CHAPITRE VII Convaincre. — Plaire. — Persuader
Nous avons regardé l'âme élaborant, pour les traduire, les objets de la parole, se pénétrant d'eux et les pénétrant aussi d'elle-même. Reste à la voir en contact et aux prises avec les autres âmes, agissant plus directement sur elles pour leur communiquer le résultat de ce travail premier, intime.
Arrivée là, toute sa fonction se réduit à cette trilogie célèbre : convaincre, plaire, persuader. Convaincre, c'est faire admettre le vrai des choses; — persuader, c'est faire vouloir le bien; — plaire, c'est rendre l'un et l'autre plus acceptables en parant leur beauté parfois sévère. Tout ce qui précède nous permettra de faire plus brève l'étude de ce triple devoir.
Convaincre. — Nécessité. — Difficultés constantes. — Difficultés spéciales à notre époque : peu de principes, de lopique, d'ardeur au vrai; découraaement sceptique; plus d'indépendance intellectuelle.
— Tout cela n'est pas invincible. — Lociaue vigoureuse, le syllogisme.
— Exposition préférée: majesté du vrai. — Démonstration solide: que le doute méthodique ne paraisse pas scepticisme réel. — Discussion subie comme nécessaire : n'humilions point le vrai.
Convaincre dit un effort, une lutte : il faut triompher de la raison d'autrui jusqu'à l'amener à se mettre en équation avec le vrai. Que ce triomphe soit enviable, voilà qui résulte et du prix de la vérité même et de son
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iiilUietico indispensable sur la vigueur des résolutions praliques ou du moins sur la profondeur et la durée des impressions généreuses. Mais ce triomphe ne s'enlève pas d'emblée. Nous le rappelions tout récemment encore : notre connaissance est successive par nature, notre esprit ohemine vers la science à pas comptés. 11 demande à être mené fermement et graduellement par toutes les étapes du voyage logique, entre le principe qu'il accepte comme point de départ et la conclusion qu'on lui propose comme terme. C'est le travail même de la conviction. Travail plus strictement commandé à l'écrivain honnête, à l'orateur du bien et du vrai. L'avocat des mauvaises causes est à l'aise : aidé par toutes les passions, à peine a-t-il besoin d'être spécieux pour payer d'illusions les derniers scrupules de la conscience. Quant à nous, c'est notre gloire, gloire laborieuse, d'être tenus à une logique irréprochable. Pour mener au vrai cette raison qui s'effarouche ou se dérobe, il nous faut la tenir d'une main ferme, l'enserrer, pourrionsnous dire, dans un réseau d'acier.
Jamais la conviction ne va sans obstacles: frayeur des suites entrevues, goût bizarre de contredire, par-dessus tout légèreté, frivolité, absence du sérieux, c'est-à-dire d'un amour de la vérité assez puissant pour soulever la pesante inertie de l'âme. Ce sont les difficultés communes; il en est d'autres propres à ce temps. Quelle est la situation mentale de l'homme moderne, du Français pris dans la moyenne de la classe lettrée et dirigeante? Nous avons dit ailleurs ce qui lui manque de savoir essentiel, et comment, riche de connaissances variées mais éparses, pauvre de foi et de philosophie, il s'en tient, avec une prodigieuse satisfaction de lui-même, à une docte et superbe ignorance. Dans cet esprit à la brillante surface, où trouver le fond solide? Peu ou point de principes, de certitudes philosophiques ou religieuses. D'où partirons-nous pour convaincre ? Mais en outre, le point de départ une fois trouvé, comment mener droit sur la ligne du vrai cette
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raison légère, accoutumée à voltiger autour des choses dans une sorte de papillonnage élégant mais stérile ? La France a beaucoup d'hommes d'esprit. Combien en en a-t-elle qui, sur une question un peu relevée, soient capables de discuter cinq minutes, sans perdre le fil et changer d'objet le plus innocemment du monde? Triste rencontre ! En même temps qu'on faisait la discussion souveraine, on la rendait nulle, en supprimant partout l'apprentissage sérieux de la logique. Voudra4-on souffrir une comparaison peu glorieuse à beaucoup de modernes, mais au fond de laquelle, après tout, il n'y a qu'une plainte respectueuse et dévouée? Quand les missionnaires annoncent l'Évangile à certains peuples neufs, il leur faut, pour ainsi dire, créer à l'usage de leurs néophytes une langue spéciale capable de ces hautes notions. Tout de même, l'orateur sérieux, l'écrivain qui raisonne, doit souvent aujourd'hui, pour être entendu, entreprendre à nouveau l'éducation logique de ceux qui le lisent ou l'écoutent; il doit, pour les rendre capables de le suivre, leur refaire un fond d'esprit. Heureux d'ailleurs s'ils veulent bien s'y prêter! Trop souvent l'effort de convaincre se heurte à un pire obstacle, à l'indolence intellectuelle, au manque de goût pour le vrai, bien plus encore, au manque de foi en son existence même, ou tout au moins au désespoir de sa conquête. Nous avons droit de constater avec douleur ce châtiment du rationalisme contemporain. Chez un grand nombre la raison émancipée en est venue vite à l'humiliation de ne plus admettre qu'on puisse trouver, qu'il y ait même, une vérité certaine, absolue, exclusive de toute prétention contradictoire. Pilate est bien de notre siècle et sa question glaciale nous servirait bien de devise. Que le scepticisme se nomme à faux réserve ou tolérance, qu'il essaie de faire vanité de lui-même et qu'il se drape dans son orgueilleuse misère; on voit son faible, mais en même temps la redoutable inertie qu'il oppose à la raison sincère et convaincue.
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Un dernier trait acliêve ce tableau que nous n'avons pas certainement fait trop sombre : c'est un manque étrange d'indépendance intellectuelle; c'est, avec un dédain profond de tout magistère légitime, une docilité aveugle, idolàtrique à l'opinion. Il est des contre-sens à faire frémir la logique, mais pourtant si profondément entrés dans nos habitudes d'esprit que nous les remarquons à peine. On se dit librepeoseur et, du même coup, on proclame la souveraineté de l'opinion. Qu'est-ce donc autre chose que le servage de la pensée individuelle sous la voix présumée du plus grand nombre, en réalité sous la dictature de quelques meneurs? Servilisme qui se croit liberté, scepticisme sous couleur de tolérance, légèreté déguisée en prestesse et en grâce d'esprit, ignorance des vérités directrices delà vie, mais ignorance éblouie d'elle-même et enflée de toute la morgue du savoir : voilà ce que rencontre bien des fois l'homme qui veut parler religion, philosophie, histoire, haute et saine politique, l'homme qui prétend élever la pensée des autres plus haut que les questions d'intérêt matériel et immédiat.
Difficulté grave sans aucun doute, mais non pas insurmontable; autrement les heureux possesseurs du vrai n'auraient plus qu'à se taire, gardant jalousement leur trésor, sans ambition de le communiquer. Nous croyons, nous, à la possibilité de refaire l'éducation logique des esprits honnêtes. Nous croyons à la rectitude naturelle de l'intelligence, à la chance toujours subsistante de lui rendre le sens et le goût du vrai comme celui du beau. 11 y faudra de grands efforts, soit, et notre rôle est d'en avertir l'écrivain ou l'orateur ambitieux d'une salutaire influence.
