveau le trouble ; voici venir tout de nouveau la tristesse et le deuil où je croyais tenir la joie. Mon âme espérait d'être rassasiée, et la voilà tout de nouveau accablée de son indigence... Je m'efforçais de m'élever jusqu'à la lumière de Dieu, et je suis retombé dans mes ténèbres. Que dis-je retombé ? Je m'y sens enveloppé de toutes parts. Quand nous voulons Dieu, nous ne savons pas le chercher; quand nous le cherchons, nous ne trouvons pas;

(1) Racine: Esther, acte I, chœur.

(2) Nahuiu, I, 3-8.

(3) Faber : Le Précieux Sang.

-228 THÉORIE DES DELLES-LHilTUES.

quand nous trouvons, ce n'est plus ce que nous avons cherclié. Aidez-moi, vous, Seigneur, relevez-moi de moi-même jusqu'à vous. Purifiez, guérissez, affinez, illuminez l'œil de mon esprit pour qu'il vous contemple. Que mon âme recueille ses forces, que de tout l'effort de son intelligence, elle s'applique une fois encore à vous ! Oui étes-vous, Seigneur, qui êtes-vous? comment vous concevra mon cœur? Assur^^ment vous êtes vie, vous êtes sagesse, vous êtes vérité, vous êtes bonté, vous êtes béatitude, vous êtes éternité, vous êtes tout bien véritable. Mais que de choses! Impossible à mon étroite intelligence d'en voir tant d'une seule vue ni de jouir de tout à la fois. Et comment donc, Seigneur, êtes-vous toutes ces choses? Sont-elles en vous comme des parties? ou plutôt chacune n'est-elle pas tout vous-même? Être composé de parties, c'est n'être pas vrai ment un, mais, pour ainsi dire, plusieurs, c'est-à-dire divisé d'avec soimême, divisible en fait ou eu idée. Or tout cela répugne à votre nature, au-dessus de laquelle il ne se peut rien concevoir. Non, point de parties en vous, Seigneur, point de pluralité! Vous êtes si bien un, si bien identique à vousmême, que nulle qualité en vous ne dilïère de votre essence. Bien plus, vous êtes l'unité môme et nul entendement n'a droit de vous diviser (1). »

(1) « El iterum ecce turbatio; ecce ilerum obviai mceror et Inclus ([uœrenli gaudiiim el lœUtiam. Sperabat jaw. anima mea satielatem, et ecce iterum ohvuilur egeslale... Conabar assuryere ad liiccm Dei, et recidi in tenebras meas. hno, non modo cecidi in cas ; sed sentie me involutum in eir,... Cum volumus, quœrerc nescimus; cum quœrimus, non inoenimus ; cum inveninius, non est quod qiiœrimus. Adjuva me. tu,... Domine... lieleva me de me ad te. Manda, sana, acue, illumina oculum mentis meœ nt intueatur le. Reculliyat vires suas anima mea, et toto intellectu iterum intendat in te. Domine. Quid es. Domine, quid es, quid te intelliget cor meum 9 Cerlè cila es, sapientia es, verilas es, bonitas es, bculitudo es, œtemitas es, el omne verum bonumes. MuUasunt hœc ; non potest angustus intellectus meus toi uno simul inluitu videreut omnibus simul delectetur. Quomodo ergo. Domine, es oninia hœc? An sunt partes tut, an potius unumquodque lioruni lolum est quod es i liam quidquid est partibusjunctum non estomnino unum, sed quodammodo plura, el divcrsum a seipso, et vcl aclu oel inletlectit dissolvi polest : quœ aliéna sunt a tr, quo nihil melius coyilari polcsl. i\Hllœ i(/ilur patries m le sunl, Domine.

nii:i" 01Î.IKT l)K I.A l'AI'.Ot. !. I.n TI-:itA!l!l'. -220

Lfi sensible, AI éiiienl nécessaire de notre connaissance île ' Dieu. — Danirer : la ficure prise pour réalité, le mythe ; an moins, Dieu renrlu matériel. — Beaux efforts de la parole se défendant de l'imairiuation tandis qu'elle l'emploie, — en tirant même parti — pour rendre notre impuissance — pour exprimer les perfections de Dieu par effets, analogies, contrastes : puissance créatrice, immensité, éternité, Trinité même.

