DIEU OBJET DE LA PAROLE LIT T É P. A I H E
A tout prendre, Dieu, qui a voulu être conçu par notre esprit et annoncé par notre bouche, les a faits l'un et l'autre capables de ce rôle. Conception médiate, successive, liée au sensible, tout cela marque l'infinie distance entre Dieu et nous; mais rien de tout cela ne nous force à le -dénaturer dans notre pensée ni à le calomnier dans notre parole, et c'est en luttant pour s'en défendre que la pensée et la parole rencontrent les plus saisissantes beautés. Après cette lutte à la fois victorieuse et impuissante, nous pourrions dire comme Bossuet: « Quel silence! Quelle admiration I Quel étonnement ! Quelle nouvelle lumière ! Mais quelle ignorance ! Je ne vois rien et je vois tout (1). »
L'Incarnation , ses résultats littéraires. — Jésus - Christ , objet excellent de l'art. — Que nous avons le droit de le concevoir d'après nous-mêmes. — Jésus-Christ et les grands genres littéraires : éloquence, poésie, poésie lyrique, tragédie, épopée héroïque et didactique.
Tout est lié, tout est subordonné dans l'œuvre divine ; que tout le soit de même dans notre pensée.
L'Incarnation est devant Dieu le centre, le sommet, le nœud vivant de toutes choses. Fait premier et suprême, universel en ses conséquences, et dont l'art se ressentira comme tout le reste. Faux respect, mauvaise honte, habitudes païennes : nous sommes libres aujourd'hui des préjugés ou des faiblesses qui tenaient cette vérité captive. Nous n'imaginons plus que la parole littéraire se doive isoler des réalités les plus capables d'agir sur elle. Sans disparaître mal à propos devant l'ascète, le théoricien
réglée appliquée à Dieu et aux choses surnaturelles. Milton est infiniment loin de cette élévation et de cette pureté sereine. Klopstock en approcherait par endroits^ n'était le vague germanique et le préjugé protestant.
(Ij Élévations, semaine xii, élévation vu.
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d'arl peut donc et doit examiner d'ofiice les conditions nouvelles que l'Incarnation fait à Fàme en travail de concevoir et d'exprimer Dieu ; autrement, crayonner, d'une main nécessairement trop hâtive, le rôle de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme objet de la parole littéraire.
On voit d'abord ce qu'est l'Incarnation pour l'art en général. Où tendrait l'art, s'il lui était possible? A l'expression du Beau suprême, de Dieu. Où s'arrête-t-il forcément? Au plus haut reflet visible de l'invisible beauté, à l'homme. Dieu est l'objet souverain, maisilsedérobe; l'homme est le plus haut objet proportionné, mais il dégénère infiniment du premier idéal. Cela étant, quelle fortune pour l'art, si les deux objets venaient, sinon à se confondre, du moins à s'unir! Et voilà précisément l'Incarnation. L'artiste y voit apparaître, comme dit saint Paul, l'humanité de Dieu (1), et ces deux mots vraiment insondables lui valent mieux, à lui, que toutes les inspirations du génie. Dès lors la beauté qui lui échappait comme invisible, a pris une forme visible, de toutes la plus familière et la plus aimée, la forme du serviteur humain (2). Non que l'essence divine s'y découvre. Voir, imaginer, exprimer l'Homme-Dieu, ce n'est point la voir, l'imaginer, Fexprimer elle-même. Du moins est-ce en voir, en imaginer, en exprimer le plus haut et le plus doux reflet possible, le plus voisin surtout, puisque le voisinage va jusqu'à l'identité personnelle. C'est Dieu qui parle dans un accent humain, qui regarde par un œil d'homme, qui traduit en notre langue une âme bien humaine et cependant bien à lui. La divinité ne se dévoile pas encore ; mais pour nous instruire d'elle-même et nous illuminer de son éclat, elle reluit ineffablement sur la face du Christ Jésus (3). Ainsi l'objet naturel de l'art s'élève à une hauteur sans
(1) Benignilas el humanitirs apparnit Salvatoris nostri Dei. (Tit. ]ii, 4.)
(2) Formam servi acripiens. (Pbilipp. ii, 7.)