Par-dessus tout, il y faudra comme préparation nécessaire l'exercice du raisonnement, nous voulons dire du syllogisme. Scolastique ! pense-t-on, et l'on se récrie. Laissons crier. De la scolastique plusieurs ne savent que le nom, d'autres ne connaissent que certaines excentricités, conservées ou grossies par une tradition hostile. Beaucoup y voient
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justement l'alliance ordonnée de la philosophie à la théologie, et ils improuvent par la raison même qui doit faire approuver. Pour nous, restons dans notre cadre et ne parlons que du syllogisme. Au risque d'être estimés rétrogrades, nous tiendrons que, pour l'homme qui veut convaincre, il est indispensable, non pas certes de parler en syllogismes, mais de savoir au préalable réduire à cette forme maîtresse le fond et le plan de ses démonstrations. Forme maîtresse en effet, non pas méthode entre autres et comparable à toute autre, mais, en vérité, méthode unique et type nécessaire de l'opération rationnelle. L'auditeur, le lecteur est en grand péril si elle lui manque. Un vague instinct peut l'avertir du paralogisme qui passe environné de nuages brillants ; un vague malaise peut lui rester en présence de Terreur flottant parmi je ne sais quels brouillards littéraires; mais rien de plus, et ce trouble honnête ne sufQt pas à rasseoir l'esprit dans le vrai. Quant à l'orateur, à récrivain, s'il honore la raison contemporaine et prétend la bien servir, qu'il use à part soi de ce procédé souverain, qu'il lui en applique le bénéfice malgré qu'elle en ait ou plutôt sans qu'elle y prenne garde. Hors de là, point de logique victorieuse, point de conviction profonde. Mais voici, pour assurer mieux encore le triomphe de la vérité, une dernière observation pratique. Dans le travail de convaincre il y a trois opérations distinctes : l'exposition, la preuve, la réponse aux difficultés. Or des trois, la première est de beaucoup la plus noble et la plus sûre. Bien des fois l'opposition provient surtout d'une notion inexacte, et c'est beaucoup faire que de montrer purement et simplement la vérité telle quelle. C'est de plus lui garder l'attitude qui lui convient entre toutes, celle du possesseur paisible dans la certitude de son droit. En exposant, l'âme peut déployer à Taise la généreuse fierté du vrai, la force pénétrante de la conviction personnelle. Est-ce à dire que nous la tenons quitte de prouver? Non certes. La nécessité est trop manifeste. Mais cette nécessité entraîne des périls et commande
des précautions: « Il y a du danger dans les preuves, disait Joubert; car, en argumentant, il est nécessaire de supposer problématique ce qui est en question ; et ce qu'on s'accoutume à supposer problématique finit par paraître douteux. »
Assurément le doute méthodique est une des conditions de la certitude réfléchie. Saint Thomas en use, bien avant Descartes et sans en outrer comme lui l'application. Mais pour la masse des esprits le doute méthodique, s'il n'introduit pas l'incertitude réelle, ébranle tout au moins et inquiète la possession tranquille du vrai. Encore une fois, nous ne conclurons point follement à Taffirmation sans preuve ; mais en argumentant pour convaincre, nous nous prêterons à une nécessité et nous aurons soin qu'on le sente. Nos preuves seront en petit nombre, mais nettes, précises, péremptoires ; et toujours, en produisant les titres du vrai, nous aurons soin de marquer qu'il n'en a pas besoin pour lui-même, qu'il ne gagne rien en soi-même à se justifier devant notre raison, que c'est à lui pure condescendance et que tout le profit en est pour nous. Apportons le même soin et plus attentif encore dans la réfutation, dans la discussion proprement dite. Certains esprits l'aiment pour elle-même; ne vaudrait-il pas mieux s'y résigner comme à un moyen, quitte à y préférer pour soi le vrai contemplé dans sa tranquillité sereine? La lumière peut jaillir de la discussion: mais à quelles conditions et combien rares I II y faut la liberté du cœur et le sacrifice de l'amour-propre; il y faut une méthode exacte, garantie s'il est possible par la direction d'un tiers impartial. Glorifier la discussion comme infaillible en ses résultats, c'est affaire au naturalisme qui ne voit rien au-dessus de l'esprit humain. L'homme sérieux la pratique sans engouement comme sans mauvaise grâce. Pas de dédain non plus. Si misérable que soit souvent Tobjection prise en elle-même, elle a ce côté grave qu'elle peut retenir une intelligence loin du vrai. Mais par contre
CONVAINCRE. — PLAlKt. — PERSUADER. Ui
et surtout, l'homme couvaincu et qui veut couvaincie n'a point cette complaisance, cette faiblesse de caractère et d'esprit qui commet la vérité avec l'erreur dans une égalité injurieuse, qui la fait, pour ainsi dire, comparaître devant l'objection comme un accusé devantson juge, qui donne à la réfutation des airs d'apologie et de pourvoi en grâce. N'humilions pas inutilement un adversaire; c'est charité, prudence, courtoisie; mais prenons garde surtout de n'humilier jamais la vérité. Que l'on sente, à nous entendre, que si elle daigne combattre, c'est en reine conquérante et au bénéfice des esprits qu'elle entreprend de conquérir. Voilà pour étonner, pour révolter même le scepticisme qui, désespérant d'elle, estime présomption et tyrannie l'assurance de la posséder et Tambition de la transmettre. Mais en même temps voilà qui raffermit et retrempe l'intelligence du grand nombre. Prouvons, soit; discutons, à la bonne heure I mais exposons de préférence, mais affirmons avec une tranquille énergie; mais, quand nous consentons à discuter, portons dans cette arène l'assurance visible qu'inspire la vérité possédée. On nous accusera de parti pris, c'est inévitable; on réclamera de nous l'impartialité que Ton ne comprend plus guère en dehors du scepticisme. Or le premier résultat de notre attitude à la fois modeste et fière sera de redresser en ce point l'erreur commune. Le bon sens finira bien par l'entendre : quand une fois on a conquis la vérité, c'est raison et justice de ne point la remettre sans cesse en question et de porter en tout le parti pris de la soutenir. Pour l'impartialité, qu'est-ce autre chose que la justice même, le soin de n'apporter à la vérité que le secours de la vérité (1; ?
(1) Il fait bon entendre le plus illustre des polémistes modernes proclamer la supériorité de l'exposition. Louis Veuillot écrivait au frontispice de sa belle Vie de Jésus-Christ: « L y a différents desrés dans les répions de l'esprit ; la discussion appartient aux degrés inférieurs. En iliscutant, on se place toujours homme contre homme; la raison de l'un semble toujours valoir la raison de l'autre. En exposant, on place Dieu contre l'homme. Cette exposition de la lumière doit se faire de préfé-
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Plaire. — Agrément intrinsèque du vrai et du bien. — Agrément de l'âme déployée en concours et en ordre. — Agrément de l'âme moralement belle. — Mœurs oratoires ou littéraires. — Les avoir pour les montrer. — Compétence, gravité. — Aisance mode.^te devant l'auditeur. — Effacement de l'homme derrière le sujet. — Littérature de confidences. — Art et morale ne font qu'un dans la question des mœurs oratoires, du décorum. — Polémique : convenance, modération habile, sagesse clu'é tienne, — L'abnégation, condition de tout cela.
Il faut, selon saint Augustin, parler de telle sorte que le vrai resplendisse, qu'il agrée, qu'il émeuve. Après l'obligation de convaincre, plaire est donc aussi un devoir, devoir incontestable, mais secondaire.
En littérature, en poésie même, où l'agrément a de droil une place plus large, il ne peut jamais' être la fin de l'œuvre ni le terme des visées de l'ouvrier. C'est un moyen, un auxiliaire aimable, puissant, indispensable, mais un auxiliaire du grand dessein de convaincre et de persuader.
D'ailleurs il y tient de près, et nous devons à ce propos dissiper une équivoque. On aurait tort d'imaginer le vrai et le bien comme aliments insipides par eux-mêmes, comme viandes incapables d'agréer sinon par l'assaisonnement. Il est trop vrai que l'àme s'en peut dégoûter; mais il ne l'est pas moins qu'elle y Irouve déjà une franche saveur, un attrait qui ne doit encore rien aux accessoires. Faite pour l'un et Tautr.e, elle ne s'y unit pas sans plaisir. Entendons-le mieux encore. La grande joie de l'âme est dans la con-
rence lorsque Dieu est absolument et personnellement en cause. Sur ces hauteurs-là, que la voix se taise à propos, qu'elle ne discute pas toujours avec le néant, de peur que l'imbécile raison humaine ne vienne à croire que le néant pourrait répondre, et ne lui prête une voix qui blesse l'oreille de Dieu. Que la beauté de la vérité apparaisse seule en face de la laideur absolue du mensonge. » (L. Veuillot: la Vie de N.-S. J.-C. Avant- Propos.) — Un autre militant illustre, Donoso Cortès, pensait de même: lettre au journal El Orden, 1852. (OEnvres, t. II, p. 178.) — Voir aussi le cardinal Pie: Troisième instruction synodale. (Œuvres. t V,p. 62.)
roNVAl.NCIiE. — PI.AII'.K. — P R R S T A 1>K U. i>.'i|
science d'agir vivement et facilement selon sa nature. Montrez-lui le vrai dans une démonstration grave mais victorieuse, à la façon de Bourdaloue par exemple ; offrez-lui le bien dans un tableau sévère mais rayonnant de sincérité, de conviction communicative (1) : nous ne dirons pas que cette force souveraine vous dispense d'agrément; elle est plutôt par elle-même un agrément de premier ordre. L'âme, vaincue par la logique presque pure et par la force pénétrante du caractère, aime sa défaite et en jouit avec délices. A le bien prendre, sa défaite est une victoire plutôt. Elle triomphe de s'unir au vrai par la pensée, au bien par l'amour. Elle vous sait gré de lui rendre facile cet exercice éminent de son activité naturelle. Ainsi la conviction et la persuasion peuvent aller sans les ornements proprement dits; elles ne vont pas sans l'agrément; elles le portent en elles-mêmes comme une partie de leur puissance naturelle. Sachons convaincre, sachons émouvoir, et nous aurons plu avant même d'y songer.
Cependant ne nous fions pas de tout point aux séductions du vrai et du bien sur l'âme droite; ne fardons pas cette beauté chaste, mais ne refusons point de la parer. Y faudra-t-il des ornements de fantaisie, appelés du dehors et appliqués par artifice ? Quelques rhéteurs semblent l'entendre ainsi; mais le moindre inconvénient serait d'am oindrir l'effet de la parole, en lui ôtant je ne sais quelle fleur de sincérité. Joubert a dit: « Ayez un esprit où la vérité puisse entrer nue pour en sortir parée. » C'est bien en effet dans l'esprit, dans les vraies et franches ressources de l'âme, qu'il faut chercher cette parure à donner au vrai. Ici la condition première n'est-elle pas ce concours ordonné des facultés, loi souveraine de la parole littéraire? En passant par une âme déployée tout entière et en ordre, les objets prennent son empreinte, ses couleurs. Le vrai tra-
(l) Tel est celui que fait Bossuet delà Morale chrétienne: Sermon sur la divinité de In Religion, 2* point.
■loi ÏHÉOUIE DES BELLE S-LLTTR.ES.
verse pour venir à nous une imagination vive et précise : là il se concrète, s'incarne, se fixe dans un emblème sensible, dans une application de détail, qui saute aux yeux et amène le sourire aux lèvres. Au contact d'une sensibilité vive et sage, le bien, l'honnête, le juste s'anime, so dramatise, prend mouvement et vie. Et comme chaque faculté de l'écrivain agit par sympathie sur chacune des nôtres, il se trouve que toutes les nôtres vibrent à la fois à l'unisson des siennes. Par toutes nos puissancesà lafois, nous jouissons de cette activité vive, normale, facile et sentie, qui est la meilleure des joies naturelles. Présentés de la sorte, le vrai et le bien prennent l'attrait du plus légitime plaisir. Tout à l'heure nous sentions leur charme intime; ici c'est de plus le charme de l'àme qui, avant de nous les offrir, les a pour ainsi dire élaborés en elle-même à peu près comme l'abeille son miel.
