CONCOURS DES FACULTÉS DE L'AME
cavalier, de la hèle à Vautre, comme dit plaisamment Xavier de Maistre. Philaminte est superbe en ses dédains.
Le corps, celte guenille !
Mais le bon sens répond par la bouche de Chrysale : Ouais, mon corps est moi-même... (1).
J'entends bien qu'il ne soit pas chez moi le tout ni le principal. Je sais de plus que, dans l'ordre moral et par suile du péché originel, j'ai à me distinguer de lui, à m'en séparer, à le combattre.
0 Ijieu ! la guerre cruelle !
Je sens deux homn)es en moi (2).
Mais dans l'ordre purement physique ou métaphysique — peu importe — l'unité reparait. Unité mystérieuse et inconte.Ntable, expliquant seule le mode de nos opérations humaines, comme par ailleurs le mode de nos opérations la prouve elle-même invinciblement. Unité, harmonie que je ne puis perdre de vue sans compromettre avec la vérité psychologique la vérité littéraire.
Un médecin philosophe (3; disait énergiquement : « L'homme n'est ni ange ni bête, il est homme: ne soyons ni moralistes ni vétérinaires ; soyons médecins. » Ainsi faudrait-il dire à l'écrivain : l'homme n'est point tout esprit : ne soyez donc pas un logicien pur, un géomètre de style. Par-dessus tout, l'homme n'est point tout chair : ne soyez donc pas sensualiste, matérialiste, réaliste, naturaliste. Que votre langage se fasse esprit et corps comme l'homme qui doit l'entendre : esprit par la lumière sereine de la pensée, corps par l'image vive mais diaphane qui ne parle au sens que pour avertir l'esprit. A le bien prendre, ce livre ne dira pas autre chose et ce n>st point
(i) Molière; Les Femmes savantes.
(2) Racine : Cantiques.
(3) J.-K Tpssier.
6 ÏHIlÛHII: DKS RKLLKS-IK TIRES.
sa faille s'il y a déjà là de quoi condamner bien des ailleurs (1;.
L'Iiouinie mieux couuu. — Ses facultés : iulellisence — imagination — volonté — sensibilité. — Leurs exigences constantes, simultanées. — Première loi fondamentale : déploiement constant et simultané defacultés chez l'écrivain.
Un second et plus profond regard nous découvre dans l'homme des puissances diverses capables d'opérations distinctes, d'objets différents. Or, ces puissances ou facultés n'étant, à le bien prendre, que les modes variés de l'activité d'un sujet unique, on voit que leur classification a quelque chose de fondé et quelque chose d'arbitraire. L'analyse moderne tend à les multiplier outre mesure; l'ancienne philosophie, plus sobre, s'oppose d'ins-
(1) Dans un temps de libre pensée, ce n'est pas merveille si l'on rencontre ensemble toutes les extrémités de l'erreur. Tandis que, depuis un bon demi-siècle, la vogue est ù la couleur excessive et au sentiment forcé, voici un écrivain qui tient en grand mépris l'image sensible et nous convie à penser et à parler en esprits purs : « Défiez-vous des peuples poétiques ; ils ne sont rien moins que spiritualistes. La poésie est bien plus matérielle qu'on ne croit... elle n'est pas le langage des hautes vérités métaphysiques, des périodes intellectuelles de la vie, <ies peuples assez familiers avec les idées pour se passer de ces fausses représentations appelées imanes et métaphores, » etc. {Revue des Deux- Mondes, !«' mai 1857, p. 133-134.) Étranges peuples! Et quel voyageur les a rencontrés jamais ? — En manière de pendant, voici un poète — un poète! — qui pose pour l'inseusibililé parfaite et y met sa gloire. C'est Leconte de Lisle, au moins tel que le figure, dans une intention d'éloge, Théophile Gautier: « Il proscrit la passion, le drame, l'éloquence comme indignes delà poésie, et de sa main froide il arrêterait volontiers le cœur dans la poitrine marmoréenne de la .Muse. Le poète, selon lui, doit voir les choses humaines comme les verrait un Dieu du haut de son olympe, les réfléchir sans intérêt dans ses vagues prunelles et leur donner, avec un détachement parfait, la vie supérieure de la forme : telle est à ses yeux la mission de l'art. « (Th. Gautier : Uapport sur le progrés des lettres par MM. S. de Sacy, P. Féval, Th. Gautier et Ed. Thierry, 1868.) Ainsi tandis que la grande foule des écrivains nous jette bravement au-dessous de l'homme en plein sensualisme, d'autres essayent de nous guinder au-dessus de notre condition native pour nous faire singer l'ange et Dieu.
CONCOURS DES F.VCULTÉS D !•: L'AMK. 7
tinct à ces multiplications superflues. Sans entrer dans une discussion hors de propos, nous suivrons de préférence l'ancienne philosophie, et nous ne distinguerons les facultés que là où se rencontre une différence essentielle, soit entre les objets, soit dans la manière de les atteindre.
L'homme est esprit et, à ce titre, en possession de deux facultés essentielles : d'une intelligence par où il voit le vrai immédiatement ou médiatement, dans la réalité présente ou dans une représentation qui est un souvenir; d'une volonté par où il tend au bien et s'écarte du mal.
L'hoQime est un corps vivant et, comme tel, doué des cinq sens qui mettent l'animal en rapport avec le monde matériel.
L'homme est esprit et corps, et de Funion de ces deux éléments procèdent en lui deux facultés nouvelles que j'appellerai mixtes, à raison de leur situation mitoyenne entre les sens et les puissances de l'esprit pur.
C'est l'imagination, dont la fonction propre est de représenter les objets sensibles absents, et, par une extension immédiate, les objets immatériels sous des images sensibles. Nous ne la confondrons pas, comme on le fait assez souvent dans le langage, avec la puissance d'invention ou de création intellectuelle, puissance qui n'est point une faculté spéciale, mais un résultat du concours de toutes les facultés supérieures.
C'est la sensibilité, puissance ou impuissance de l'âme humaine, disposition particulière à l'homme, en vertu de laquelle les mouvements de la volonté prennent un caractère d'émotion, de trouble, d'ébranlement qui les fait retentir jusque dans l'organisme physique; faculté de percevoir les impressions morales venues d'ailleurs et de s'en atîecter suivant leur nature.
Voilà donc déjà plus présent à notre vue l'être sur lequel il nous faut exercer par la parole une action puissante. Le connaissant, nous nous connaissons nousmêmes, c'est-à-dire que nous connaissons tout ensemble
8 théohiil di:s ri: li-Ks-lkiiuks.
et Tobjet de notre action et l'instniment qui nous est * donné pour agir.
Or, il est manifeste qu'agir assez puissamment sur l'homme, c'est l'atteindre vivement tout entier, saisir à la fois et ave€ force toutes celles de ses facultés qui sont accessibles à la parole. Chacune réclame son objet, son aliment. L'intelligence est impatiente du vrai, du vrai lumineux et facile ; la volonté appelle le bien, l'utile, l'honnête surtout; l'imagination veut des couleurs; la sensibilité, des émotions.
D'ailleurs qu'on y prenne garde, leurs exigences sont constantes; entendez non-seulement qu'elles se retrouvent partout avec la nature humaine, mais qu'elles ne cessent jamais d'être en éveil. C'est dire qu'elles sont simultanées, que nulle des facultés littéraires du lecteur ne reste longtemps oisive ou assoupie, que chacune est jalouse d'agir sans trêve "et réclame sans relâche sa part. Essayez de ne parler qu'à la raison pure : ce sera parfois nécessaire ; ce sera beau, glorieux, méritoire, je le veux bien ; mais l'imagination, mais la sensibilité souffriront d'être inactives, et la lassitude vous avertira bientôt que ce n'est point là, dans toute la vérité du mot, une parole complète, normale, humaine. Vous prétendez agir puissamment sur l'homme; saisissez-le par tout lui-même, satisfaites à toutes ses facultés ensemble.
Et le moyen en est simple, si simple qu'il ne ressemble nullement à une découverte, encore bien que nombre d'esprits oublient de s'en aviser. Comment saisir chacune des facultés de l'homme ? Par le jeu de ma faculté correspondante. Comment les saisir constamment et toutes ensemble? Par le jeu constant et moralement simultané de toutes les miennes. L'âme où je prétends agir est une harpe éolienne qui ne vibrera qu'à l'unisson de mon âme. L'intelligence du lecteur ne s'illuminera que des clartés de la mienne; son imagination ne se colorera que des images évoquées et dès lors aperçues par moi-même; je ne
COiNCOlIKS \M:s FAClLIlîlS I) li L'AME. 0
pourrai transmettre à la sensibilité d'autrui que des émotions qui m'auront ébranlé le premier. C'est la loi :
... Si rix me jlere ilolcndinii cxl Pr lui II m ipsi tlbi...