(3) Deus... ipse iliuxit in cordibus noslris ad illiiminationein scientiœ clarilatis Dei, in facie Christi Jcsu. (II Cor. iv, 6.)
m EL' OBJET DE LA PAliOLE L I T 1 EU A lU E. 2:i7
pareille ; Tobjet suprême descend à un voisinage tout engageant et familier. Désormais pour l'artiste qui ne donne pas tout aux sens, Yoilà l'idéal incarné à la lettre dans une réalité que l'oreille entend, que l'œil voit, que la main touche (i) ; voilà l'objet par excellence, visée suprême et tourment délicieux lIu génie, cet homme en qui l'on voit la gloire divine transparaître dans la grâce et la vérité de notre nature humaine (:2). Nous savons ce qu'en ont tiré le peintre et le sculpteur.
Et que fera l'artiste de parole? Par quel effort d'idéalisation concevoir la beauté de cette àme ? Pouvons-nous, sans scrupule cette fois, y marquer l'empreinte de la nôtre, concevoir et exprimer Jésus-Christ d après nous?
Il est beau entre les enfants des hommes (3). Aussi lorsque, lisant entre les lignes de son Évangile, nous cherchons à restituer les sous-entendus, à recomposer de toutes ses nuances vraies l'àme qui parle, c'est de plein droit que nous y mettons toutes les délicatesses et les élévations dont nous imaginons l'homme capable. Mais cela fait, ne faudrait-il pas, comme tout à l'heure, nous corriger et nous démentir? Ici, grâce à Dieu, la vérité nous met à l'aise. Cet homme est vrai homme; cette tête, ce cœur sont faits comme les nôtres; Jésus-Christ a dû s'assimiler en tout à ses frères d'ici-bas (4), et éprouver des conditions de leur nature tout ce qui n'est ni la défaillance formelle et coupable de la volonté, ni la convoitise, suite honteuse de la déchéance originelle (oj. A part cela, tout ce qui est à nous est bien à Lui. Dans la pratique, on nous avertit de mettre en nous les sentiments que l'on nous montre en Jésus-Christ (6). Dans la con-
(i) Quod audivimus, quod viditmis ocalis nostris, quod perspexinius et manus nostrœ contreclaKerunt de Verbo vUœ. (I Jean. i. i.)
{•2} Vidimus ijloriam ejus, oloriam quasi unigeniti a Pâtre, fdenum (jratiw et veritatis. (Joan. i, 14.) (3) Speciosus l'ormd prœ fïUis hominum. (Psaume XLiv, 3.) (V) Dfibuit per omnia fratribus similari. (Hebr. ii, 17.) (o) Tenlaluni per omnia pro simili ludine absque poccato. ;Hebr. i\ , io.) (6) Jlocenim scntite in vobis, quod et in Christo Jesii. (Philipp. ii. o.)
ception d'où sortira la parole, nous avons droit de retourner le conseil et de mettre en Jésus-Christ, sauf le mal et l'attrait du mal, les sentiments que nous trouvons en nous. Pour lire à coup sur Jésus-Christ, nous avons deux livres qui se complètent en échangeant leurs lumières, l'Évangile et notre propre cœur.
A ce compte, il semble que Jésus-Christ, directement envisagé comme objet de la parole, ait dû marquer dans la littérature des peuples modernes une trace à part, un sillon tout particulièrement lumineux. De fait, il en est ainsi. Non qu'il ait sa place, toute sa place, dans cette littérature officielle et toujours un peu factice où la vogue s'attache et que couronnent les Académies. Elle est plutôt païenne, quelquefois d'étiquette, bien souvent d'esprit et d'inspiration. Mais en dehors d'elle, en dehors même des lettres proprement dites sacrées, dans les effusions sans apprêt de l'àme chrétienne, l'expression littéraire de l'Homme-Dieu s'élève parfois à une incomparable beauté. C'est là, c'est dans la chaire catholique, c'est dans la Liturgie de l'Église qu'il faut aller prendre une idée de ce que la parole humaine doit à Jésus-Christ, quand elle veut bien ne pas oublier ou dédaigner l'objet qui l'honore et Tembellit par delà tout ce qu'elle aurait osé prétendre.
Que ne pouvons-nous l'établir avec quelque détail 1 Notons du moins en courant ce que la notion chrétienne du Dieu-Homme donne à tous les grands genres littéraires, à l'éloquence d'abord. Qu'on le remarque: Jésus-Christ n'est pas seulement, comme les hautes figures de l'histoire, un thème à belles paroles, un prétexte à déclamation (1). Ce n'est pas une beauté théorique, ni même une beauté historique et disparue que l'on
(1) Qui ue se rappelle l'admirable apostrophe de Juvéual au futur vainqueur de Cannes ?
... i, démens, et sn-vas cuire per Alpes Ut pueris plnceas ri declamalio fias .'
(Satire X.)