Ce n'est pas tout. Les objets que nous transmet la parole ne nous apportent pas seulement avec eux l'empreinte aimable de toutes les puissances humaines. Pour achever de nous plaire, il faut qu'ils respirent l'honnêteté, la moralité exacte et généreuse de l'âme par où ils ont passé. Qu'en les voyant, on la sente non pas seulement bien équilibrée en soi et fidèle à sa hiérarchie de nature, mais vigoureusement attachée à la fin de toutes choses, au bien, au droit, au juste; qu'on la sente belle et estimable en un mot. Les mœurs oratoires, tant recommandées par la rhétorique traditionnelle, ne sont après tout que cette rectitude et cette élévation de l'âme, transparaissant dans l'ensemble et dans tous les détails du discours. C'est chose pénible qu'un entretien d'où la confiance est absente ; on souffre de même à écouter ou à lire un homme que l'on n'estime pas. Force est donc à l'auteur démériter l'estime ou de la surprendre, d'avoir les mœurs littéraires ou de les singer.
Or à ne faire que les singer, ou n'a pas longtemps bonne grâce. La feinte n'est jamais si habile qu'elle ne se trahisse
CONVAIXIRI^. — PLAlf'.i:. — PKllSt ADEIS. -2':\
à la longue, et ici comme ailleurs, le métier d'honnête homme est encore le plus adroit. Obligés de paraître estimables, soyons-le : c'est le plus court et le plus sûr. Aussi bien les mœurs littéraires se montrent et ne s'affirment pas. On rit d'entendre tel homme politique parler désintéressement ou patriotisme à peu près sur le ton de ce marchand de comédie :
Monsieur, je suis syndic de ma communauté, Et je ne crains personne en fait de probité (1).
Les protestations manquent rarement d'être gauches; elles mettraient en défiance plutôt. Mais quand Hector demande aux dieux que son fils le dépasse dans la gloire (2;; quand Henri de La Rochejacquelein dit à ses premiers soldats: « Si j'avance, suivez-moi ; si je recule, tuez-moi ; si je meurs, vengez-moi » ; — quand Alontalembert répond à un légiste en goût de menue persécution: «Nous sommes les fils des Croisés et nous ne reculerons pas devant les fils de Voltaire ('3) ; » — l'un n'a plus que faire de nous vanter son amour paternel, ni Tautre de nous avertir qu'il est brave, ou le troisième de se déclarer chrétien résolu. Nous savons de reste ce qu'il en faut croire. Faisons-nous donc estimables et parlons de Tabondance du cœur.
Toutefois il y faut quelque attention, et il n'est pas superflu de dégager les véritables mœurs littéraires de l'espèce de banalité où trop souvent on les enveloppe. Qu'exige donc l'auditeur ou le lecteur digne d^être compté pour quelque chose?
Quant à l'esprit, compétence, gravité. Il veut nous sentir maîtres de notre sujet, mais de plus, respectueux de lui-même et de notre rôle. C'est une gloire aux écrivains
fl) Andrieiix: Les Élourdis.
(2) • Et qu'un jour on dise ; Il e^t d<^ beaucoup plus vaillaul ifue ?nri pèr.'I » (Iliade, VJ,479.) {'A\ Chambre des Pairs. fhMwc du l(i iivril 1844.
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du grand siècle d'avoir été attentifs, laborieux, consciencieux, scrupuleux même, à force de prendre au sérieux leur art, mais surtout le public et la vérité. Dieu merci, ces qualités ne sont pas encore absolument passées de mode ; on ne réussit pas encore à coup sur par la frivolité, le persiflage et le mépris évident de ceux à qui l'on parle. Avouons-le pourtant, notre époque n'est pas toujours fière ; et il lui arrive d'applaudir et de bien payer ceux qui la soufflettent lestement.
Mais revenons aux gens qui comptent. L'écrivain doit se montrer à eux compétent et grave. Quant au reste, nous résumerions tout dans ce conseil. Qu'il se tienne à sa place et par rapport au lecteur et par rapport au sujet. Devant le public, sa situation est une supériorité transitoire. Par là même que nous faisons silence pour l'écouter, nous l'acceptons pour maître. Tout à l'heure nous pourrons le discuter, le contredire ; mais en attendant, et au moins sous bénéfice d'inventaire, nous nous sommes constitués disciples. Qu'il soit donc maître; qu'il porte cette supériorité précaire comme toute supériorité se porte, avec aisance, bienveillance et modestie. Nous lui en voudrions de nous régenter en pédagogue, ou de nous accabler de son génie à la façon grotesque de V. Hugo par exemple, mais nous n'aimons guère plus
Un auteur à genoux dans une humble préface.
Qu'il nous salue en débutant, c'est chose obligée ; mais qu'il nous parle debout et en nous regardant honnêtement dans les yeux.
Tout autre est l'attitude qui lui convient devant son sujet. Cette fois c'est une réelle infériorité pratique. Ainsi donc qu'il s'oublie, qu'il s'efface ; qu'il mette à part, pour le plus grand honneur de son récit ou de sa thèse, non pas certes son originalité, son caractère, son â(ne, mais sa personnalité mesquine, égoïste, en somme toutes les formas de i;t prétention, tout ce qui, dans le livre ou le discours, Irahil
L 0 >• V A I > C H E. — I' L A I lî I . — 1' K li M A l> E I!. 2''i">
si vite et si bien lliomine préoccupé de soi plus (jue de sa doctrine, jouissant de s'entendre bien dire beaucoup plus qu'attentifà saisir et à transmettre la vérité. D'ailleurs rien ne profite mieux que le désintéressement à l'intérêt véritable. Si, au cours d'une lecture, d'un drame, d'une harangue, l'homme disparait pour ne laisser place dans nos esprits qu'à la thèse qu'il soutient, aux événements qu'il conte ou met en scène, il n'y perdra rien, tout au contraire. Nous saurons bien le retrouver après coup; et quel meilleur hommage que ce retour de la pensée vers un écrivain assez puissant pour nous absorber ainsi dans les objets qu'il nous offre, et assez modeste pour s'y absorber lui-même? « Point de frontispice ambitieux, écrivait à un ami Sulpice Sévère. Que la page, muette sur votre nom, parle de l'œuvre, non de l'auteur Cl). »
Mais si l'œuvre et l'auteur ne font qu'un ? Si l'écrivain entreprend de se peindre, de se raconter lui-même ? Avouons une médiocre tendresse pour cette littérature d'étalage personnel qui commence chez nous avec Montaigne, et, passant par les Confessions de Rousseau, arrive aux Confidences de Lamartine. Qu'un capitaine, qu'un homme d'état dicte ses mémoires; c'est à merveille, pourvu que l'amour-propre de l'écrivain ne s'y impose pas avec trop de hauteur. Il y a plaisir à lire César, Joinville, Commines ou Montluc, ce brave gascon à la jactance si naïvement bonne. Saint-Simon amuse par ses prétentions mêmes. Jusque dans ses injustices, il a la passion trop vive et trop franche pour devenir odieux. Que n'eùt-ii gagné, du reste, à y mettre un peu plus de modestie ? Encore y a-t-il mieux à faire que de
(1) « Titulum fronUs erade, ut muta sit pagina et materiam loquatur, non auctorem. » (Sulp. Sev.,ad. fJesiderium.) — Uu pieux et habile artiste. M. J. Uallez, a biea rendu cette abnégation littéraire. Au bas du frontispice de rimilalion de Jésus-Christ, illustrée par lui pour la maison Mauie, il a dessiné l'auteur à genoux faisant face au public et de ses deux mains étendues présentant une sorte de bannière où le titre du livre est écrit. On n'aperçoit que le> mains du personnage et le sommet (le sa tête rasée. Emblème ingénieux et touchant. Les écrivains auraient tout profit à le méditer.
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se raconter modestement si on en vant la peine ; c'est de se confesser pour le plus grand honneur de Dieu, comme ont fait saint Augustin et de nos jours Veuiliot ou Schouvaloff par exemple. Mais quand c'est Torgueil jaloux qui lient la plume ou bien encore la vanité attendrie, nous ne savons rien de plus répugnant à la dignité du lecteur.
Il faut passer vite sur des matières si rebattues, mais sans omettre cependant une réflexion qui a son prix. On a vu ailleurs que, dans plus d*un cas, la loi littéraire n'obéit plus seulement à la loi morale mais s'y confond. En voilà une preuve nouvelle. A quoi reviennent, pour une grande part, ces mœurs oratoires, ces qualités littérairement indispensables? Au désintéressement, à l'abnégation, à l'empire sur le moi jaloux, prétentieux, envahissant. Morale pure. Et que sera le décorum, la convenance, le tact, la proportion délicate à toutes les circonstances de temps, de lieu, de personne, comble de l'art, mais que l'art n'enseigne pas? Pour acquérir cette facile souplesse, il est certes indispensable de se gouverner virilement, de briser par plus d'un effort toutes les raideurs de l'esprit et du caractère: voilà delà morale encore. Joignez-y l'intention plus haute, et vous aurez la charité qui se fait tout à tous.
A propos de conviction, nous avons, en passant, touché à la polémique. Grand péril pour les mœurs littéraires. Dans le feu de la lutte, on a bien vite fait de se montrer moins estimable, et le vrai s'en trouve déprécié d'autant. On sait les lois morales de la discussion. Loi de convenance sociale et de dignité : respect de l'adversaire ou tout au moins de soi-même et de la vérité qui est en cause. Loi de stratégie bien entendue : modération courageuse, énergique possession de soi, par où l'on évite à la fois et d'outrer la thèse et de tourner contre elle les amours-propres. Loi de sagesse supérieure, tranchons le mol, chrétienne: tempérament de fermeté inflexible (]uant aux principes, et de bienveillance engageante pour
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les personnes. Voilà qui est passé à l'état de lieu commun, chacun le répétant sans relâche, au moins à l'usage de ses adversaires. Mais peut-être sera-t-il moins banal d'insister sur la condition unique, absolue, d'une polémique ainsi conduite.