.le n'inspirerai à une volonté étrangère que des résolutions fortement arrêtées dans la mienne. En un mot, je ne puis mettre en branle chacune des facultés où je m'adresse que parle contact de chacune de mes facultés. Donc Tàme entière ne sera constamment saisie et dominée que par un effort constant de mon âme tout entière.
Et cette vérité, banale peut-être au gré de plusieurs, est cependant en littérature la première loi fondamentale : pour exercer par la parole une action puissante, il faut déployer à la fois et constamment dans la parole toutes les facultés capables d'y concourir.
Quand La Bruyère mettait le mérite du style à bien définir et à bien peindre, il se trompait en oubliant la part du cœur. Votre parole veut être active, puissante : comme les Cyclopes forgeaient la foudre de rayons tordus et mêlés, fondez sans relâche dans le discours l'idée, l'image, l'ardeur généreuse, toute l'âme: la puissance est à ce prix.
Quand un ouvrage commence-t-il d'être littéraire? Quand, procédant de toutes les facultés ensemble, il commence à les atteindre toutes. Qu'est-ce que l'écrivain? Une intelligence qui rayonne sur une intelligence, une imagination qui se reflète dans une autre, une volonté sensible qui fait vibrer un cœur à l'unisson? C'est tout cela ensemble, c'est l'homme parlant tout entier pour agir sur l'homme tout entier.
Les facultés et leurs exigeaces. — Détail. — L'iutellie;ence, la raison. — Intuition et déduction. — Caractère discursif ou déductif de la connaissance humaine. — Conséquences littéraires. — La volonté, tendance au bien. — Conséquences littéraires. — La sensibilité. — Marche ordinaire des impressions. — Conséquences littéraires. — L'éloquence parlée : e.xigence de l'oreille et de l'œil. — Pleine puis sance de la parole oratoire.
La loi est simple, mais les conséquences vont loin, c'est-à-dire nos devoirs. Prenons-en une idée plus complète en regardant de plus près les exigences des facultés.
L'homme est esprit, disions-nous, c'est-à-dire capable du vrai supra-sensible. Mais voici, dans l'exercice même de ce privilège, une première faiblesse qui le distingue des esprits supérieurs. Il faut nous rappeler pour l'entendre qu'il y a deux modes de connaître. C'est l'intuition, vol de l'esprit qui, sans intermédiaire, sans détour, atteint d'ab.ord l'objet intelligible et s'y pose; peut-être dirait-on mieux, regard de l'esprit allant droit à son but et s'y unissant immédiatement comme l'œil à l'objet qui lui est exposé sans voile. C'est la déduction, circuit laborieux, marche lente où chaque pas découvre un nouvel aspect, où la puissance connaissante rapproche, assemble ou sépare des notions successives, pour arriver enfin à cette vérité d'ensemble que l'intuition atteint d'un regard.
Évidemment l'intuition est la plus noble. Dieu donc la possède, mais avec la double perfection que le mot même, indique ou suppose : pénétration intime, absolue, du fond des êtres ; — Dieu égale, épuise, mesure par sa connaissance et les éléments de chacun et ses innombrables rapports; — universalité, simultanéité de la connaissance; — Dieu atteint à la fois tout l'être possible et réel sans division dans l'acte, sans confusion dans l'objet, sans mutation ni succession, sans acquisition ni amoindrissement dans la lumière.
(.om.ijlii> uen iaclltls de l'a ml. 11
L'ange procède par une série d'intuitions bornées mais vastes; incapable de tout voir ensemble et de pénétrer rien jusqu'à l'épuiser, par ailleurs il saisit dans chaque objet, sans délai ni circuit de pensée, tout ce que sa puissance naturelle y peut saisir (1).
L'homme a sa part d'intuition, mais aussi étroite que possible ; elle ne porte que sur un objet à la fois. Comme les mots d'une phrase passent l'un après l'autre devant son œil, ainsi les objets devant son esprit qui les fixe un moment au passage et lit en eux ce qu'ils sont : tel est l'acte propre de V intelligence. Mais notre façon caractéristique de connaître est la déduction. L'esprit, la raison, qui est le nom précis de l'esprit dans cet office, doit cheminer lentement et péniblement d'une idée à l'autre, rapprochant, confrontant, unissant les notions sœurs et séparant les étrangères. C'est la loi de notre nature, et ce qu'on appelle parfois intuition de génie n'est jamais qu'une déduction plus rapide. Le joueur d'échecs peut combiner à l'avance plusieurs coups ; le philosophe embrasser en un instant tout une série de conséquences; le capitaine ou le politique « voit devant tous les autres, comme dit Retz, le point de la possibilité. » De fait, ils ont couru où les autres se Iraiuent, mais leurs pieds n'ont pas qn itté la terre ; leur raison a été merveilleusement prompte, mais force lui a été de passer par toutes les étapes du chemin. Telle est bien en effet la condition de l'homme. H va au vrai pas à pas; comme l'ange par bonds magnifiques. Quant à Dieu, il n'y va pas, il y est.
Et voici la conséquence littéraire, avec l'exigence propre de la raison du lecteur. Dans ce long et périlleux circuit parmi les notions infiniment diverses, elle veut être guidée facilement, promptement, sûrement, en pleine aisance, en pleine lumière. Point de lenteurs, de détours inutiles, mais aussi point de heurts ni de soubresauts;
(1) s. Thoniiis: Suiiimu TheoL, pari. 1, t], 58 ; u. 3, 4.
12 THKORIE DlîS BELLES-LETTRES.
menez-la droit, vite et ferme. Qu'est-ce à dire? Assemblez, pour les lui offrir, les notions les mieux assorties;découvrez entre objets les rapports les plus naturels, les plus lumineux. Affaire de logique, dira-t-on ; — soit, mais il en résulte que la logique est le premier mérite du style, entendez une logique assez puissante et assez déliée pour ordonner les ensembles et pénétrer jusqu'aux moindres détails. Gomment imaginer autrement la raison du lecteur satisfaite, et si nous manquions à la satisfaire, quel écrivain serions-nous ?
Bossuet a dit excellemment dans une note à peine rédigée : « Ce qui est le plus nécessaire pour former le style, c'est de bien comprendre la chose, c'est de pénétrer le fond et la fin de tout, et d'en savoir beaucoup ; parce que c'est ce qui enrichit et qui forme le style qu'on nomme savant qui consiste principalement dans des allusions et des rapports cachés (1)... » Leçon de maître. Et même, à le bien entendre, ce style savant que Bossuet semble distinguer comme une espèce particulière, n'est-ce pas celui de tout homme qui a un style? Le premier agrément de tout écrivain, sa première puissance, n'est-ce pas une intelligence riche de notions variées, une raison prompte, déliée, sûre à découvrir et à présenter vite entre les notions des rapports vrais et lumineux? Première qualité des esprits d'élite, mais d'ailleurs témoignage, témoignage magnifique si l'on veut, de l'infirmité de notre nature. Si Dieu nous eût donné l'intuition, nous n'aurions que faire (le cet ingénieux labeur.
Pareillement, si notre âme n*était unie à un corps, nous échapperions à une autre faiblesse, au besoin du sensible comme élément ou condition de la connaissance. L'ange entend le sensible, Dieu l'entend à plus forte raison ; mais ni Dieu ni l'ange même n'en ont besoin pour entendre le
(1) Bossuet : Sur le style et la lecture des écrivains et «les Pitres de l'Église pour former un orateur.
co.Ncoi Ks MKs I agi: I. ri: S ni; i. ami;. i.\
reste, il n'en va pas de même pour nous. Assurément notre intelligence le domine de toute manière : elle atteint à des notions d'un autre ordre, et, quand elle le prend luimême pour objet, encore le conçoit-elle d'une façon qui le dépasse, d'une façon abstraite, universelle. Mais après tout, elle ne le dépasse qu'à la condition d'en faire usage. Il intervient dans son travail comme élément indispensable : signe où l'idée s'attache, corps diaphane où elle s'incarne et tout ensemble point de comparaison ou, si l'on veut, point de départ de l'esprit quand il s'élance jusqu'aux conceptions les plus sublimes, comme les vérités abstraites, l'àme et Dieu. C'est le fait d'expérience universelle; nous le constatons en laissant à d'autres les problèmes qu'il soulève.
