DIEU OBJET DE LA PAROLE LITTÉRAIRE
rajeunit d'un effort de souvenir. C'est une réalité actuelle, actuellement agissante et militante, signe et objet d'une contradiction passionnée, personnalité aimée et haïe comme aucune ne le fut jamais sur terre, et, par là même, aliment inépuisable de l'éloquence, entendez surtout de cette éloquence vraie qu'inspire et nourrit l'amour. Quels éclats merveilleux Jésus-Christ n^a-t-il pas mis dans la parole humaine, depuis saint Paul tourmentant magnifiquement les mots et les phrases pour leur faire dire son enthousiasme, jusqu'à Lacordaire entendant jaillir de son âme un accent qui l'étonné lui-même et qu'il ne se connaissait pas ?
Est-il besoin de montrer en notre Jésus-Christ l'objet poétique par excellence? Art et poésie, c'est tout un, c'est le beau immatériel rendu sensible ; et dans cet Homme- Dieu nous avons vu le beau suprême s'unir à notre matière vivante pour rayonner de plus près à nos yeux.
Or la même raison qui fait de lui le premier thème de l'éloquence, attache à son nom une poésie lyrique sans égale. Quels chants si enflammés et si populaires oserat-on comparer à ce cantique incessant qu'évoque depuis dix-huit siècles l'amour du Verbe incarné? Cantique avec lequel on ne va pas seulement au combat comme avec les vers de Tyrtée, mais au martyre sanglant ou au martyre héroïque aussi de la vertu quotidienne. Cantique immobilisé mais toujours jeune dans la Liturgie, épars et continuellement varié de formes sur les lèvres ou sous la plume des ascètes illustres ou des plus humbles chrétiens (1;.
Le temps est passé des Mystères, et dans la langueur universelle de la foi, il y aurait inconvenance et péril à
(1) Voyez certains chapitres de l'Imitation, par exemple le viajît-etuQièiue du troisième livre ; voyez les cantiffues de saint François d'Assise ; parcourez les écrits des grandes amantes de Jésus, ceux même d'âmes plus obscures que la publicité moderne nous révèle tous les jours. Sans faire tort à personne, nous osons dire que le premier de tous les lyrismes est là.
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produire le personnage divin sur une scène publique. Aussi bien, qui oserait lui prêter des paroles? Deux choses restent vraies cependant. Jésus-Christ souffrant est, sinon quant à la mise en œuvre pratique, du moins au point de vue dé l'impression et de l'intérêt, le personnage tragique par excellence. Dans une pièce que nous avons déjà citée, Saint-Amand le proposait comme tel à Corneille :
En l'adorable tragédie, Au supplice amoureux que le Christ a souffert,
Ce fils unique au Père offert Veut que d'un soin dévot ta muse s'étudie, Et lui-même à ta \\\e en acteur immortel Se représente encor tous les jours sur l'autel.
Arislote veut que la tragédie se termine au malheur d'un personnage pris à mi-chemin, pour ainsi dire, entre le vice et la vertu parfaite. Or, par un tour assez ingénieux, Saint-Amand trouvait la condition réalisée dans le type qu'il offrait à la muse du grand poète chrétien.
De ce cothurne il est capable ; C'est aussi le sujet h la scène accordé.
C'est le vrai héros demandé :
Il est tout à la fois innocent et coupable ; Il est, dis-je, en soi-même; il est, dis-je, en autrui, Coupable, mais pour nous , innocent^ mais pour Lui (1).
Le temps nous manque pour exposer combien la théorie de l'illustre païen est, selon nous, contestable. Quant à la grandeur tragique du Crucifié, Bonald nous semble bien mieux inspiré de la mettre précisément dans la i^encontre du malheur extrême et de la vertu idéale (2). Par la leçon ou l'exemple, Jésus-Christ lui-même n'a pas peu servi à relever en ce point nos pensées. On entend depuis le Cal-
(1) S.iiat-Auumt : Stances d Corneille sur la traduction de l'Imitation de Jésus-Christ. (Œuvres complètes, rééditées par CIi. Livet. Jannet 1853, deux in- 18, t. Il, p. 103.)
(2) Bonald : Réflexions philosophiques sur le beau moral ; Mélanges littéraires.
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vaire que ce qu'il y a de plus noblement émouvant, de plus tragique par là même, c'est « ce je ne sais quoi d'achevé que le mallieur ajoute aux grandes vertus (1). » Par là Jésus-Christ a fixé l'idéal du genre, et, si le respect nous défend de le représenter lui-même, du moins la tragédie peut-elle s'attaquer à ce qui le touche de plus près, aux martyrs. Corneille n'a pu mettre Jésus-Christ sur la scène, mais il y a mis Polyeucte et il le doit à Jésus- Christ.
Enfin ce qu'on nomme épopée se présente à nous sous deux formes possibles : tableau héroïque et merveilleux d'une entreprise assez vaste pour intéresser à la fois le ciel et la terre: c'estriliade; — synthèse grandiosed'unescience particulière ou de toutes les sciences groupées autour de leur centre : c'est la Divine Com.édie. De part et d'autre, quel thème que le Dieu-Homme ! Héros de la seule entreprise qui doive compter quand « les histoires seront abolies avec les empires »; d'ailleurs héros vraiment humain, trois fois proche de nous et par les intérêts en jeu et par la similitude des épreuves et par le commerce actuel des cœurs ; ce n'est pas lui qui manque au génie, au génie d'un KIopstock par exemple ; c'est le génie qui manque à l'objet ; mais, à dons égaux, que n'eût pas fait un KIopstock orthodoxe? D'autre part Jésus-Christ est le nœud vivant de toutes les sciences; il porte incarnés, expliqués en sa Personne unique et en sa double nature, tous les problèmes qui touchent à Dieu, à l'homme, au monde, à leurs relations véritables. Vienne un second Dante chanter dans la
(l) Bossuet : Oraison funèbre de Condé. — Si Dieu permet que cet ouviape ait sa suite uaturelle, le moment viendra de discuter les vrais éléments de l'intérêt tragique. Aujourd'hui, nous prierons le lecteur de ne pas imputer à présomption le démenli catégorique opposé aux idées d'Aristole. Pour bien concevoir la Iracéilie, il faut bien en len Ire la Providence, les vraies lois de la vie morale, les vraies con lilions de la vertu ici-bas. Quoi d'étonnant que, chez les païens, le jxéuie même s'y trompe, et qu'a relever ses erreurs il suffise parmi nous du plus modeste bon sens? Rien de plus simple, au moins pour qui n'érige point en principe l'oubli de son christianisme dès qu'il est question d'art.
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langue des poètes la théologie exacte de l'Incarnation! Mais en attendant le Dante nouveau ou l'IIomère catholique, la double épopée de l'Homme-Dieu va se composant et se recomposant sans relâche devant nos regards distraits. Dogme et histoire, l'Église nous la déroule une fois l'an dans son cycle liturgique, tandis que les âmes la parcourent et la repassent incessamment dans leurs méditations silencieuses. Nous voilà bien loin de la littérature officielle, académique, mais au cœur de la littérature vraie, en présence de l'effort magnifique de l'âme pour concevoir et traduire à travers elle-même l'objet souverain de toute intelligence et de toute parole, mais surtout l'objet suprême et l'objet proportionné de l'art. Dieu et l'homme s'unissant jusqu'à l'identité de personne dans le Verbe incarné, Jésus-Christ Notre-Seigneur.