Point d'autre qu'une vertu, et de toutes la plus haute, l'abnégation parfaite, l'amour du vrai jusqu'à l'entier oubli de l'amour-propre. C'est cet amour dominant du vrai qui, dans la mesure de l'imperfection humaine, pourra nous sauver, sinon de déplaire, au moins de faillir. Unique sauvegarde contre la faiblesse qui amoindrit la doctrine et l'emportement qui n'est que l'orgueil irrité par la résistance; unique secret dn la fermeté douce, de cette fieité modeste si bien de mise chez l'homme qui défend la vérité, surtout la vérité souveraine, la vérité de Dieu révélée par sa parole. Fermeté, fierté pour ce vrai que nous portons par le monde comme un drapeau ; modestie quant à nousmêmes, car le vrai n'est pas notre œuvre, et, dans tout ordre de choses, il reste un don plutôt qu'une conquête ; douceur à l'égard des adversaires, car il y a lieu de les plaindre et il s'agit de les gagner. Et pourquoi l'amour du vrai jusqu'à l'oubli de nous-mêmes est-il le meilleur artisan de cette conciliation délicate? C'est qu'il unit dans une sorte d'identité morale les deux intérêts à concilier. Loin de nuire à la bienveillance pour les personnes, l'amour du vrai en est tout ensemble et le principe et la fin. Ces inconnus qui liront mon livre ou qui se pressent au pied de ma tribune, je les aime parce qu'ils sont capables du vrai et poui les amener à l'accueillir. Le vrai ne m'agrée pas seulement comme le charme de ma pensée solitaire; je l'aime à titre de conquérant légitime des intelligences, et quand il m'est donné de le leur offrir, je n'ai point d'effort à faire pour les envelopper d'une bienveillance passionnée. L'amour du vrai devient spontanément l'amour des hommes à qui je parle, et s'il est en moi plus fort que l'égoïsme, tout est sauf. Je puis être véhément, sévère, indigné des
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oppositions faites, non pas à mon autorité personnelle, mais à la vérité que je propose. N'importe : on sentira toujours que j'aime. Encore une fois, je déplairai: qui aime doit s'y résoudre; mais je ne blesserai pas; mais on ne s'éloignera pas du vrai le cœur aigri. Abrégeons. Dieu nous aide à mettre au service de la vérité, non pas le talent seul, encore moins le tempérament avec ses humeurs et ses fougues, mais la vertu 1 C'est loi morale, mais c'est aussi loi littéraire : la vertu seule, au moins en germe et en effort, fait l'âme assez complètement estimable, et c'est en passant à travers une âme de cette sorte que le vrai se fait agréer (1).
Persuader : émouvoir pour déterminer. — On a droit d'exciter les passions. — Nécessité d'être ému soi-même. — Con litioas : d'abord la conviction réiléchie, — aidée par l'imasination, — ensuite l'effort de la sensibilité. — Marche identique pour émouvoir autrui. — Le mouvement. — Apaisement des passions.
Reste non pas précisément qu'il émeuve, qu'il touche, mais qu'il persuade, c'est-à-dire que, par l'émotion employée comme ressource dernière, il fasse vouloir pour faire agir. Là est bien le dernier terme possible et le triomphe achevé de la parole; il n'est pas à mettre la sensibilité en branle, mais à déterminer la volonté. Or dans nos jugements pratiques sur autrui ou nous-mêmes, il nous arrive quelquefois de prendre le change, de confondre la persuasion avec l'émotion simple, le but avec le moyen qui d'ordinaire y touche le plus. Fénelon rappelle que saint Augustin, prêchant contre une cou-
(1) Le {au,x. lui-même ne passe que sous un masque honnête. (Voir liv. 1, chap V, § 2.) Mais beaucoup ne lui demandent que de médiocres apparences, qu'un léser piéte.'ite à illusion. Qu'il s'aaisse de plaire ou de convaincte, l'erreur a toujours le rôle le plus facile, et il faut au vrai, pour se soutenir, de bien autres efforts.
Cu.WAl.NCIli:. — PLAII'.t;. — PKllSUADIiR. 259
tume barbare, s'entendit d'abord applaudir et en fut plutôt inquiet. L'instant d'après, il vit des larmes et se rassura. Rigoureusement parlant, ces larmes n'étaient qu'une espérance et il n'eût pas été impossible que le saint orateur s'y fiât trop vite. De nos jours particulièrement, l'occasion n'est pas rare de s'y tromper. A part les blasés, ou encore chez ceux-là même qui s'acheminent à l'être, l'émotion est souvent facile, souvent banale. Ce n'est point, comme chez les braves d'Homère (1;, bonté et simplicité de cœur; c'est plutôt débilité nerveuse. Le prédicateur par exemple n'aurait-il point tort de s'y laisser prendre, et de se croire maître des âmes pour quelques larmes qu'il aurait fait répandre?
Il faut émouvoir ; c'est, comme l'a remarqué Cicéron, la condition normale du triomphe; mais là n'est point le triomphe même et il y avait lieu de le noter. Toutefois celte observation faite, occupons-nous xle l'émotion et des moyens sérieux de la produire. Pris largement, le mot pcrsudilcr comprend la conviction, l'agrément, l'émotion, l'œuvre totale de la parole. Dans son acception directe et restreinte, il désigne plutôt l'achèvement de cette œuvre par une action douce et forte exercée sur la volonté sensible. Ce sont les lois générales de cette action qu'il faut présentement dégager.
Les stoïques mettaient la vertu dans l'impassibilité, dans une immobilité insensible et farouche. C'était ou bien tuer l'âme ou bien la faire entrer en partage de l'immutabilité divine; elle devenait un marbre ou un Dieu : sacrilège dans ce dernier cas, mensonge dans l'un et l'autre. Combien il est plus homme, plus grand, plus vrai. Celui qui, au jardin des Olives, s^avouait triste jusqu'à la mort 1 Jésus-Christ Notre-Seigneur a connu et ressenti toutes les passions où n'entre point la convoitise. Il achevait par là de nous les montrer indifférentes, coupables seulement quand elles
(1) Homère a dit : « Les braves sont prompts aux larmes. »
s'égarent sur un objet indigne ou s'emportent jusqu'à l'excès. II nous est donc loisible de les exciter; en présence de ce devoir littéraire, la conscience honnête est parfaitement à l'aise.
Or pour les exciter, mais surtout pour les exciter au sens du bien, la loi générale est de les sentir. On n'émeut qu'à la condition d'être ému. La feinte complète, la pure comédie d'émotion peut duper une fois l'inexpérience, mais l'illusibn dure peu. La remarque vaul, bien que dans une proportion moindre, pour cette chaleur demi-factice demi-sincère, facile aux tempéraments modernes et assez commune aux parleurs de métier. Plus d'un s'exalte à volonté par un effort des nerfs et s'attendrit jusqu'aux larmes au son de sa propre voix. Ici la duperie a chance d^un plus long succès ; elle est moins grossière, puisque l'orateur y est pris le premier. Toutefois les résultats de cette émotion ne vont guère plus loin qu'elle-même ; elle agite les nerfs ou les amuse, elle ne remue pas les cœurs. Effets trop bas pour la puissance de la parole et sa dignité. L'ébranlement vrai de la volonté sensible, régulière, intégrale, humaine, ne passe point comme une ivresse nerveuse, et va aux effets pratiques, parce qu'il atteint au profond de l'àme ; voilà ce qu'il faut transmettre et par conséquent créer tout d'abord en nous.
Il est des spectacles qui nous remuent invinciblement et du premier choc : une rixe violente, le sang, la mort soudaine; mais là n'est point le cas. Prédicateur, député, avocat, historien, journaliste, homme de lettres ou simple homme de bien, en travail d'un discours, d'un article ou d'une brochure, nous voilà établis par circonstance en face d'un objet grave mais sans action immédiate sur nos sens. L'émotion dort là comme l'étincelle dans la pierre et il s'agit de la faire jaillir. Gomment nous y prendre? La nature, attestée par l'expérience, marque dans ce travail intime comme trois degrés. Avant tout, la conviction puissante née d'une méditation profonde; l'intelligence forte-
CONVAINCRE. — PLAIRE. — PERSTAnER. 2&1
ment appliquée, disoDS mieux, ramenée, maintenue et comme traînée obstinément sur l'objet malgré son impatiente légèreté. Ensuite, en même temps plutôt, un travail de l'imagination pour détacher l'objet de l'obscurité confuse où les premiers regards l'ont vu flotter, pour le saisir, le fixer dans une forme nette et vivante. Enfin, en dernier lieu dans l'ordre du temps comme dans l'ordre logique, l'effort direct de la sensibilité sur elle-même. Comment? A la manière de tout effort, de tout exercice, en faisant tout comme si elle était déjà émue, en produisant les expressions, les actes propres de la passion qu'elle cherche. Mais n'est-ce pas retomber dans la comédie, manquer au moins de sincérité avec soi-mêm.e? Nullement. La raison nous avertit que l'objet en question mérite en effet nos sympathies ardentes ou nos répulsions généreuses, et par suite la volonté commande à toutes les puissances de secouer leur torpeur et de se mettre à l'unisson de la raison même. Rien de plus naturel et de plus loyal, rien de moins semblable à l'illusion volontaire d'une âme qui, en dépit du jugement et de la conscience, entreprend de s'émouvoir par delà le mérite des choses, ou pour duper autrui avec soi-même, ou pour se donner hors de propos la joie de sentir. Conviction réfléchie, — vue nette et vive, — effort direct de la sensibilité : voilà par où l'on s'achemine soimême à l'émotion.