Reste à vaincre une troisième infirmité de nature. L'imagination est chez 'nous la. collaboratrice nécessaire de l'intelligence. Notre conception de Dieu n'est pas seulement médiate et successive; encore faiit-il qu'elle s'aide ou qu'elle s'embarrasse du sensible. Nous ne pouvons mieux faire que de prêter à l'esprit pur des formes humaines, et lui-même y consent pour s'accommoder à nous. Il se donne dans ['Écriture un visage doux ou irrité, des yeux toujours ouverts, un bras qui se resserre ou s'étend, des mains inévitables, des pieds dont les nuages sont la poussière et notre terre l'escabeau. C'est un géant qui se joue des mondes. Il pèse les astres dans la paume de sa main; il supporte sur trois doigts la masse de la (erre ; il déroule les cieux comme un pavillon (1).

Cette fois, la spiritualité divine est en péril. Si nous n'y prenons garde, l'allégorie va se transformer en mythe, la figure sensible passer dans l'esprit à l'état de réalité formelle. Nous en viendrons h adorer une métaphore (2), et voilà nouveau prétexte à multiplier les Dieux. Polythéisme

nec es phtra, sed sic es unum quoddam el idem tibi ipsi, tit in nullo tibi ipsi sis dissimilis; imo tu es ipsa imitas nullo intellectu divisibilis. » (Saint Anselme : Proslogium, 18.)

(1) Isaïe, XL.

(2) La philosophie n'a pas tort quand elle montre le polythéisme sortant pour une part de certains abus de lanijape. (Max Millier: Essais de )n!ltholo(jie comparée: Essais sur l'hisfoire des religiona .) ~ Du moins qu'elle ne prétende pas expliquer ainsi l'oripine de toute religion positive. Les Dieux qui naissent ainsi sont les faux Dieux.

230 théorie: des BELLES-LETTni] s.

à part, l'imagination peut du moins ravaler Dieu par des figures trop matérielles, trop épaisses ou simplement trop précises. Dans l'Iliade, Jupiter propose à toutes les divinités inférieures de s'atteler à une chaîne pour l'arracher de l'Olympe et les défie d'y réussir. En bonne foi, nous ne pouvons prendre sur nous d'admirer. Si l'imagination fait l'Olympe grec trop humain, par contre, et par frayeur du même péril peut-être, le panthéon Indou sera monstrueux et fantastique : bizarre produit de deux forces contraires, matérialisme sensuel et spiritualisme rêveur (1). • Et le problème, déjà étudié deux fois, se pose tout de nouveau sous une autre forme : rester — il le faut bien — dans la nature humaine et sous la loi de conception par le sensible; mais tout ensemble éviter de matérialiser Dieu. Voiler — nous ne pouvons autrement — la divine spiritualité sous une gaze d'emblèmes matériels; mais faire la gaze si diaphane, la spiritualité si rayonnante, que le voile transparent se remarque à peine, comme il arrive quand une puissante lumière nous apparaît à travers un tissu large et délié. Obligés de marquer sur Dieu notre empreinte, faisons-la si légère que les traits de la Beauté souveraine ne soient ni altérés ni obscurcis.

A vrai dire, nous parviendrons à mieux encore. Dieu nous ayant faits pour le connaître et l'exprimer avec une suffisante justesse, l'imagination qu'il nous a donnée y doit être moins un obstacle qu'un moyen. Qu'elle serve donc au lieu de nuire : ce sera le chef-d'œuvre, et il est possible puisque nous le voyons réalisé.

Tout d'abord, l'imagination nous aide à concevoir et à rendre l'impuissance où nous sommes de bien concevoir et de bien rendre: service négatif, mais qui a son prix. Dieu lui-même ne fait-il pas un bel emploi de l'imagination

(1) Voyez, entre autres exemples, rapi)théo?e de Rama telle que la donne V. de Laprade, d'après le Ramayana combiné avec un autre poème. (Sentiment de la nature avant le christianisme, V partie, liv. I, chap. III.)