Mais nous tirons cette conséquence : quand même l'imagination n'aurait point d'exigences directes auxquelles la parole dût satisfaire sous peine d'agir trop peu, encore serait-il vrai que la raison même demande continuellement à l'écrivain du sensible, des images, un vêtement — c'est trop peu — un corps pour les notions de pure intelligence. Disons mieux ; Dieu a mis l'intelligence et l'imagination en collaboration nécessaire. Placée à michemin entre l'esprit et les sens, l'imagination est comme la messagère de Tun aux autres. A l'esprit elle offre l'image sensible, élément premier du labeur intellectuel ; par contre elle donne aux abstractions de l'esprit ce corps léger qui les rend presque visibles aux sens. Et la collaboration est constante. Ni les sens ne perçoivent ni l'esprit ne conçoit sans mettre en branle leur actif intermédiaire. La raison, disions-nous, procède par des rapprochements continuels ; mais ce qu'elle rapproche ainsi le plus souvent, c'est le sensible et l'intelligible pur. Aidée de l'imagination, elle confronte sans relâche ces deux ordres, les éclairant l'un par l'autre.
Dans les mondes divers incessamment errante,
Entre la brute et l'homme, entre l'homme et la plante,
14 THÉORIK DES B K I, I.ES-LKÏTR KS.
El la terre et le ciel, et l'esprit et le corps, Elle cherche et saisit d'ingénieux accords (1).
C'est la loi de la pensée; dès lors c'est la loi de la parole. Pour répondre à ce besoin de l'imagination et de la raison liguées, l'écrivain est tenu de connaître suffisamment les choses de l'esprit et celles de la nature sensible, il est tenu de les unir continuellement dans son style. C'est bien alors le style de l'homme, esprit et corps à la ressemblance de l'homme lui-même, et ce style agit puissamment sur l'homme en le prenant tel qu'il est.
L'idée, l'image constamment mêlées et fondues ensemble, voilà pour nos facultés connaissantes, l'intelligence, l'imagination.
La volonté aura-t-elle aussi des exigences distinctes? Oui, sans doute, bien que moins sensibles dans le détail de la composition littéraire ; on va s'en rendre compte aisément.
La volonté est cette faculté qui tend librement au bien sous la lumière de l'intelligence. Maîtresse de se^ mouvements, mais sans lumière qui lui soit propre, elle est à rintelligence à peu près ce que l'aveugle de Florian est au paralytique.
... A nous deux, Nous possédons le bien h chacun nécessaire :
J'ai des jambes et vous des yeux
Se marcherai pour vous, vous y verrez pour moi (2).
Inerte jusqu'à ce que l'intelligence lui présente un objet, dès qu'un bien lui est montré, elle s'éveille. Fùt-il visiblement inférieur à un autre bien également offert, elle y peut tendre de préférence, car elle est libre. Fùt-il faux et définitivement contraire à la saine nature, elle peut le
(1) Delille : JJ Imagination, cliiint 1. — Le pauvre Delille, (jui fut en sou vivant un poète descriptif, c'est-à-iiire ennuyeux, peut bien pourtant, à ses heures, dire une bonne chose en assez bous vers.
(2) Florian : Fables, liv. 1, xx.
CONCOL'ItS OKS TACULTÉS DR I/AMK. [^
choisir malgré tout, car elle est finie, bornée, défectueuse, capable du mal. Toutefois supposons-la maintenue dans l'ordre et dans sa dignité vraie : c'est elle alors qui réclame, comme sa part et son aliment propre, le bien vraiment utile, c'est-à-dire avant tout le bien honnête: rectitude morale, élévation, noblesse, tout ce qui sied à la nature raisonnable en l'acheminant vers sa fin dernière.
C'est donc elle, c'est la volonté qui, dans le détail du style, commaode la décence; qui, dans l'ensemble de l'œuvre littéraire, aime à respirer comme une atmosphère continue de générosité ou tout au moins de bonhomie; qui oblige l'écrivain de se montrer estimable et lui commande innocemment l'hypocrisie au défaut de la vertu. On n'offense jamais impunément sa sévère délicatesse; toutefois, nous l'avons dit, elle regarde moins à la contexture du style qu'à l'esprit général de la composition. Dire ce qu'elle exige, ce serait établir les vrais rapports des lettres avec la morale : belle et simple question qui sera traitée à part (1).
En fait, comme l'imagination nous est apparue en collaboration intime et continue avec l'intelligence, tout de même les exigences littéraires de la volonté se mêlent étroitement à celles de la sensibilité.
Sensibilité, puissance ou faiblesse de l'homme; passive, car elle suppose le branle reçu, active car il faut bien agir pour le recevoir, et le cadavre est insensible parce qu'il n'agit plus; — d'ailleurs faculté mixte, habitant cette région mitoyenne et mystérieuse où l'àme touche au corps et s'unit à lui dans un tempérament étrange de dépendance et de liberté.
Une impression nous vient; c'est une parole, une nouvelle fâcheuse, une menace, un souffle bien suffisant à rider la surface mobile de l'âme. Tout d'abord et nécessairement l'intelligence conçoit l'objet. Sur-le-champ l'ima-
(1) Voirie chapitre iv du présent livre.
I(i iIli:OKIK DKS BELLKS-LKTTKIÎS.
ginatioii s'en empare, le fixe, le colore et tend à le grossir. Dans un second instant logique, à peine séparable du premier, la volonté s'éveille pour se porter vers l'objet ou se rejeter en arrière. xMais ce mouvement de la faculté reine n'a pas été sans un ébranlement, sans un frémissement de tout l'être ; l'âme ne se meut pas seulement, elle est émue, et cette émotion retentissant jusque dans l'organisme est l'acte propre delà sensibilité. Ainsi des sommets de l'intelligence l'impression est descendue jusqu'à une région en partie sensitive ; tout à l'heure elle va retentir dans les nerfs et dans le sang. Arrivée là, il est rare qu'elle y meure comme un flot sur le rivage. Elle est refoulée, elle remonte de proche en proche. Les nerfs exaltés refluent à leur tour sur la sensibilité même; l'imagination en reçoit le contre-coup et menace de le communiquer à l'intelligence. Ainsi l'âme oscille comme une eau agitée ; mais peu à peu les oscillations décroissent et l'équilibre tend à se rétablir. Tel est le mouvement ordinaire de l'impression.
On voit déjà le faible de la sensibilité. Elle est passive par une large part d'elle-même; en outre elle tient de bien près au corps, aux sens. En Dieu donc rien de semblable : impossible de le concevoir ému, affecté, modifié par une impression du dehors. Il veut, il aime avec une intensité infinie, mais avec un calme souverain. Esprit créé, l'ange demeure susceptible des impressions étrangères ; mais esprit pur, il ne connaît pas du moins le retentissement organique dont elles s'accompagnent chez nous. N'attribuons à l'ange que ce que notre sensibilité a d'incorporel ; n'imaginons en Dieu que l'équivalent parfait et magnifique de ce qu'elle a d'énergique et d'agissant.
Telle que nous l'avons décrite, elle reste donc chose bien humaine. Que si, par son côté passif, elle nous est trop souvent une souffrance, par l'activité qu'elle suppose elle devient un des plaisirs les plus vifs de l'âme, disons mieux, c'est elle qui fait la vivacité de tous nos plaisirs. Quoi de plus doux que la conscience de l'activité facile ?
CONCOLliS HES lACULTKS PI-: I/AMI]. 17
Par là même, quoi de plus doux que de se sentir ému? Là est, par exemple, le charme de ces impressions théâtrales qui deviendraient douloureuses par leur objet, si la raison ne nous avertissait que leur objet est chimère. Il y a plus, et tel est le besoin de sentir qu'on peut aller jusqu'à préférer à l'atonie les vraies craintes et les vraies douleurs.
Eh ! qui m'emportera sur des flots sans rivages? Quand pourrai-je, la nuit^ aux clartés des orages, Sur un vaisseau sans mâts, au gré des aquilons, Fendre de l'océan les liquides vallons?... D'effroi, de volupté tour k tour éperdue, Cent fois entre la vie et ia mort suspendue, Peut-être (jue mon âme, au sein de ces horreurs. Pourrait jouir au moins de ses propres terreurs (l).
Exagération quelque peu malsaine d'un fait réel, d'une loi de nature, des exigences toujours vivantes et impérieuses de la sensibilité.
Voilà donc un dernier devoir pour qui veut agir puissamment par la parole : tenir sans relâche en éveil et en haleine cette sensibilité qui ne consent jamais à se reposer longtemps. Pour cela, nous le savons, pas d'autre moyen que de sentir soi-même. Ainsi l'àme de l'écrivain doit être facilement ouverte à toutes les impressions. Ainsi chaque objet, en la traversant, doit la faire vibrer dans le sens et dans la mesure où il en est naturellement capable. Point de pesanteur, de reploiement inerte sur elle-même : à ce compte, elle demeurerait froide, et la parole du même coup.