Voilà donc aussi par où l'on y mène les autres. C'est la loi de l'âme, loi commune par conséquent : comme la conviction, l'émotion vraie ne s'emporte pas d'emblée. C'est tout un siège à conduire, au moins un siège à l'ancienne mode, et l'assaut final veut être préparé par de lentes et sûres approches. Dans ce drame quasi militaire, nous retrouvons les trois périodes, les trois efforts indiqués plus haut. Vient d'abord la démonstration. Si l'âme est prise à froid, si c'est en faveur du bien qu'on prétend l'émouvoir, si l'on veut cette émotion profonde, efficace, rien au monde ne supplée le premier travail de conviction. Poussé lui-même
262 THÉORIE DKS TiEI.I ES-LKTTHES.
avec une vigueur extraordinaire, il lui arrivera de suppléer tout le reste. On sait les pleurs déraison que nous arrache Bourdaloue. Ainsi l'intelligence affirme parfois sa royauté sur les facultés inférieures; puissamment remuée, il se peut qu'elle les entraîne dans son branle et dispense l'orateur de tout autre effort. En tout cas du moins, la conviction est indispensable, et, par suite, la démonstration. Et quelle erreur de Festimer froide par nature î Tout au contraire, nous la voulons nuancée de toutes les couleurs de l'imagination, car la démonstration ne se fait littéraire qu'en appelant cette brillante alliée au secours de la raison militante. Il y a plus, nous voulons la discussion déjà toute pénétrée de vie, de mouvement, de chaleur intime. Avant de prendre à partie la sensibilité dans une sorte de corps à corps suprême, nous estimons nécessaire de la remuer lentement par ce que nous avons appelé ailleurs le pathétique indirect (1), par la vive peinture des mouvements et affections de l'âme, par l'influence, voilée mais continue, de la sensibilité de l'orateur, par cette passion ardente et mesurée qui fait circuler dans les moindres détails l'amour du vrai, l'amour des hommes pour le vrai. Voilà peut-être qui n'entraine pas encore l'âme, mais c'est comme un lent et profond ébranlement qui la prépare aux impulsions définitives.
Alors et seulement alors vient l'assaut, l'effort direct au sens de l'émotion à ressentir et de la détermination à prendre, le mouvement, qui n'est pas, Cv. "me d'aucuns semblent le croire, un passage où l'orateur multiplie les gestes, précipite la parole et hausse le ton. Le mouvement, c'est l'effort tenté directement sur la sensibilité d'autrui par un plein déploiement de la nôtre. La saine rhétorique veut qu'on le prépare et c'est cette préparation que nous venons d'esquisser à grands traits. N'en redoutons point la lenteur. En thèse générale, les résultats sont courts
(1) Liv. II, chap. v, § 2.
CONVAINCRr:. — PLAIRE. — PERSUADER. 263
autant que rapides. Il faut laisser l'impatience aux chercheurs d'effet, à ceux qui poursuivent dans l'émmion moins une condition du vouloir qu'une jouissance pour la sensibilité.
Mais il ne s'agit point seulement de remuer l'âme inerte. Bien souvent elle se présente agitée à faux ou à l'excès, et le grand triomphe de la persuasion est de la calmer bien plutôt que de l'émouvoir. En ce point d'ailleurs, il serait moins aisé de tracer, comme tout à l'heure, uoe méthode uniforme, une sorte de stratégie complète. Indiquons seulement trois conditions générales. C'est, d'abord et en toute rencontre, le calme, infaillible moyen d'user la passion qu'irriterait la résistance. Parfois la plaisanterie même y peut servir, mais avec beaucoup de précaution et de réserve. Par-dessus tout, il y faut Finsinuation, entendez principalement l'art de substituer une passion à une autre.
... Notre esprit jusqu'au dernier soupir^ Toujours vers quelque objet pousse quelque désir.
Le cœur ne peut rester vide, et on ne lui ôle le goût d'un aliment qu'en lui en faisant goûter un autre. Secret de nature qu'il ne faut pas oublier. On révolte l'âme en exigeant directement et sans compensation le sacrifice de ce qu'elle aime : que ne lui fait-on aimer autre chose? Tout est là. Telles sont en gros les conditions de l'apaisement. Nous les entendrons mieux en esquissant, dans le chapitre qui va suivre, la façon de traiter chacune des grandes passions humaines. Esquisse rapide, que nous tenterons après Aristote et en partie d'après lui, mais à laquelle tout chrétien peut ajouter çà et là quelques traits ignorés du grand philosophe. Une gloire manquerait à notre foi, si elle n'éclairait mieux que le génie même les mystères pratiques du cœur.
i; HA PITRE YIII
Les Passions.
ON'ZE PASSIONS PRINCIPALES. — A LEUR ÉGARD, TRIPLE FONCTION PE LA PAROLE: PEINDRE, ÉMOUVOIR, APAISER.
On peut réduire à deux les mouvements de la volonté .'Sensible : elle tend vers les objets qui lui conviennent, elle s'écarte de ceux qui lui déplaisent. A ce compte, il n'y aurait que deux passions maîtresses, l'amour, la haine. Encore la haine du mal n'étant qu'une suite et comme une forme de l'amour de soi, on aurait droit de mettre dans le seul amour toute l'activité passionnée de l'âme. Et cependant cette activité une ou double se modifie en plus d'une manière, selon que le bien qui nous attire est prochain ou éloigné, facile ou difficile par exemple ; selon que le mal qui nous repousse est lointain ou menaçant ou inévitable. De là les passions diverses. Après saint Thomas et Arislote, Bossuet en a compté onze principales : l'amour et la haine, le désir et l'aversion, l'espérance et le désespoir, l'audace et la crainte, la joie et la tristesse, la colère enfin, que nous rattacherions volontiers à la haine. Dans la pratique de la vie, aucune de ces passions ne marche seule ; mais pour les mieux entendre, il faut les étudier séparément.
Et comme la parole doit les peindre, les émouvoir ou les calmer, nous marquerons à propos de chacune les caractères, les stimulants et les remèdes. Étude immense, que nous abrégerons autant que possible, ne cherchant qu'à préciser et à lier entre elles des notions familières à tous.
L'amour. — Se» caractères: activité, dou du ?ieu et de soi. — Exalt.'iliou de riutelligence et de k vûlonté. — Amour d'intérêt et d'amitié. — Stituiilauts de l'amour d'amitié: reconaaissarfee, amour mutuel, estime, compassion. — Ressort à toucher délicatement. — Comment apaiser l'amour. — La haine. — Effets généraux: sur l'intelligence, sur le cœur. — Haine froide. — Haine violente, colère. — Stimulants de la haine. — Apaisement de la haine.
L'amour est la passion mère. Envisageons-le de préférence par rapport aux personnes, et prenons-le, comme il nous sied de le faire, dans sa notion la plus universelle et la plus pure. Du côté de la vérité pratique nos observations n'y perdront rien.
L'amour se traduit en actes. Et comment non ? Il est le mouvement par excellence d'une puissance toute active, la volonté. Or son acte à lui, le terme de son effort délicieux, c'est tout à la fois le bien de la personne aimée et son union avec elle. Pour y atteindre, il donne du sien, cherchant à donner de soi, jaloux de se donner soi-même. Loi simple et haute. L'expérience nous la montre vérifiée entre hommes. Qui aime donne services, fortune, aide, savoir; c'est bien là donner du sien.
N'auriez-vous [joint perdu tout votre argent au jeu? En voici. S'il vous est venu quelque querelle, .l'ai mon épée. allons '
Il donne sa pensée, ses secrets, déjà quelque chose de soi. Il se donne soi-même en livrant sa vie : chef-d'œuvre de l'amour, a dit Jésus-Christ, et il a fait gloire de le réaliser dans sa personne. C'est qu'avant tout la loi s'était vérifiée de Dieu à l'homme. L'œuvre extérieure de Dieu n'est qu'un immense et paisible effort pour donner du sien et de soi dans la mesure du possible, et par delà celte mesure première qui est la nature même de l'àme. En
créant, Dieu, l'Heureux éternel, cherche à faire d'autres heureux, à donner quelque chose de l'être et du bonheur qui sont en Lui. En nous élevant à une destinée surnaturelle, il nous fait d'autres puissances pour nous rendre capables d'une plus large communication du sien, — car c'est son propre bonheur qu'il nous promet, — de soi, car ce bonheur n'est que la \ue et la jouissance immédiate de son essence même. Ce plan ruiné, la réparation sera plus belle encore. G^est Jésus-Christ, le Dieu donné, qui se dépense et, pour ainsi dire, se monnaye tout entier à notre usage. Et comme la loi de l'amour s'accomplit de Dieu à l'homme, elle remonte également de l'homme à Dieu. Qu'est-ce que la sainteté, ce grand fait qui demeurera seul quand, selon Bossuet, « les histoires seront abolies avec les empires (1)? » C'est l'homme rendant du sien et de soi à Celui qui s'est donné tout d'abord. Ceux-là ignorent le monde qui le croient fait pour autre chose.
Mais revenons à marquer en nous les phénomènes généraux de l'amour. Il éveille l'esprit, il l'exalte parfois jusqu'à l'erreur. On sait les vers empruntés par Molière à Lucrèce (2). De même l'amour double les forces de la volonté, l'entraînant par delà les possibilités vulgaires.
Paraissez, Navarrais, Maures et Castillans!
s'écrie le Cid, sur un mot d'espoir tombé des lèvres de Chimène; et cette chaleur généreuse, il est trop juste que nous la retrouvions dans l'amour divin. A lui surtout la gloire de ne point sentir le fardeau, de ne point compter avec le travail, d'entreprendre plus que ses forces, de ne connaître rien d'insurmontable, d'estimer tout possible et permis (3).