DlFr OP.JFT or LA PAI'.OLF: LlTTKIÏ.VIUi:. 231

humaine quand, au Sinaï, prié par .Moïse de se découvrir dans sa gloire, il lui répond : « Tu ne verras point ma face, car l'homme ne me verrait point saus mourir. Mais voici ta place auprès de moi, sur ce rocher. Quand ma gloire passera, tu te cacheras dans le creux de la roche, et je protégerai tes yeux de ma main taudis ciue je passe. Alors je retirerai celte main, et tu me verras par derrière, car pour ma face, tu ne saurais la voir (1). » Image à la fois grandiose et touchante, dont Linné se souvenait en contemplant la nature comme un vestige du passage de Dieu (2). Et quel noble usage de l'imagination dans ces vers de Bossuet, déjà cités en partie:

Plus je pousse vers toi ma sublime pensée, Plus de ta Majesté je la sens surpassée, Se confondre elle-même et tomber sans retour. Je t'aborde en tremblant, Lumière inaccessible, Et sans voir dans son fond l'Être incompréhensible, Par un vol étonné je m'agite à l'entour.

Il faut pourtant passer outre et s'essayer à l'expression de Dieu même. Ici l'imagination va-t-elle trouver où se prendre ? Non pas assurément dans les attributs divins, mais dans leurs effets visibles, mais dans leurs analogies ou leurs contrastes avec tout ce que les sens nous peuvent offrir. S'agit-il de la puissance créatrice? Nulle difficulté à la décrire par ses effets : c'est décrire le monde physique, objet naturel et proportionné de l'imagination. Mais comment dire le mode propre de l'opération souveraine ? Voici deux moyens. Accumulez autour de l'idée de création les images fortes et gracieuses ; elles rendront la puissance irrésistible et l'aisance magnifique de l'action de Dieu. Ainsi lui-même l'a-t-il dépeinte à Job, disons mieux, ainsi a-t-il mis en œuvre l'imagina-

(i) Exode, xxxin, 18 et suivants.

(2) Deum sempiternum, immensiim, omnisciun^, omnipotentem, expergefactvs a tergo (ranseiinkm vidi et obstiipm.

232 TIIÉOlllE DES BELLES LETTRES.

tion de Job pour la lui faire entendre. Tl pose les fondements de la terre, il dit à la mer: tu ne viendras pas plus loin, tu briseras ici l'orgueil de les flots ; mais cette mer qui s'élance avec toute l'impétuosité de sa vie nouvelle, il y jette les nuées comme un yêtement, il l'enveloppe de ses brumes comme des langes de la première enfance (1). Énergie et grâce: voilà bien la sagesse créatrice; elle atteint à ses fins avec une puissance inéluctable, elle dispose tout avec suavité : pas de résistance, donc pas d'effort. L'autre procédé expressif est encore plus frappant. Entre la volonté divine et son effet extérieur, il supprime brusquement tout intermédiaire. « Dieu dit : Que la lumière soit. Et la lumière fut (2). » — « Dieu a dit et les choses ont été faites, il a commandé et la créature a commencé d'être (3). » 'L'imagination n'a rien mis là, elle s'est abstenue, éclipsée; mais cela môme parle vivement à l'imaafination. Entre le vouloir et le terme, pas d'aide, pas d'instrument, pas de main qui façonne, pas de matière déjà existante, rien. Et voilà bien la création. Veut-on voir les deux procédés à la fois? Racine les unit dans cette strophe d'un si beau mouvement lyrique :

0 Sagesse, ta parole Fit éclore l'univers.

Posa sur un double pôle La terre au milieu des mers.

Tu dis, et les cieux parurent, Et tous les astres coururent Dans leur ordre se placer.

Avant les siècles tu règnes. Et qui suis-jc, que tu daignes Jusqu'il moi te rabaisser (4) ?

(1) Ubi eras qiiando ponebam fundamenta terrœ?... Quisconchisitosliis mare, quando erumpebat quasi de vulvd procedens, cum ponerem nubem vestimentum ejus et caliyme illud quasi pannis infantke obvolvercm? Et dixi: Usque hue venies, et non procèdes amplmSjCt liic confringes lumentes {lucius tuos. (Job xxxviii, 4, 8, 9, 11.)

(2) Geiicse, i, 3.

(3) l'saume cxLVin, 5.