A vrai dire, tout n'est pas fini avec la sensibilité satisfaite. Si la parole ne dort pas dans les pages d'un livre, s'il lui est donné de retentir dans la voix et de s'achever dans le geste, avec ce complément de puissance voici des exigences nouvelles. L'œil et l'oreille demandent à n'être pas choqués ; mais encore et surtout à prendre
(1) Lamartine : Les Préludes.
leur part de cette claire vision de l'âme par où la parole vraiment littéraire subjugue et ravit. Nobles entre tous, ces deux sens ont en effet le privilège d'atteindre l'âme, et cela non-seulement parce qu'il faut lire et entendre le langage articulé qui en est l'expression normale, mais encore et surtout parce qu'elle se manifeste directement dans les inflexions infinies de la voix, dans les innombrables nuances du geste, de la pose, du regard. L'orateur parle trois langues à la fois, celle des sons articulés, celle de la voix, celle de l'action. La première est l'expression normale de la pensée précise, de la raison; d'ailleurs trop lente et trop rigide d'allures pour suivre le vol ondoyant de la sensibilité. Plus confuses mais bien autrement souples et rapides, les deux autres excellent à rendre la passion et ses courbes indéfiniment variées. Toutes trois ensemble achèvent la puissance de la parole en ouvrant à Fàme toutes les issues et la répandant pour ainsi dire de toutes parts. Ainsi l'orateur est plus que l'écrivain, parce qu'il peut pousser plus loin l'application de la première loi littéraire, celle qui avertit les facultés de concourir sans relâche à l'œuvre commune. Sa raison vigoureuse et fine guide la nôtre parmi le dédale des notions à comparer ; sou imagination nous les rend presque visibles ; sa volonté nous élève, sa sensibilité nous émeut. C'est tout une âme qui palpite dans son langage, mais encore qui chante dans sa voix, rayonne dans ses yeux, transparaît dans son geste et son attitude. C'est la parole achevée et souveraine parce que l'homme y vit tout entier.
CHAPIIKE II Action ordonnée. — Hiérarchie essentielle des facultés.
L'âme qu'il faut mettre dans la parole est l'âme ordonnée. — La part des facultés est mesurée par la nature de l'homme el par celle des choses, seconde loi fondamentale.
La puissance n'est complète et féconde que dans l'ordre. L'àme qu'il faut mettre dans la parole n'est point l'àme quelconque, sans distinction entre les saillies répréhensibles et les mouvements avoués par la vraie et légitime nature. Qu'un matérialiste le nie, à la bonne heure! Nous n'écrivons pas pour qui ne voit dans l'ordre et le désordre que des mots vides, pour qui fait l'homme essentiellement droit, sage, infaillible. Dieu en un mot. Que l'œuvre littéraire vive donc de toute la vie de l'âme, c'est la loi ; mais de l'àme saine autant que vigoureuse, sans fièvre folle commue sans langueur.
Ainsi l'intelligence, l'imagination, la volonté, la sensibilité vont concourir à la formation de la parole. Ce concours est nécessaire, il doit être moralement constant; aucune des facultés de l'écrivain n'a droit de rester oisive. Mais dans l'œuvre commune, la part de chacune sera-t-elle égale et constante? Concevez-vous la parole comme un tout mathématique où chacune entre pour un quart? Si les quatre cordes de la lyre humaine doivent vibrer ensemble,
20 THÉOrUK DES BELLES-LETTRES. ^
auront-elles, garderont-elles toutes les quatre une. même intensité de vibration?
Deux choses y font obstacle,qui vont régler pratiquement la répartition des forces combinées: c'est la nature de l'homme, mesure fixe, constante, invariable ; c'est la nature des objets de la parole, mesure souple et mouvante comme eux. C'est la hiérarchie essentielle des facultés humaines ; on ne la viole pas sans désordre, qui ne le voit? C'est l'infinie variété des choses où il faut que la parole se plie pour en offrir l'expression fidèle. L'imagination, la sensibilité sont facultés inférieures: qu'elles n'usurpent jamais. Par ailleurs, dans le champ libre que cette obligation leur laisse, qu'elles s'abandonnent ou se contiennent selon l'objet qui les occupe. Gardez que la raison ne disparaisse dans le tourbillon éblouissant des images ; gardez que la volonté ne s'emporte ou ne s'endorme parmi les violences ou les mollesses du sentiment. Mais à ce prix, soyez plus riche de sentiments et d'images s'il faut par exemple émouvoir ou décrire ; soyez plus sobre où il s'agira d'argumenter et de convaincre. C'est le bon sens, manifeste, cette fois encore, jusqu'à une apparente banalité. C'est la seconde des deux grandes lois littéraires: toutes les facultés doivent agir ensemble, mais suivant leur hiérarchie invariable et les exigences variables de leur objet commun.
Voilà donc les deux barrières que nous opposons aux fougues de l'imagination et du cœur, à tout ce que les écoles émancipées aiment à donner comme les caprices du génie : nature de l'homme, nature des choses, rien de plus. En bonne foi, qui oserait s'en plaindre? Par contre, nous protestons de n'en reconnaître point d'autres. Demeurez homme et respectez la vérité de tout, ne surmenez pas votre nature et la nôtre, n'outrez pas celle des choses. Hors de là que rien n'arrête vos hardiesses; ayez l'imagination forte et la sensibilité ardente, ayez la couleur et la flamme, ayez la main pleine de fleurs ou d'éclairs. Règle large autant qu'évidente, et cependant si uni-
versellement oubliée, si décisive d'ailleurs contre tant d'œuvres en renom, qu'il importe tout particulièrement de la préciser et de l'établir.
Avant tout, dans le concours des facultés littéraires, la part de chacune se doit mesurer sur leur hiérarchie essentielle. Bornons le présent chapitre au développement de cette première partie de la loi.
Nature de l'homme : hiérarchie es*eutielle des facultés. — L'imagination inférieure à l'intelligence. — La sensibilité inférieure à la volonté. — Négations modernes. — Violations pratiques de la hiérarchie essentielle. — Prédominance de l'imagination, — de la sensibilité.
Pour peu qu'on se fasse l'honneur de s'attribuer une âme, on entend d'abord qu'elle est supérieure au corps ; on conçoit tout ce qui est de l'âme seule comme plus noble et plus digne que tout ce qui tient des sens. On met l'intelligence et la volonté, ces deux puissances nécessaires de l'esprit pur, au-dessus de l'imagination et de la sensibilité, facultés mixtes où le corps a part comme l'esprit même. Telle est la hiérarchie. Or dans le plan du Créateur, la hiérarchie ne va point sans la subordination ; les êtres inférieurs sont unis aux plus hauts pour concourir en sous-ordre à la fin commune. Ainsi Timagination est pour aider l'intelligence, la sensibilité pour servir la volonté.
Comment contester, par exemple, que l'imagination soit au-dessous de l'intelligence? L'une pénètre les choses, elle lit dans leur fond ; l'autre se joue aux surfaces et ne les dépasse jamais. L'une atteint l'abstrait, l'immatériel, capable même d'élever le sensible jusqu'à cette sphère supérieure, en dégageant de l'objet particulier l'essence universelle ; l'autre s'arrête aux réalités concrètes, déter-
2» TU KOHI K ni: S BKLl.KS-LETTI'.KS.
minées, locales. Je conçois l'homme, le lion, le cheval ; je n'imaginerai jamais que cet homme, ce lion, ce cheval en particulier. Enfin l'esprit compare, juge, prononce, à quoi l'imagination ne peut prétendre. Elle est donc inférieure, elle est servante, mais d'un servage nécessaire pour l'esprit et glorieux pour elle. L'esprit humain y gagne Télément naturel de son travail; l'imagination s'y fait spirituelle par collaboration et par alliance. Rien n'est perdu même pour le plaisir légitime et sain. C'est que tout est dans l'ordre, dans l'ordre essentiel, constant comme la nature des êtres et comme Dieu.
Comparez à la volonté la sensibilité, son auxiliaire de droit, trop souvent sa rivale de fait. L'une est pur esprit, l'autre en grande partie chair et sang ; l'une est libre, l'autre est fatale. Je puis empêcher l'impression de prévaloir et de me dicter ma conduite ; je ne puis l'empêcher de naître et de m'émouvoir. Voilà pourquoi, jusqu'au mot décisif de la volonté, les passions sont et demeurent indifférentes. Voilà pourquoi aussi l'impassibilité du stoïcisme est un mensonge à la nature humaine et une sacrilège usurpation de l'immutabilité divine. « 0 douleur, je ne t'avouerai pas ! )» crie le stoïque, et ce n'est point là le cri de l'homme. L'homme vrai, l'homme type, c'est Celui qui a dit avec une simplicité modeste : « Mon âme est triste jusqu'à la mort, » et qui, l'instant d'après, marchait droit à ses bourreaux. Telle est la supériorité du vouloir sur la sensibilité. Donc elle est pour lui, pour le servir, pour préparer le mouvement propre de la faculté souveraine, pour y ajouter l'entrain, l'élan, l'allégresse, l'enthousiasme. Ici encore tel est l'ordre essentiel.