(1) Bossuet : Oraison funèbre de Condé.
(2) « L'amour, pour l'ordinaire, est peu fait à ces lois... » {Le Misanthrope, acte II, scène v.) — La Foutaiae nous a dit de même les illu/ions paternelles du hibou. {Fables, liv. V.)
(3) Amor onus non sentit, labores non repulat, plus affectât (]U(im valet, de impossibilitate non causatur, quia cuncta sibi posse et licerr arbitratur. {De Imitatione Christi, Hl, 5 j
Il y a ui) amour d'intérêt personnel, de concupiscence, dit l'École, par où l'on s'attache aux personnes ou aux choses, surtout en \'ue de soi. Pour l'exciter, il n'est besoin que de peindre vivement les avantages présumés de l'objet ou les services à tirer de la personne (1). Tout au contraire, l'âme rêve parfois un amour de pure bienveillance, de complaisance pure dans le bien de la personne aimée, désintéressement absolu où tout se perdrait, jusqu'au désir d'union et de retour. Ce n'est qu'une chimère, et l'Église a condamné Fénelon pour l'avoir présentée comme réalisable. Non, rien ne se peut au-dessus de ce que la philosophie appelle amour d'amitié. Là ce qui nous meut et nous détermine, c'est sans doute le bien de la personne aimée ; nous y sacrifions volontiers jusqu'à la vie, jamais le désir ni même l'espérance du i ^our (2).
Pour émouvoir cette amitié généreuse, on peut aabord invoquer la reconnaissance. Chose rare, et parce que l'orgueil aime peu l'obligation, le lien de dépendance que noue le bienfait, et par cette autre raison d'expérience que, dans le bienfait même, c'est le bienfaiteur qui s'attache le plus. Il y a, dit Jésus-Christ, plus de plaisir à donner qu'à recevoir (3). Et nous ne forçons pas le texte en l'accommodant à ce phénomène glorieux à notre nature : le cœur se lie par le don fait, plus que par le don reçu. Toutefois la reconnaissance garde rang. Dieu merci, parmi les choses humaines et l'on a droit d'y faire appel. Mais avec quelles précautions délicates ! Prenons garde aux ombrages de l'orgueil. Ne faisons point peser le bienfait comme une
(1) Lacordaire fait aimer la mort comme moyen de réparation et occasion de dévouement. (66* Conférence.) — Burrîius essaie de réveiller dans Néron l'amour de son innocence première. (Racine : Britannicus. IV, 3.)
(2) On peut se dévouer à un inprat ou dans l'espérance de le changer, ou par sentiment de ploire, ou par générosité chrétienne. Au premier cas on vérifie la loi. Dans les ileux autres ce n'est plus l'ingrat cfu'on aime, c'est ou soi-même ou Dieu.
(3) Beatius est magis dare quam aceipere. (Cité par saint Paul, Actes XX, .35.)
chaîne' et ne donnons pas au plaidoyer l'apparence d'une accusation d'ingratitude :
Un bienfait reproché tint toujours lieu d'offense (1).
Voyez Agrippine fatiguer Néron du souvenir de ce qu'elle a fait pour lui : sublime maladresse de l'égoïsme réclamant de haut une reconnaissance d'ailleurs bien peu méritée (2). Auguste au contraire peut accabler Cinna du souvenir de ses bienfaits : il le doit à la suprématie du rang, et surtout à sa complète indépendance vis-à-vis de celui qu'il humilie de la sorte.
Mais pour exciter l'amour il y a quelque chose de plus décisif et de moins chanceux que la reconnaissance, l'amour mutuel. Voulez- vous être aimé, aimez vousmême ; voulez-vous nous rendre un tiers aimable, prouvez-nous sa bienveillance, monlrez-nous du moins en lui quelqu'une de ces circonstances qui présagent, préparent ou commencent l'amour. Telle est la communauté d'origine, d'intérêt, de sympathie ou de haine. Il y suffit quelquefois d'une ressemblance. Andromaque aime dans Ascagne l'image d'Astyanax; Tyrrel a pitié des enfants d'Edouard parce que le second lui rappelle son propre fils (3).
Reste enfin le stimulant direct de la bienveillance, le tableau des mérites de la personne. Mais prenons garde encore. La louange un peu vive provoque à tout le moins une curiosité malicieuse, quelquefois la défiance ou même une sourde hostilité. Thucydide faisait dire à Périclès, dans son fameux éloge funèbre, que les hommes n'aiment pas à entendre louer au-dessus de la mesure de vertus dont ils se sentent eux-mêmes capables (4). Voilà qui
(1) Racine : Iphigénie, IV, 6.
(2) Racine : Britannicus, IV, 2.
(3) (lasimir Delavigne : Les Enfants d'Edouard, \W, 4. — PerrauU nous apprend dans sa jolie prose que, si la mère du Petit-Poucet a un faible pour son aine, c'est qu'elle est rousse et qu'il est • un peu rousseau. »
(4) Thucydide : Histoire de la giierre du PHoponèse, liv. H, 38.
LES PASSIONS. 2tj9
est trop universel. Si nombre d'hommes ne croient pas au mérite qui 'les dépasse, il en est, grâce à Dieu, bon nombre aussi que l'apparition d'une vertu supérieure élève au-dessus d'eux-mêmes, en les rendant tout d'abord capables de la sentir et de l'apprécier. Louons donc avec une grande réserve , mais supposons l'auditeur ou le lecteur encore assez noble d'âme pour croire à la valeur d'autrui.
Dùt-ou s'en étonner, nous citerons la compassion parmi les ressorts à toucher pour rendre une personne aimable. La compassion nait de l'amour, mais il se peut aussi qu'elle le précède et l'introduise ; mystère sans doute et l'un des plus beaux que présente la vie morale. En soi-même et indépendamment de sa cause, la douleur est déjà touchante, elle est déjà belle, soit comme occasion de mettre au jour les forces vives de l'âme, soit à raison de ce caractère sacré d'expiation qui se retrouve même chez l'innocent. De là, dans les nobles cœurs, une prédilection assurée d'avance à qui souffre.
Je serai du parti qu'alUigera le sort (1).
Méritée par des fautes personnelles, la souffrance désarme l'indignation, produit la pitié, le respect et commence la sympathie. Mais si elle se rencontre avec l'innocence, encore plus si elle vient malgré le bienfait ou surtout comme prix du bienfait, elle couronne la vertu d'un charme irrésistible, et c'est pourquoi sans doute le Dieu-Homme a voulu pour lui-même cette destinée (2).
Le ressort de la compassion veut être touché d'une main délicate. Au fond, point d'autre procédé que la vive peinture de la douleur, et cette peinture émeut d'autant
(1) Corneille : Horace, 1, 1.
(2) Bonald: Réflexions philosophiques sur le Beau moral; Mélanges, 1. 1. — C. Douoso Gortés ; Essai sur le catholicisnie, le libéralisme et le socialisme, liv. 111, chap. ii.
plus qu'on devait moins l'attendre (1) et qu'elle contraste plus violemment avec le bonheur d'autrefois (2). Mais en étalant la souffrance, la sienne surtout, il importe de rester digne. La douleur n'est belle qu'à la condition d'embellir Tâme. Donnons lieu de croire qu'elle agit ainsi sur la nôtre; faisons compassion et non point pitié. De quelle délicatesse, par exemple, Andromaque, aux genoux de sa rivale triomphante, l'intéresse au sort d'Astyanax !
Mais il me reste un tils. Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour ; Mais vous ne saurez pas — du moins je le souhaite — Dans quel trouble mortel son intérêt nous jette Lorsque, de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter (3j.
Compassion, estime, reconnaissance, par-dessus tout assurance d'une sympathie qui prévient la nôtre: voilà pour exciter Tamour. Il faudra moins d'efforts à le combattre. Hors le cas d'une passion vraie, c'est chose assuré-' ment trop facile que de déprécier l'objet aimé, de dissiper l'illusion qui le fait plus beau que nature. La plaisanterie même y sert.
Mais au moins dites-moi, Madame, par quel sort Votre Glitandre a l'heur de vous plaire si fort (4).
Rien de semblable où le cœur est vraiment pris. En ce
(1) D'un triomphe si beau je préparais la fête;
Je ne m'attendais pas que, pour le commencer, Mou sang fût le premier que vous dussiez verser.
(Iphigéuie à son père. Iphigénie, IV, i.)
(2) La Fontaine rappelle l'ancienne fortune de Fouquet : Elégie aux Nymphes de Vaux. — Lally-ToUendal eu fait de même pour Louis XVI: Projet de plaidoyer, exorde. — L'abbé Marcel : Chefs-d'œuvre d'éloquence. — Barreau.
(3) Racine : Andromaque, liï, 4. Andromaque nous apprend du même coup l'usage de ces arsumeuts ad Iwminem si puissants à émouvoir. Je souffre: puissiez-vous ne pas souffrir à votre tour! — Comme types de dicmité, voir encore Iphisénie priant son père (Iphigénie, IV, 4), ou Marie Stuart devant Elisabeth (Pierre Lebrun: Marie Stuart, III, 4).
(4) Molière : Misanthrope, II, l.
m: s PASSIONS. 271
cas l'opposition directe, l'ironie surtout, irrite la passion bien loin de l'éteindre (1). Point d'autre moyen que l'insinuation, la substitution douce et lente d'un amour à un autre.
Pleurez ce sang, pleurez. Ou plutôt sans pâlir Considérez l'honneur qui doit en rejaillir (2)...
