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L'AIflE ET LES CHOSES MESURE DE LA PAROLE LITTÉRAIRE
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L'action puissante. — Concours des facultés de l'âme.
La Parole sipue de race. — lu.struineut d'actiou sociale. — Couditious générales de cette action : puissance et ordre. — Définition de la parole littéraire.
La parole est chose humaine par excellence, vrai signe de race et bien propre à caractériser l'homme. « C'est avec une sublime raison que les Hébreux Tont appelé âme parlante (i). » Et Homère ne fait-il pas de la foix lattribut singulier de l'espèce ? La parole est une et double comme l'homme lui-même, comme lui corporelle et spirituelle, corporelle par le son, par Vair battu (2;, spiri-
(1) J. de Maistre : Soirées de Saint-Pétersbourg, entretien II.
(2) Bop?uet.
tuelle par la pensée qui s'y incarne ; en tout, image et résumé de notre nature.
En outre, elle est le premier lien social. Avec moins d'emphase et plus d'à-propos, le docteur Pancrace aurait toute raison de dire: « Oui, la parole est amm? index et spéculum, c'est le truchement du cœur, c'est l'image de l'àme ; c'est un miroir qui nous présente naïvement les secrets les plus arcanes de nos individus (1). » Notons au moins qu'elle est l'instrument du commerce des esprits et de leur action réciproque. Ainsi l'art de parler sera l'art d'agir sur l'homme par la parole.
Mais il est trop évident que cette action ne saurait être quelconque. La notion même d'art y répugne et suppose des qualités déterminées. Aussi bien toute action veut être complète, aller jusqu'au bout d'elle-même, atteindre au but et ne le point dépasser.
Atteindre au but, c'est œuvre de puissance ; mesurer l'action sur le but, c'est affaire d'ordre. Puissance et ordre seront donc les attributs de toute action, de l'action de la parole entre autres.
Manifestement la parole doit ambitionner de se rendre elBcace ; elle doit tendre à saisir l'âme et à la dominer de toutes parts. Je conçois d'ailleurs qu'une action puisse être forte, puissante, victorieuse, tout en étant par quelque côté anormale, illégitime, funeste. Une certaine puissance peut se retrouver jusque dans le désordre qui en est l'abus. Il se peut que la parole règne noblement et doucement sur mon âme; il se peut aussi qu'elle la violente, qu'elle la bouleverse, qu'elle rompe l'équilibre voulu par la raison et par Dieu même. Je le conçois tout d^abord, et combien d'ouvrages modernes sont là pour me le prouver d'expérience! Par ailleurs, le désordre est toujours le désordre, le faux, le mal, la ruine de la nature et du plan divin. Bien qu'il se rencontre parfois avec une certaine
(1) Molière: Le Mariage forcé.
CONCOLKS DES FACL'LTÉS DK I/A>1K. ;i
puissance, il la compromet toujours dans la mesure même où il existe et la diminue pour ainsi dire de tout luimême.
Dés lors je vois clairement que l'action de la parole doit être puissante, mais d'une puissance légitime, réglée, ordonnée. Dès lors aussi l'art littéraire a trouvé sa définition : il est en soi l'art d'exercer sur l'homme par la parole une action puissante et ordonnée. On entrevoit ce qu'il sera dans l'artiste; mais que l'on veuille bien nous permettre de n'y arriver que pas à pas.
Quanta la définition présente, elle est incontestable; elle est féconde aussi dans son apparente banalité; car nous en verrons bientôt sortir les deux lois fondamentales. Mais encore elle s'autorise et s'éclaire de sa conformité même avec une foule de notions transcendantes où puissance et ordre figurent comme éléments essentiels.
Qu'est-ce que la vertu? L'ordre dans l'amour, onio amoris, dit saint Augustin ; et l'amour c'est la puissance, l'activité, l'élan, la vie.
Qu'est-ce que la beauté? La plénitude dans l'ordre, inteyritas ordinis, dit quelque part saint Thomas ; la plénitude, le plein déploiement de la puissance, mais l'ordre toujours.
Qu'est-ce que le talent, le génie? Ce qu'est la vertu en morale, une puissance qui se déploie dans la règle.
Qu'est-ce que l'inspiration artistique? Un état complexe, contradictoire en apparence, où les facultés sont comme emportées et en plein vol, mais tout ensemble et sous peine de ne rien produire, gouvernées, ordonnées par la raison et la volonté souveraines.
Cicéron a défini l'éloquence, la sagesse parlant avec opulence, copiosr loqncns saplrnlia. L'opulence de la parole suppose toute puissance déployée; mais c'est la sagesse qui parle; donc l'ordre préside à ce déploiement. Saint Augustin met l'art de l'orateur à rendre la vérité lumineuse, agréable, émouvante, << ... ul cerilas patcat...
4 riiÉoini; pks bi;i-i.i;s-i. i:t ikes.
placeat... nioceat (1). » Lumière, couleur, chaleur, qu'est-ce que tout cela siuon la plénitude d'action de la parole humaine. Mais à la vérité seule tous ces avantages, et la notion d'ordre reparaît avec celle de puissance : tant il est vrai qu'elles se retrouvent partout comme les conditions nécessaires de la grandeur et de la beauté.
L'homme sur lequel agit la parole. — Premier aspect: unité, dualiume. — Conséquences littéraires.
Nous savons le rôle de la parole et par là même nous en connaissons quelque peu les deux lois premières. Entendons-les mieux et d'une façon moins abstraite^ Etudions l'homme sur lequel nous devons agir. C'est ici la base véritable. Tout ce qui s'appuie là logiquement a force de loi en littérature ; tout le reste est arbitraire et de nulle valeur.
Tout d'abord l'homme nous présente ce caractère : unité dans le dualisme, union substantielle et personnelle de deux substances pourtant diverses, un esprit et un corps. Et cette union est naturelle aussi. Rien de violent ni de forcé. Ce n'est point, comme Platon l'imagine, le poids d'une faute antérieure qui retient l'âme dans cette prison de boue ; l'homme n'est pas, quoi qu'en ait dit Lamartine,
... Vn Dieu tombé qui se souvient des deux.
Gardons-nous également d'établir du corps à l'àme un rapport de pur accident, un rapport qui ne dépasse pas en intimité celui du serviteur au maître (2;, du cheval au
(1) De Doctrina christiana, IV.
(2) « L'iiomme est une intelligence servie par des organes. » (boaald.)