Rien d'étrange qu'une école moderne en juge autrement, qu'elle estime « l'imagination passionnée une forme tout aussi légitime et aussi belle que la faculté métaphysique ou là puissance oratoire, » qu'elle la mette «( au même rang que les autres, » qu'elle ne lui demande pas « de se diminuer, de subir l'autorité de facultés con-
traires, de se faire raisonnable et circonspecte (1). » A l'imagination, à la sensibilité nous demandons précisément la raison et la circonspection dans les allures. Sans la rendre esclave de facultés contraires, nous la voulons subordonnée à des facultés supérieures. Loin de la diminuer, on verra tout à l'heure que nous la garantissons en la sauvant du déclassement. En un mot, quand nous revendiquons la hiérarchie essentielle des facultés, nous plaidons pour l'homme et pour les vrais intérêts de sa nature.
Grâce à la pleine licence dont jouissent aujourd'hui tous les paradoxes, le talent peut donc se faire un jeu de se nier lui-même en niant cette hiérarchie de ses éléments constitutifs. Mais avant de la contester, voilà bien longtemps qu'il la violait. Les faits abondent pour prouver que l'imagination et la sensibilité peuvent sortir de leur place naturelle, que les servantes peuvent usurper et faire abdiquer leurs maîtresses. Presque toute la littérature contemporaine atteste cette rupture de l'ordre essentiel : romantisme, fantaisisme, naturalisme, au fond tout revient là. Du reste, rien qui nous étonne : nous savons, nous autres chrétiens, l'homme en désordre et en révolte contre lui-même, et nous entendons à merveille que, la chair convoitant contre l'esprit, il y ait rupture et combat entre les facultés inférieures et les plus hautes. D'autres constatent le fait sans en vouloir admettre la cause ; quant à ceux qui le nient, renvoyons-les aux philosophes. Aussi bien pouvons-nous laissera leurs propres inconséquences le soin de les réfuter.
Mais il faut concevoir plus nettement ce qu'est dans la pratique littéraire ce tte rupture de la hiérarchie essentielle des facultés.
Quand l'image trop multipliée, trop éclatante, nous distrait de la pensée, quand le style devient une manière de kaléidoscope aux couleurs miroitantes mais aux dessins
(1) Taine : Essais de critique et d'histoire, article sur Michelet.
bizarres et vides de sens, n'est-il pas vrai de dire que l'imagination domine la raison ? N'est-ce point là d'ailleurs une habitude, beaucoup diraient une conquête, delà littérature contemporaine et surtout de la poésie? Après lepédantisme terne et froid du dix-huitième siècle, nous avons eu tout d'abord l'excès du coloris ; Chateaubriand n'y échappait point toujours. Bientôt avec Victor Hugo — hélas ! dès les belles années — viennent l'énumération infinie, le détail intarissable, la pluie de perles fines ou fausses éblouissant l'œil et couvrant mal les inégalités de l'inspiration. Qu'on relise les Orientales par exemple. Mais les excès ont leur logique : en littérature comme en morale, ils ne s'arrêtent pas à mi-chemin. Le vieux romantisme avait exalté l'imagination outre mesure ; les derniers venus du fantaisisme prennent totalement congé du sens commun — pourquoi pas? — et ils adressent à Dieu par exemple des vers de cette sorte :
Et tu fis la blancheur sanglotante des lis^ Qui, roulant sur des mers de soupirs qu'elle effleure, A travers l'encens bleu des horizons pâlis Monte rêveusement vers la lune qui pleure (1).
Nous voulions voir ce qu'est pratiquement la prédominance de l'imagination sur la faculté supérieure : nous devons être satisfaits.
Inutile de chercher loin pour voir de même la sensibilité prendre le pas sur la volonté. Mais ici la déviation est double : on peut se perdre, à la suite de Lamartine, dans la mollesse et le vague; on peut, comme Victor Hugo et tant d'autres, confondre l'effet avec le beau, la violence avec la force, et mener l'âme à travers les heurts et les secousses de l'émotion outrée, comme un char parmi les rocs et les fondrières. Violentée ou amollie, elle est toujours mise hors de ses conditions normales; la sensibilité emporte la volonté, l'ordre essentiel est rompu.
(1) Sleph. Mnllnnné: Parnasse contemporain.
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Goaséquence de la hiérarchie rompue. — Abaisseraeut de la raison, de la volonté.
Or il faut envisager les conséquences, conséquences graves et vraiment funestes, quand le désordre passe en habitude, quand l'esprit se donne pour aliment ordinaire une littérature trop haute en couleur et trop riche d'émotion.
On a beau préconiser en prose et en vers la fée brillante du logis : devant le bon sens populaire, être homme d'imagination demeure une note assez fâcheuse. C'est que là où l'imagination domine, le jugement n'a pas accoutumé d'être bien fort. Tout d'abord il s'émousse ; l'esprit se paye volontiers de notions incomplètes. Amusé par l'image qui les enveloppe, il oublie de pénétrer plus avant et de leur demander compte d'elles-mêmes : grande faiblesse, prédisposition à toutes les servitudes de la pensée. Mais encore gardera-t-il bien longtemps la force de penser? Ce labeur lui pèse ; il s'en exempte volontiers quant à lui-même ; bientôt il en dispensera l'écrivain, ne lui demandant que de le bercer pour l'endormir. Faisons une expérience facile ; lisons quelque temps de suite du Lamartine : nous nous surprenons vite à ne plus penser. Savons-nous du moins ce que notre auteur pense ? Vraiment il est bien question de cela. Nous regardons une féerie et nous écoutons une sirène, délicieusement étourdis, enivrés, magnétisés deux fois et par la splendeur merveilleuse des images et par l'incomparable musique du vers. Certaines pièces de Victor Hugo nous fascinent de même avec leur miroitement de kaléidoscope et leur cliquetis de grelots sonores. Et maintenant supposons une intelligence mise à ce régime. Elle s'émoussera par l'inertie prolongée, elle se faussera
par l'habitude des lueurs confuses et des jugements incomplets. Bientôt esclave du sensible, toute notion intellectuelle, toute idée abstraite la dépasse et la rebute. La voilà incapable de l'effort nécessaire pour réfléchir. Plus de lectures sérieuses : le roman ; plus de conversations relevées : le papillonnage d'esprit ; plus de pensées : le rêve. Tout cela est-il fantaisie ou réalité?
En même temps que la raison fléchit sous l'effort d'uue imagination développée à l'excès, le vouloir ne souffre pas moins des empiétements de la sensibilité. Croit-on par exemple que les caractères se trempent par le commerce habituel des romanciers, des dramaturges, des poètes à la moderne? L'expérience dit le contraire. L'habitude des émotions molles ou vagues énerve une volonté toujours empressée d'abdiquer pour s'épargner un effort. L'habitude des émotions violentes la mène par l'exaltation à l'atonie, comme on arrive à la prostration par la fièvre. De part et d'autre, quand elle rompt l'équilibre entre les facultés de l'âme, la littérature travaille à faire des hommes d'impression. Voilà qui sufiît à la juger.
Et le jugement ne saurait être que sévère. Qui ne voit qu'altérer dans l'homme l'harmonie essentielle, voulue de Dieu, c'est compromettre la rectitude et la dignité de notre nature ; c'est œuvre de dépravation, œuvre malsaine, œuvre immorale en soi et indépendamment des spectacles auxquels on invite la pensée? Imaginez une composition où rien ne blesse la pudeur, mais où les facultés de second ordre soient constamment surexcitées aux dépens des autres ; celte composition peut-elle être morale, quand elle tend à mettre en nous le désordre, c'està-dire à nous démoraliser? Grand principe et auquel on devrait bien prendre garde quand" il s'agit des Hvres à mettre dans de jeunes mains.
Il se peut qu'on se récrie, qu'on demande avec quelque effroi, où sont, à ce compte, dans la littérature contemporaine, dans la littérature de fiction surtout, les œuvres
IIIHI'.AUCHIK I.SSEMIKLLE DES FACULTÉS. 27
absolument inoffensives. Nous le demandons nous-mêmes : où sont-elles? Mais comment reculer? La multitude des coupables n'absout personne et la conséquence est évidente comme le principe: il est moralement réprébensible de travailler à mettre le désordre dans l'àme; or, quoi qu'il en soit des intentions personnelles, ne faut-il pas bien reconnaître qu'on y peut travailler jusque dans la littérature pieuse et dans la chaire chrétienne? Ayons, Dieu aidant, le courage du vrai.