Faut-il signaler à la défiance des âmes honnêtes un moyen étrange, déloyal, de combattre l'amour, surtout l'amour populaire? C'est de le pousser à outrance pour l'user et au plus vite. Ainsi la Révolution avait d'abord entrepris d'étoufifer Pie IX sous les fleurs.
A l'amour correspond la haine, mouvement de l'àme gui s'écarte d'un mal. Joignons-y la colère : elle n'est, à le bien prendre, que la haine violente, transport à la fois moral et physique, au moins le plus souvent.
En toute rencontre, la haine a sur l'intelligence un effet double. Elle noircit son objet outre mesure, elle en offusque les qualités les plus manifestes. De là les soupçons, la malignité qui empoisonne tout; de là aussi Textrème difficulté à reconnaître, à voir même un mérite dans la personne odieuse. Laharpe nous a conté le plaisant dépit de Voltaire amené par surprise à louer une strophe de Lefranc de Pompignan, et enrageant de toute son àme quand on lui eut nommé l'auteur (3;. Mais si la haine ferme les yeux aux belles qualités, en revanche elle est merveilleusement perspicace à trouver les points faibles et les moyens de nuire. Clairvoyance fâcheuse, mais qui peut avoir ce bon côté d'aider quelquefois la défense en l'avertissant. S'agit-il de l'Église, par exemple? Il y a beaucoup à prendre dans
(1) Molière: Bourgeois genlilhomine, 111, 9.
(2) Racine : Iphigénie, I. — Pour voir d'ensemble tous les principaux arliftces par où s'excite nu .«'apaise l'auiour, ou peut étudier dans Shakespeare le duel oratoire de Brutus et de Marc-Antoine après le meurtre de César. {Jules César, III, 2.)
(3) Il s'agit de la belle strophe: '< Le Nil a vu sur ses rivages... » dans l'Ode sur la mort deJ.-B. Rousseau.
les jugements des adversaires à propos des institutions ou des événements, des personnes ou des livres. Ce qui agrée aux ennemis notoires du vrai nous doit être suspect, au moins jusqu'à nouvel ordre ; au contraire, où vont leurs attaques, là doivent aller d'instinct nos sympathies : c'est toute sagesse et toute équité.
En même temps que sur l'intelligence, la haine agit sur le cœur. Et d'abord elle se fait aimer, chose étrange I on y lient, on la garde comme un trésor. Homère la dit plus douce que le miel (1); et Montaigne: « C'est une passion qui se plaît en soi et qui se flatte (2). » Poi*quoi? Sans doute parce que Tamour-propre y trouve une satisfaction intime et comme une première vengeance. Alceste est trop heureux de payer vingt mille francs l'arrêt qui lui donne droit de pester contre la nature humaine ; et c'est, nous le savons, le chef-d'œuvre du christianisme d'obtenir le pardon sans arrière-pensée, le pardon du cœur, le sacrifice de la haine, en un mot.
Mais à part ces traits généraux, tout autres sont les caractères de la passion violente et de la passion froide. La seconde ne prête guère à la description, soigneuse qu'elle est de s'envelopper et de se contenir. Çà et là, tout au plus une ironie discrète, un éclair ; le plus souvent un masque ou un autre, l'insouciance, la raillerie, la folie comme Hamlet, ou l'obséquiosité comme Triboulet. La littérature contemporaine met volontiers sur le visage de ses héros ce masque d'airain ou de marbre. 11 semble que plus les tempéraments deviennent incapables des passions fortes, plus les imaginations aiment à s'en donner l'illusion.
Quant à la haine violente, à la colère, il y a plaisir à la prendre sur le fait. Non qu'elle se livre tout d'abord. Elle aussi joue le calme au début et aflecte une froideur iro-
(1) Homère : Uiade, XVIII, 109.
(2) Montaigne: Essais, liv. II, 31.
LKS [>ASSIO>"S. 273
nique, faço.n de blesser l'adversaire et tout ensemble de paraître au-dessus de l'injure. C'est Hermione devant Pyrrhus infidèle (Ij. Mais il n'y a là qu'une simple pose et qui ne tient pas. La colère cède vite au besoin d'éclater. Quelle verve alors! Quelle prodigalité de traits brefs, haletants, de figures démesurées, excessives ! La colère est verbeuse, impétueuse, magnifique parfois et sacrifiant tout au soulagement qu'elle trouve à s'exhaler. Agrippine y oublie toute prudence (2) : elle se perdra, soit, mais on ne lui fermera pas la bouche. A vrai dire, les nerfs jouissent autant que l'âme et l'on entend que M. Jourdain, étant « bilieux comme tous les diables, » ne veuille point apprendre la morale qui le priverait de cette douceur ^3). Si impérieux est le penchant de nature, que, faute d'objet réel ou présent, la colère s'en prend aux absents, à une image, à un fantôme, à n'importe quoi. Pasquin, le valet du Glorieux, est souffleté pour une lettre anonyme dont il n'est que le lecteur C4). Quand Chateaubriand eût soumis à la censure de Napoléon son discours de réception à la cinquième classe de l'Institut — c'était alors l'Académie — l'empereur, s'en entretenant avec le comte Daru (b), s'échauffa très fort et très haut contre l'auteur qui n'était point là pour entendre. On saisit du salon voisin quelquesunes de ses apostrophes, et, les croyant adressées à Daru lui-même, on ne douta pas de sa disgrâce. Jolie scène de
(1) Racine: Andromaque, IV, o.
(2) Britannicus, HI, 3, 4. — On peut suivre dans cet admirable rôle tous les effets de ia colère et en étudier tous les tons.
(3) Quelle vérité dans ces vers d'Orgon quand M. Loyal lui signifie l'exploit au nom de Tartufe :
Du meilleur de mon cœur je ilounerais sur l'heure Les cent plus beaux louis Je ce qui me demeure. Et pouvoir à plaisir sur ce mullle asséner Le plus yrand coup de poing qui se puisse donner.
On sent à les lire quelque chose du plaisir qu'il aurait à faire comme il dit.
(4) Destouches: Le Glorieux, acte II, scène xii.
(5) Celte jolie anecdote a été racontée par Lacretelle. (Voir Sainte- Beuve: Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire, t. II.)
comédie, où le grand homme n'avait pas été le moindre comédien. « Nous voyons, dit Montaigne, que l'àme en ses passions se pippe plutôt elle-même, se dressant un fauls subject et fantasticque, voire contre sa propre créance, que de n'agir contre quelque chose (1). »
Et maintenant cherchons comment on excite la haine, afin de savoir comment nous en défendre nous-mêmes ou l'apaiser en autrui. Telle est la triste pente de notre nature, que nous haïssons vite les ennemis de nos intérêts, plus vite encore ceux qui nous haïssent, mais avant tout ceux qui nous humilient. Or nous nous sentons humiliés tout d'abord et directement par le mépris, mais surtout par le mépris de notre amour. C'est le cas de plus d'un personnage épique ou tragique (2) ; c'est le fond des fureurs éternelles que le damné nourrit contre Dieu. Le mépris ! arme redoutable aux mains de qui voudrait nous arracher notre calme. Ainsi Portails, plaidant contre Mirabeau devant le parlement d'Aix, entreprit de l'exaspérer à force d'outrages et y réussit (3). Par où Narcisse ramène-t-ii Néron à la pensée du fratricide? En le disant méprisé d'Agrippine et de Britannicus (4).
Mais notre susceptibilité imagine et redoute mille autres humiliations indirectes; chose triste à dire, volontiers elle haïrait tous les genres de supériorité. Supériorité du bienfait tout d'abord :
On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant,
(1) Montaigne : Essais, I, 4. — Lamoricière, exilé à Bruxelles, était un jour en visite lorsqu'il apprit une tracasserie de la police française à l'encontrede Madame de Lamoricière qui était venue passer quelques jours auprès de lui.» A cette nouvelle, il brisa un guéridon d'un coup de poing en disant à la maîtresse de la maison: « Madame, laissez-moi casser vos meubles; je vous les paierai, mais cela me soulage.» (E. Keller: Vie de Lamoricière.)
(2) Didon, Armide, Hermione.
(3) Berryer: Leçons et modèles d'éloquence^ p. 551.
(4) Racine : Britannicus, iV, 4.
dit Prusias à propos de son fils Nicoméde (1), et Agrippine à Néron :
Tu voudras l'affranchir du joug de mes bienfaits.
Supériorité de la vertu, du mérite. On bannit Aristide par simple ennui de l'entendre toujours vanter. Nous haïssons la vertu vivante et présente, observe tristement Horace (i), et comme pour répondre d'avance aux rêves de conciliation et de tolérance universelle, le Saint-Esprit lui-même a décrit l'inexpiable haine du méchant contre le Juste (3). Supériorité de l'offensé contre l'offenseur, et cela dans les petites choses comme dans les grandes. « Nous pardonnons souvent à ceux qui nous ennuient ; mais nous ne pouvons pardonner à ceux que nous ennuyons (4;. » Par ailleurs, il est dans la nature de haïr l'homme qu'on a lésé (b). L'orgueil en effet n'a plus que cette alternative: ou réparer en s'humiliant ou se soutenir en poussant à bout la victime ''6). Combien de ressorts honteux mais puissants dans la main du conseiller malhonnête qui voudrait nous aigrir le cœur !
Etqu'opposeràcette influence facileet funeste?Comment apaiser la haine? Violente, il n'est que de la laisser dire, de l'user par le sang-froid. Tel le roman représente Pie VII devant Napoléon à Fontainebleau (1) ; tel l'histoire montre Gonsalvi devant les colères à demi calculées du Premier
(1) Corneille- Nicoméde, II, 1.
(2) Virlutem incolumern odimus. (Od. III, 24.) (i) Sagesse, II, 12 et suivants.
(4) La Rochefoucauld.