(4) Racine : Cantique sur les vaines occupations des gens du siècle.

niKC i)bji:t di-: la paiioli; i. n tk iî a i m k. 2:13

La difficulté grandit à mesure que nous pénétrons dans l'intime de Dieu, pour étudier ce que nous concevons comme qualités plus étroitement inhérentes à son être. Mais là encore la parole a des ressource^ et lïmagination se fait d'obstacle moyen. Soit d'abord Timmensité divine. Pindare a montré Dieu atteignant le vol de l'aigle et devançant le dauphin des mers (1). Pressentiment incomplet. Est-ce l'ubiquité qu'il a voulu peindre? ou n'a-t-il su donner à la divinité qu'une sorte de prestesse merveilleuse? D'après le Rig Véda « Indra s'étend plus loin que le vent, que la terre, que les fleuves, que le monde » ; simple idée et déjà plus belle. Mais combien mieux inspirée l'imagination du Psalmiste ! « Où irai-je,ô Dieu,pour fuir ton souffle ? Où irai-je pour éviter ton regard? Si je monte au ciel, je t'y trouve; si je descends aux abîmes, tu es là; si je m'envole dés l'aurore pour ne me poser qu'aux extrémités de l'Océan, c'est ta main qui m'y aura conduit, ta main qui m'y saisira (2). » On voit les agitations stériles de la créature et le Dieu partout présent dans son immobilité sereine. L'ubiquité se manifeste ici par ses relations aAec nous. Le Père Faber joint à cet élément de conception l'analogie et le contraste ensemble. Nous sommes en présence de la vie divine comme à genoux devant un Océan sans bornes. Tout à coup les eaux nous enveloppent, et nous dominent comme un nouveau ciel ; le rivage se dérobe et nous laisse abîmés dans cet Océan béni (3).

L'éternité est plus embarrassante. Faits pour durer toujours, nous concevons l'existence immortelle; mais quelle analogie nous fera concevoir l'éternité antérieure à la création, l'existence qui ne commence pas? Point de ressource que le contraste. Disons que la première créature, en s'éveillant à l'être, a vu Dieu déjà exis-

(1) Pin.lare: 2^ Pythique.

(2) Psaume nxxxviii, 7-10.

(.3) Faber : Le Précieux Sang.

234 TiiÉoii n;: des belles-lettres.

tant. C'est ce que notre imagination peut saisir ; et c'est indiqtjer l'éternité d'une manière frappante bien qu'indirecte. «Avant qu'Abraham fût fait, je suis », disait Notre-Seigneur, accusant par une sublime irrégularité de langage l'éternité de sa nature divine. Bossuet ne procède pas autrement dans cette page lyrique autant que théologique où il commente les premiers mots de saint Jean (1). Ubiquité, éternité : l'imagination ne recule pas non plus devant cet attribut, racine métaphysique ou logique de tous les autres, Vaséité, caractère incommunicable de l'être qui ne doit rien qu'à soi-même, qui est tout ce qu'il est par la nécessité même de son essence. De concert avec l'esprit, l'imagination compare, et elle conclut que tout le reste est, au prix, comme n'étant pas (2). Elle n'abdiquera même point devant les profondeurs intimes de Dieu, devant les relations mystérieuses qui font la Trinité des Personnes dans l'unité absolue de la nature. Avec saint Augustin ou Bossuet (3), elle éclairera le dogme par les vestiges]que Dieu en a mis dans la création, surtout dans l'àme. Avec Dante, le grand, nous dirions presque le seul poète catholique, elle osera en essayer un symbole direct, assez précis pour satisfaire à la rigueur théologique, assez éclatant pour parler aux yeux, et tout ensemble assez immatériel pour n'avilir point son objet (4).

(1) < ... Pourquoi parler du commencement, puisqu'il s'a.s;it de Celui qui n'a point de commencement ? C'est pour dire qu'au commencement dès l'origine des choses, il était; il ne commençait pas, il était ; on ne le créait pas, on ne le faisait pas, il était... Où suis-je? Que vois-je ? On'entcnds-je ? Tais-toi, ma raison, et sans raison, sans discours, sans images tirées des sens, sans paroles formées par la langue, sans le secours d'un air battu, disons par la foi, avec un entendement, mais captivé et assujéti : au commencement, sans commencement, avant tout commencement, au-dessus de tout commencement, était Celui qui est et qui subsiste toujours, le Verbe, la parole, la pensée éternelle et substantielle de Dieu. » (Bossuet : Elévations sur les mystères, semaine xil, élévation vu).

(2) Isaïe, XL, 17, 22, 23. — Sagesse, xi, 23.

(3) Saint Augustin : De Trinitate, sermon lu. — Bossuet : Elévations, semaine ii.

(4) Dante; Paradis, chap. xxxiii. — Voilà le maître de l'imagination

Page 1