Conséquences pour les facultés inférieures elles-mêmes. — Elles se matérialisent. — Les facultés sensitives se fatiauent de leur objet. — Donc, l'imagination et la sensibilité. — ,Leur dépravation croissante. — Le poùt de la beauté sobre généralement perdu.
Tout n'est pas dit encore sur cette rupture habituelle de la hiérarchie des puissances. Voici un résultat nouveau et digne d'attention. C'est pour l'honneur et le plaisir de l'imagination et de la sensibilité que la rupture s'est faite; on a voulu leur complaire en leur prodiguant l'image et l'émotion. En fin de compte, est-ce profit ou perte ? La réponse n'est pas douteuse ; le déclassement ne profite point aux facultés inférieures. Les surmener, ce n'est pas attenter seulement aux droits de la raison et du vouloir; c'est leur faire tort à elles-mêmes et commencer de les détruire, en sorte que nous, qui les voulons tenir à leur place, nous plaidons leur véritable intérêt.
Avant tout, qui les déclasse les abaisse et les avilit : rien de plus vrai que ce semblant de paradoxe. Placées pour ainsi dire à mi-hauteur entre l'esprit pur et les sens, l'imagination et la sensibilité peuvent s'élever en se spiritualisant par une alliance étroite avec l'intelligence et la volonté ; mais combien il leur est facile de se ravaler en se faisant plutôt sensuelles ! Or c'est l'effet immédiat de
l'image luxuriante et de l'émotion outrée. Au lieu de fixer l'esprit en donnant à l'idée un corps visible mais délié, subtil et comme diaphane, l'imagination s'emploie alors au plaisir des sens, en les excitant par des couleurs tranchées et des tons criards. Tout de même la sensibilité avait pour rôle d'émouvoir, d'attendrir, d'échauffer doucement et fortement la volonté souveraine ; et vous la réduisez à donner des secousses aux nerfs. N'est-il pas vrai que, pour s'être émancipées de la hiérarchie essentielle des puissances, les lettres modernes sont devenues toutes sensuelles ? Ou plutôt n'est-ce pas pour le devenir à l'aise qu'il leur a plu de s'émanciper ? Le sensualisme, le sensualisme ardent et vil, coule à pleins bords dans les œuvres, dans le style même. Qui peut lire Michelet, par exemple, sans voir que ce grand poète dévoyé vise sans relâche à produire des sensations? Mêmes visées dans le procédé réaliste qui croit rendre la passion plus frappante en l'assimilant à la convulsion animale. D'après le goût du jour, il faut qu'une mère à qui on enlève sa fille devienne « une tigresse, « qu'elle ait « des cheveux hérissés» et qu'elle se traîne « à quatre pattes comme une panthère (1). » Plus tard on érigera le procédé en système et l'on osera écrire : « Ce qui fait qu'une mère est sublime, c'est que c'est une espèce de bête. L'instinct maternel est divinement animal... (2). » Qu'est-ce au fond que ce brutal paradoxe? La théorie du sentiment devenu sensation pure. Et d'où vient-elle? Du besoin de remuer la sensibilité par des impressions plus fortes. On voit où cela mène, et certes le terme n'est pas glorieux.
Il est donc bien manifeste que l'on ravale les facultés inférieures dès qu'on prétend les élever au-dessus de leur rang hiérarchique. Mais là n'est pas tout le mal. Nous avons ditqu'onles use et qu'on commence de les détruire.
(1) V. Hugo : Notre-Dame de Paris.
(2) V. Hu?o : Quatre-vingt-treize, 3" partie, liv. H, n" (>
HIÉKAKCHlE ESSE.NTIELLK DES FACULTÉS. 29
Bossuet, à la suite de saintThomas et d'Aristote, remarque cette différence entre les puissances purement spirituelles et celles qui sont inséparables des organes. Les premières ne se fatiguent jamais de leur plaisir propre; les autres ne jouissent du leur et même ne le supportent que jusqu'à une certaine limite. Ce point passé, la jouissance devient peine, l'aliment se tourne en poison. « Le sens est blessé et affaibli par les objets les plus sensibles... Les yeux trop fixement arrêtés sur le soleil, c'est-à-dire sur le plus visible de tous les objets et par qui les autres se voient, y souffrent beaucoup et à la fin s'aveugleraient. Au contraire, plus un objet est clair et intelligible, plus il est certain, plus il est connu comme vrai, plus il contente l'entendement et plus il le fortifie. La recherche en peut être laborieuse, mais la contemplation en est toujours douce (1). » Non vraiment, jamais l'esprit ne souffrira d'une vérité trop éclatante, ni la volonté d'un sentiment trop généreux. Montez sans fin dans l'atmosphère rayonnante du vrai et du bien, votre àme ysera toujours plus à l'aise, il semblera qu'elle respire cet air plus large dont parle Virgile (2) et, avec cet air, une nouvelle vigueur. Ainsi s'aflîrme-t-elle d'une autre nature que l'œil, si vite ébloui et demandant grâce à la lumière. C'est la supériorité du spirituel sur le sensitif.
Or l'imagination et la sensibilité sont facultés sensitives pour une large part d'elles-mêmes ; d'où il suit qu'elles éprouvent cette infirmité commune aux sens. Leur objet prodigué les fatigue, les blesse, les use. On voit peu à peu l'excès des couleurs rendre l'imagination plus exigeante, c'est-àdire en réalité moios alerte, plus lourde à entrer eu travail. On voit bien plus vite et bien plus clairement encore l'excès des émotions appesantir la sensibilité, l'endurcir aux impressions vraies et naturelles, la blaser bientôt sur
(1) Bossuet: Connaissance de Dieu et de soi-même, chap. i, § 17.
(2) Largior lue cainpos œlher cl luniinc reslil Pitrpureo..,.
toutes choses, arriver presque à l'éteindre, comme font les liqueurs fortes pour le goût. Qu'on nous pardonne la comparaison. Elle est d'une effrayante justesse. De part et d'autre il y a dépravation croissante, parce qu'il y a action et réaction continue des complaisances de la volonté et des exigences du sens perverti.
Triste tableau : mais qui le trouvera contestable ? Un écrivain sans scrupule, un ambitieux d'effet violent et rapide, commence de charger les couleurs, de forcer les sentiments, d'offrir en un mot à l'imagination et à la sensibilité un aliment de trop haut goût. Mais comment l'acceptent-elles? S'il est vrai qu'il les fatigue et les blesse, comment l'instinct de nature ne le leur fait-il pas rejeter ? C'est demander comment le palais accepte des saveurs trop acres; c'est demander comment et pourquoi le désordre est possible en nous. Rendez l'homme à sa rectitude première, et ni l'imagination ni la sensibilité ni les sens même ne se plairont plus aux impressions excessives. En attendant, le désordre est un fait, la dépravation du goût naturel est possible, et rien n'est facile comme de la provoquer.
Soit un tempérament jeune, ardent, mobile, entraîné aux spectacles et aux émotions, moitié par sa pente naturelle, moitié par l'impulsion de ce préjugé dominant qui fait prendre l'effet pour le beau. Mettez eu face de cette âme un auteur atteint d'un mal semblable, ou simplement un talent jaloux de réussir et qui ne regarde pas au prix. Avec des peintures trop vives et des impressions trop poignantes, il va saisir, ébranler, violenter l'âme qui se livre: il est trop sûr de lui complaire et trop peu scrupuleux pour craindre de la dépraver. Mais ici commence fatalement une progression redoutable. Chaque degré de cette dépravation dans l'âme qui lit ou écoute appelle une complaisance plus large de qui parle ou écrit. En retour, chaque complaisance nouvelle, chaque excès de coloris ou d'émotion, en irritant l'imagination et la sensibilité, les provoque à des exigences
HIÉRARCHIE ESSENTIKLLi: DES FACULTÉS. 31
plus impérieuses. Le goût plus faussé réclame uq aliment plus malsain, et l'aliment plus malsain fausse toujours plus le goût qui le réclame. Les meilleurs vins sont devenus insipides, les liqueurs même paraissent fades ; il faudrait de l'alcool pur, du feu liquide à ces organes blasés. ' Est-ce un tableau fait à plaisir? L'histoire de ces complaisances, flattant et irritant des convoitises toujours croissantes, n'est-elle pas celle de la littérature du temps? Le talent, qui a tant fait pour dépraver l'âme contemporaine, est à sou tour entraîné plus loin qu'il ne voudrait par cette dépravation qui est son œuvre. Entendez-le s'en vanter ou s'en plaindre avec une naïveté cynique: « Il faut au public des astringents ou des moxas pour ranimer les sensations éteintes... Allons! as-tu des incestes furibonds ou des adultères monstrueux, d'effrayantes bacchanales de crimes ou des passions impossibles âme raconter? Sinon, tais-toi, va mourir dans la misère et l'obscurité. — Vous l'entendez, jeunes gens ! la misère et l'obscurité ! Vous n'en voudrez pas. Alors que ferez- vous ? Vous prendrez une plume, une feuille de papier et vous écrirez en tète : Mémoires du Diable (1). » Pauvre excuse vraiment, mais instructive I Ainsi pour ébranler encore ces imaginations, ces sensibilités énervées par trop de secousses, il faut aller chercher dans l'horrible des couleurs assez crues et des saveurs assez violentes. Voilà qui les montre bien telles que nous les avons dépeintes, usées et comme éteintes à force d'excès. Extinction, ruine, mort; c'est où va la progression déjà indiquée. Joubert a bien dit : « Le pathétique outré est pour les hommes une source funeste d'endurcissement; des tableaux trop énergiques de l'humanité souffrante rendent les cœurs inhumains. » L'abus ordinaire de l'imagination, de la sensibilitésurtout, va de soi-même à l'atonie stupide, au scepticisme du cœur, c'est-à-dire à l'égoisme et à la cruauté. Si l'on est arrêté sur la pente, si la sensi-
(1) Frédéric Soulié ; Mémoires du Diable, préface.
bilité ne vient pas à se détruire, du moins se rend-elle impossible tout exercice légitime, toute véritable et naturelle émotion. Si vous n'avez plus les matrones romaines courant au cirque ou les femmes d'un certain monde empressées au spectacle des exécutions capitales, vous avez quelque chose comme ce portier du Père-Lachaise crayonné par Balzac, cet homme qui a des larmes pour les victimes de mélodrame, mais dont le cœur s'est « ossifié (sic) à l'endroit des véritables douleurs. » Vous avez des cœurs faussés, capables encore des agitations, des soubresauts d'une vie toute factice et nerveuse, mais morts et bien morts à toute émotion naturelle et mesurée. Voilà le terme extrême des abus de l'imagination et de la sensibilité, de la rupture dans l'équilibre des puissances humaines, du renversement de la hiérarchie essentielle. Histoire et logique sont d'accord; l'une le raconte comme l'autre le pressentait (1).
A tout prendre, n'en sommes-nous pas tous quelque peu
(1) Rien de vrai comme cette alliance d'abord étrange de la cruauté avec la sensibilité exaltée outre mesure ou simplement à faux. On se rappelle l'Iris de Gilbert :
C'est un cœur, mais un cœur !... C'est l'humanité même.... Un papillon souffrant lui fait verser des larmes.
Mais aussi qu'à la mort condamné
Lally soit en spectacle à l'échafaud traîné, Elle ira la première à cette horrible fête Acheter le plaisir de voir tomber sa tète.
(Gilbert: Le dis-huilièine siècle.)
Un peu plus tard, pendant le procès de Louis XVI, on pleurait aux représentations de la Mort d'Abel par Legouvé. « Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie tlorissait au tbéàtre ; il n'était question que d'innocents pasteurs et de virginales pastourelles ; champs, ruis seaux, prairies, moutons, colombes, âge d'or sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les roucoulants ïircis et les naïves Tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et Mademoiselle Théroigne de iMéricourl celui de Babet. Les conventionnels se piquaient d'être les plus bénins des hommes, bons pères, bons fils, bons maris. Ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse ù leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Us chantaient la nature, la paix.
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victimes? Qu'il le sache ou l'ignore, le romantisme a été entre autres choses, il a été surtout, cette rupture mise en système. On le dit mort et nous n'osons guère y croire, tant ses héritiers lui ressemblent, en plus mal, s'entend. Mais mort ou non, il laisse dans l'àme française une plaie profonde. Il nous a dégoûtés de la beauté calme et sereine, il nous a fait un besoin de la couleur voyante et de l'impression démesurée. Tout ce qui est sobre d'éclat nous semble pâle; nous sommes tentés de juger froid tout ce qui n'est pas violent. Impossible de le méconnaître ; l'imagination et la sensibilité ont pris chez nous un développement anormal et maladif. C'était fort bien fait de réagir contre la spirituelle froideur ou la sensiblerie fatigante des contemporains de Voltaire; avouons même de bonne grâce qu'on pouvait, en poésie surtout, se relâcher quelque peu de la sévérité du grand siècle. Mais il fallait s'en tenir là et, tout en donnant peut-être un essor plus libre aux facultés inférieures, les maintenir rigoureusement à la place que Dieu leur a faite. La parole en serait plus saine et l'homme plus fort (1).
la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestigues. Ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leur voisin avec une extrême sensibilité pour le plus grand lionheur de l'espèce humaine. » (Chateaubriand: Mémoires d' outre-tombe, 1792.)
(l) Qu'eût dit Fénelon de notre époque, lui qui écrivait déjà dans son beau Traité de l'éducation des filles : " Les aens qui ont eu le malheur de s'accoutumer aux plaisirs violents perdent le goût des plaisirs modérés et s'ennuient toujours dans une recherche inquiète de la joie. — Lisez de l'effet. — On se gâte le goût pour les divertissements comme pour les viandes; on s'accoutume tellement aux choses de haut goût, que les' viandes communes et simplement assaisonnées deviennent fades et insipides. Craignons donc ces grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le dégoût. Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, il est vrai ; les autres enlèvent l'âme en remuant les ressorts des passions. Mais les plaisirs simples sont d'un meilleur usage; ils donnent une joie égale et durable sans aucune suite maligne, ils sont toujours bienfaisants ; au lieu que les autres plaisirs sont comme les vins frelatés qui plaisent d'abord plus que les naturels, mais qui altèrent et qui nuisent à la santé. Le tempérament de l'âme se gâte, aussi bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et piquants... » (Chap. v.)
Une forme de la hiérarchie rompue, le vaijue des passions. — Histoire. — Nature. — Causes. — Antipathie profonde avec le christianisme.
Entre les résultats ou, si Fon veut, entre les formes de la rupture contemporaine dans l'équilibre essentiel des facultés, nous serions incomplets de ne compter pas cette maladie qu'on nomma jadis avec Chateaubriand le vague des passions. L'intérêt en sera plutôt historique. Ce mal romanesque n'est plus de mode et nous serions tentés de le regretter : il y avait encore là un reste de vie intellectuelle et morale où le grand nombre n'atteint même plus.
C'était un mal pourtant, un mal vieux comme le monde ou comme le péché originel, et l'auteur de Bené se vantait quand il s'en attribuait la découverte. Les anciens l'avaient connu, mais dédaigné (1). Les siècles de foi simple et active y avaient échappé de plein droit, ce qui, soit dit en passant, ruinait par avance tous les efforts de Chateaubriand pour le rattacher au christianisme. Chez nous, Rousseau le premier en avait complaisamment étalé les symptômes, avant tout cet orgueil jaloux et lâche qui fait de lui le premier des révolutionnaires (2). Le Werther de Goethe en tient quelque chose. Parmi les fougues d'une passion très précise , il connaît à ses heures « ces pensées qui se pressent dans l'esprit sans qu'on puisse les changer en actes de la volonté, le contraste singulier d'une vie beaucoup plus monotone que celle des
(1) Voir le remarquable travail du P. Cahour sur la poétique de Chateaubriand et de Lamartine : Bibliothèque critique des poètes français, t. 111. Douniol, trois in-8°.
(2) Y. Laprade : Le Sentiment de la nature chez les modernes, liv. IV, chap. III, § 3.
Hit:KAR(:;Hii: i;ssi:NTiELLt; des facultés. :îo
anciens et d'une existence intérieure beaucoup plus agitée (1). » Mais en fin de compte il faut laisser à Chateaubriand le douteux honneur d'avoir fait de ce mal une épidémie, un genre littéraire. Il l'a peint et pour ainsi dire préconisé théoriquement dans le Génie du christianisme (^), il l'a mis en œuvre dans l'épisode de René. Malgré le faible manifeste du peintre, le portrait est étrangement confus, moitié panégyrique, moitié réquisitoire. Quant à l'épisode, Chateaubriand le juge et l'exécute lui-même dans ses Mémoires d' outre-tombe, 11 n'écrirait plus René; il voudrait ne l'avoir pas écrit ; il le détruirait si la chose était possible. C'était le tableau d'une infirmité spéciale du siècle : on a eu grand tort de généraliser. « Une maladie de l'âme n'est pas un état permanent et naturel ; on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d'une passion générale (3). » L'arrêt n'est que juste, avec la pointe de mauvaise humeur qui trahit un premier coupable cherchant à faire pénitence sur le dos de ses complices.
Mais qu'y avait-il donc dans celte maladie d'exception devenue mal à propos une contagion morale et littéraire ? Au fond, une prédominance contre nature des facultés inférieures, une fièvre d'imaginer et de sentir coïncidant avec une torpeur maladive de la raison et de la volonté. C'était déjà la rupture de la hiérarchie des facultés, non pas encore glorifiée comme une conquête, mais insinuée comme un plaisir. Plaisir malsain mais dont la réalité n'est pas niable. Que s'il fallait analyser le vayue des passions un peu plus sérieusement que n'ont fait ses panégyristes, nous y verrions quatre phénomènes habituellement successifs et liés entre eux comme l'effet à la cause. Tout d'abord c'est une inquiétude ardente, un fré-
(1; Madame de Staël: De l'Allemagne, 2" partie, chap. xx\iil.
(2) Génie du. christianisme, -2' partie, liv. III. chap. ix.
(3) Mémoires U'oulre-lombe, auuées 18U2, 1803.
3(1 TIlKOniE DES B K I. L ES- L !■ TTn ES.
missement de désirs confus, manque d'objet déterminé. C'est Nisus disant à Euryale :
... Dîne hune ardorem mentibus addunt Eurijale? An sua cuique Deiis fit dira cupido ? Aut piignam aut aliquid jamdudiim invadere magnum Mens agitât mihi nec placida contenta quiète est (1).
Ne blâmons pas ce noble et délicieux malaise. Viennent seulement la raison et la volonté ressaisir les facultés inférieures et les appliquer vigoureusement à quelque chose; alors l'inquiétude sera féconde ; au lieu du vague nous aurons eu l'inspiration.
Mais la volonté abdique et la raison sommeille. C'est le rêve qui se présente pour combler le vide du cœur. Et comme il en est incapable, à sa suite voici la tristesse, la mélancolie, réalité misérable sous un nom charmant. Ne la confondez pas, comme a fait Delille par exemple (2), avec la douleur calme et reposée qui suit les catastrophes déjà lointaines. La mélancolie proprement dite est molle, voluptueuse et lâche; elle est le reploiement égoïste d'une âme qui veut jouir d'elle-même dans une adoration attendrie. Enfin, après avoir traversé le rêve et ses ardeurs trompeuses, après s'être ramenée en soi, n'ayant plus où se prendre, cette âme arrive à un immense dégoût de toutes choses et d'elle-même. Voyez René, voyez Obermann (3) son héritier direct : les voilà, sans recours ni remède, livrés à l'ennui.
Ennui, fatal ennui, monstre au pâle visage, A la taille voûtée et courbée avant l'âge,
(1) « Est-ce un Dieu qui inspire celte ardeur à nos âuies, Euryale, ou chacun se fait-il uu Dieu de ses tristes désirs ? Mou âme rêve de se jeter dans le combat, dans quelque grande entreprise; elle se sent mal à l'aise dans le calme et le repos. « (Virgile: EnéidejlX, 184.)
(2) Bonheur des malheureux, tendre mélancolie... ... De la peine au bonheur délicate nuance,
(>e n'est point le plaisir, ce n'est plus la snuH'i'ance.
(Delille: L'Imaginai ion, chant IX.)
(3) De Senancour: Obermann.
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Mais aussi fort pourlant qu'un empereur romain, Comment se dérober k ta puissante main ?
Et le poète montre le dernier terme logique, ce terme entrevu seulement par Obermann et par René, mais réellement touché par tant d'autres, le suicide.
A d'horribles cordons tu suspens nos enfants
Ou leur ouvres le crâne avec tes plombs brûlants (1).
La littérature du vague, de l'imagination et de la sensibilité sans frein, est coupable de bien des morts de ce genre. Qui s'en étonnerait saurait trop peu l'histoire du temps. Quant au mal do René et de ses pareils, il convient de l'attribuer à bien des causes. Il en est de physiques : par exemple la débilitation héréditaire des tempéraments, peine des désordres du dix-huitième siècle ou suite des émoti(jns de la période révolutionnaire (2;. Il en est de morales : hors de nous, les agitations fiévreuses de la vie moderne (3) ; en nous, le sensualisme qui s'accommode si bien du rêve, la vanité capable de prétendre, incapable d'agir. On Ta justement dit: les âmes de cette sorte « appartiennent à des générations amollies, où l'homme, s'absorbant en lui-même et s'apitoyant sur sa propre destinée, s'isole de ses semblables et concentre toute son existence dans un stérile et plaintif orgueil (4;. » N'oublions pas une dernière cause plus profonde. Le vague
(i) Auguste Barbier : Lazare ; ïambes et Poèmes. Voir Eugène Poitou : Du Tkédtre et du Roman contemporains, 2* partie, chap. I, § 1.
(2) « Et l'on s'étonne que des hoiumes dont la vie date de ces jours sinistres aient apporté en naissant un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le génie français •? » (Lamartine : Con^dencei, liv. 111, m.) — Musset n'a pas autrement parlé de cette génération « ardente, pâle et nerveuse que les mères inquiètes avaient mise au monde pendant les guerres de l'empire, de ces milliers d'enfants qui, élevés dans les collèges au roulement des tambours, se regardaient d'un air sombre en essayant leurs muscles chètifs. »
(3) George Sand : Préface d'Obermann.
(4) Le comte Mole à l'Académie française. (Réception d'Alfred de Viany.)
as THÉORIK DES RE LL rS-I.r: TTR !• S.
fies passions ne se confond-il pas souvent avec cet inexorable ennui qui fait le fond de la vie humaine quand Vâme s'est dégoûtée de Dieu (1) ? Elle est créée pour Dieu, et si Dieu lui manque, si surtout elle le connaît et le repousse, elle lui rend encore un inconscient hommage par ce sentiment profond du vide qu'il a laissé en se retirant.
... Malgré moi l'infini me tourmente (2) !
s'écrie éloquemment Musset. Et Lamartine:
Je meurs de ne pouvoir nommer ce que j'adore (3).
Ainsi la religion donne le dernier mot de ce phénomène comme de tous les autres.
Mais combien Chateaubriand se trompe de la compterellemême parmi les causes qui l'ont développé dans le monde moderne ! Quelle erreur et combien périlleuse, de confondre avec les tristesses saintes, précises et agissantes que le christianisme soulève parfois mais qui ne sont pas tout lui-même, cette ivresse somnolente, voluptueuse, coupable, d'une âme qui ne veut pas agir (4) ! Le christianisme la connaît et l'explique comme toutes choses ; mais, loin de s'y complaire, il la repousse et la combat de tout son pouvoir. L'ascète chrétien traverse, lui aussi, des phé-
(1) Bossuet: Maximes et réflexions sur la Comédie.
(2) Musset : L'Espoir en Dieu.
(3) Lamartine : Novissima verba ; Harmonies, IV, xvi.
(4) Rien île commun entre le rAve et la prière par exemple. Et voici la différence finement notée. «... Je rêvais, ce qui n'est pas du tout, mon ami, la même chose que prier, mais ce qui en tient lieu pour les âmes du siècle, la sensation vague les dispensant commodément de tout effort de volonté. Rêver, vous le savez trop, c'est répandre au hasard sur les choses la sensation présente et se dilater démesurément par l'univers en se mêlant soi-même à chaque objet senti ; tandis que la prière est voulue, qu'elle est humble, recueillie à mains jointes, et jusqu'en ses plus chères demandes couronnée de désintéressemeat.Cet effort désintéressé fut surtout ce qui me manqua ce soir-là et ce qui m'eût donné la prière. Je voilais, j'enveloppais de mille façons ma
chimère personnelle je ne l'immolai pas un seul instant. » Quel
ascète a écrit ces lii/nes ? — Sainte-Heuve dans son roman de Volupté.
nomènes de vie intérieure qui, par un côté du moins, ressemblent fort au vague des passions. États de ténèbres et de troubles, d'attrait vers les choses infimes et terrestres, états où l'àme, poussée à la défiance, vide d'espoir et d'amour, se trouve toute paresseuse, tiède, triste et comme séparée de Dieu. Mais là s'arrête la ressemblance. Loin de se complaire dans ce malaise et d'y chercher un plaisir lâche, l'ascète bande pour en sortir tous les ressorts de la raison et du vouloir; il change énergiquement d'attitude, il se retourne et s'évertue pour secouer la langueur malsaine qui l'envahit (1).
Élargissons la remarque et concluons par là toute cette étude. Le christianisme, le surnaturel, est le meilleur gardien de la nature. Il veut et, si on le laisse faire, il maintient l'équilibre essentiel des puissances humaines, la hiérarchie normale des facultés. En ce point capital, la loi de morale surnaturelle et la loi d'esthétique vraie s'unissent jusqu'à se confondre dans la pratique : vérité pleine de conséquences et que nous retrouverons en son lieu (2).
(1) Saint Ignace de Loyola : Exercices spirituels : règle du discernement des esprits, première semaine.
(2) Voir chap. iv du présent livre.