(3) Proprium est humani ingenii odisse quem lœseris. (Tacite : Agricola, XLii.)
(6) Agrippine dit justement à Néron :
Seul recours d'un ingrat qui se voit confondu, Par de nouveaux aiïronts vous m'avez répondu.
{Britannicusi IV, ±.)
(7) A. «le Vipny: Servitude et grandeur militaires; La Canne de jonc; Un drame inconnu.
276 THÉOKIE DES B E L L ES- L E TTR ES.
Consul (1). Quand tombe l'emportement, le rôle de la parole commence; noble rôle et délicat, aussi court à tracer que difficile à remplir. Agissons sur l'intelligence, dissipons les préventions.
... Non ; il ne vous hait pas, Seigneur ; on le trahit, je sais son innocence (2).
Par-dessus tout, allons au cœur, et comme la haine ne cède qu'à l'amour, faisons-le partout sentir : dans nos paroles, dans les souvenirs mis en œuvre, dans les intermédiaires invoqués. Voyez Phénix d'abord et Priam ensuite aux prises avec le ressentiment d'Achille (3). Dans une de ses meilleures pages, Froissart nous montre les bourgeois de Calais sauvés par la femme d'Edouard 111 (4). Saint Jean Ghrysostôme avait déjà fait revivre la touchante scène où l'évêque d'Antioche désarme Théodose (5). Mais là était intervenue la médiation suprême, celle qui, ayant pu fléchir le Ciel, devait, plus que toute autre, avoir la gloire de vaincre les colères humaines, la médiation de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
DÉSIR Eï aversion: leurs caractères. — Conseils pratiques. — Courage. — Traits saillants. — Stimulants ordinaires. — Comment apaiser l'audace téméraire. — Crainte et peur. — Caractères et effets. — Traitement pratique. — Espérance: traits saillants. — Excitation de l'espérance. — Apaisement; combien facile. — Désespoir morne et violent. — Comment il s'excite, comment l'apaiser.
Ce bref examen des deux passions maîtresses nous permettra de passer plus brièvement encore sur les autres,
(1) Consalvi : Mémoires ; passim. — Crétineau : L'Église romai)ie en face de la Révolution, t. I.
(2) Burrhus à Néron à propos de Britannicus. {Britannicus, IV, 3.) — De même Esther combat les soupçons d'Assuérus. (Eslher, 111, 4.)
(3) Homère : Iliade, IX, 24.
(4) Froissiirl: Chroniques, liv. I, l" partie, chap. gcgxxi.
(5) Saint JeanChrysoslùme : Homélie pour le retour de l'évêque Flavien.
r.KS PASSIONS. 277
simples modifications ou résultats de Tamour et de la haine.
Le désir et l'aversion n'y ajoutent guère qu'une disposition immédiate à l'effort pratique. L'un est l'amour d'un bien absent ; l'autre, la haine d'un mal encore à venir. Tous deux ont sur l'imagination une influence étrange. L'aversion assombrit son objet et, par suite, un peu tous les autres ; point noir qui se fait nuage et envahit l'horizon tout entier. Le Sybarite ne peut dormir pour un pli survenu l'une des feuilles de rose qui font sa couche. Aman trouve ses grandeurs insipides parce qu'un seul Juif refuse de l'adorer (1). De son côté, le désir embellit tout jusqu'à nous préparer bien des mécomptes. La fleur enchante à distance, mais quand elle est cueillie on dit le pins souvent: « Ce n'était que cela ! » L'aveu d'Auguste est un peu celui de tout le monde :
J'ai souhaité l'empire et j'y suis parvenu, Mais ea le souhaitant je ne l'ai pas connu (2)....
Tout est beau de loin, tout est légitime aussi et le désir s'érige vite en devoir.
Sua cuique Deus fit dira citpido (3).
Quant à la possibilité du succès, le désir a, suivant les caractères et les rencontres, deux effets bizarrement opposés. Les uns désespèrent à proportion de leur ardeur. « C'est trop beau pour moi, » disent-ils; ou plus élégamment, avec Andromaque:
A de moindres faveurs des malheureux prétendent.
(1) Racine; Esther, II, 1.
(2) Come'ûie -.Cinna, II, i.
(3) Virpile : Enéide, IX, 184. — Le désir fait paraître uu devoir jusque dans le crime:
Dieu ne peut oublier et défead que j'oublie,
dit Nemours qui vient venper sur Louis XI le supplice de son père. (C. Deluvigne : Louis XI, II, 6)
278 THlîORir DES BELLES -LETTRES.
Pour les autres, pour le plus grand nombre sans doute, c'est le contraire qui a lieu. La satisfaction souhaitée est possible, facile, assurée : on la tient déjà.
II était, quand je l'eus, de grosseur raisonnable;
s'écrie Perrette ; et notre brave Montluc n'est pas moins réjouissant quand il emploie en idée à s'acheter du bien près de Paris la belle rançon qu'il va tirer du seigneur Golonna, lequel est encore à prendre (1). Il est d'ailleurs trop naturel que le désir tourne à l'impatience ; là est son principal effet sur la sensibilité.
Désir de fille est un feu qui dévore (2)...
et quiconque désire est un peu fille par ce côté.
Manifestement le désir et l'aversion se doivent traiter comme l'amour et la haine. Pour qui les veut apaiser, le grand point est de calmer l'imagination en rétablissant le vrai des choses. Quant au désir, gardez-vous d'une opposition trop directe: elle l'augmenterait plutôt (3); elle le crée parfois où il n'est pas (4). C'est le goût de violer la défense qui donne un charme au fruit défendu.
Mais voici le courage, l'amour d'un bien absent et difficile, avec une disposition prochaine à l'effort contre l'obstacle. Il est l'amour fort, la plus noble des passions humaines ; ses noms mêmes le disent. En Grèce, à Rome, en France courage, et cœur sont une même chose (5). Tant vaut le courage, tant vaut l'homme; c'est la portée expressive des mots vaillance et valeur.
(1) Montluc: Commentaires, liv. IV, chap. i.
(2) Gresset: Vert-Vert.
(3) Antoine, dans Shakespeare, feint de ne pas vouloir lire au peuple le testament de César.
(4) La Nouvelle Eve est un joli conte du P. du Cerceau où l'on voit une femme se plaindre de notre première mère; sur quoi le mari la défie de passer le mois sans aller prendre un bain de pied dans certaine mare voisine. La dame succombe sans autre attrait que la fascination de la lïageure même.
(5) Animus, 0u|j.oç.
Gomme toute passion, le courage met l'imagination en branle. Il amoindrit l'obstacle et montre facile ce qui est à peine réalisable. Achille, avec le seul Patrocle, irait assiéger Troie (1) ; Mithridate vaincu médite une diversion qui le rendra dans trois mois au pied du Capitole (2). On sent le péril : présomption dans la pensée, témérité dans le conseil et dans l'action, enfin mécompte et défaillance. Que la raison contrôle donc les visées de l'imagination généreuse. Mithridate est hardi, mais il calcule: autrement son courage tournerait en audace au mauvais sens du mot (3). Ainsi entendue, l'audace est plutôt provocatrice, arrogante; le vrai courage a des allures plus modestes et c'est là même un des signes où on le reconnaît. On disait au moyen âge:
Un chevalier, n'en doutez pas.
Doit férir haut et parler bas.
Et dans sa retentissante brochure sur l'armée française en 1866, le général Trochu notait justement que, s'il est impossible de répondre à l'avance du courage d'un homme, du moins la modestie en ^st le meilleur garant. Par contre, la bravade ne promet guère que la défaillance, témoin les moutons de Guillot et ce personnage éternellement populaire sous les noms changeants de Miles gloriosus, de Capilan ou de Matamore (h). Le vrai courage, lui, le courage réfléchi, profond, modeste, faitjaillir de la volonté humaine des ressources inattendues; on dirait même qu'il les y crée. Par-dessus tout, la confiance en Dieu devient
(1) Racine: Iphigénie, I, 2.
(2) Racine : Mithridate, III, i.
(3) L'audace, autrefois presque identifiée avec le courage même, a pris de plus en plus une légère teinte de blâme. Au moins faut-il, pour la faire asréer des sases, la déterminer par une qualité qui la relève.
(4) Corneille: UHlusion comique, II, 2; III, 7. — Les Italiens excellent a décorer le faux brave de noms terribles : le capitaine Spavento délia valle inferna; don Escarabombardon délia Papirotonda, et autres vocables qui font le meilleur de son prestipe .(VoirL. Moland : Molière et la Comédie italienne.)
pratiquement une confiance modeste en soi-même qui est la première des forces morales. Alors est vraie la parole célèbre : Possunt quia posse videntur. Peu importe d'ailleurs qu'il s'agisse de la valeur militaire ou de ces autres formes du courage plus difficiles peut-être et plus méritoires parce qu'elles donnent moins de place à l'entraînement.
Le courage est amour et désir; excitons donc ces deux passions pour l'exciter lui-même. Gela fait, et par une action plus directe, montrons les chances de réussir, amoindrissons l'obstacle, mais dans une juste mesure : il y a trop de péril à fonder le courage sur l'illusion. Ayons recours à l'émulation, cette générosité active qui ne vise qu'à égaler et à surpasser les avantages des autres, tandis que les en dépouiller suffirait à la jalousie, passion souvent inerte, basse et vile toujours. L'émulation veut nous élever à la hauteur d'autrui ; la jalousie ne veut que ravaler autrui jusqu'à notre propre bassesse. L'émulation peut être le ressort de toutes les nobles entreprises. Hippolyte est jaloux d'imiter son père (1) ; César pleure en pensant à la gloire précoce d'Alexandre (2) ; Augustin, dans ses dernières luttes, reproche à sa faiblesse le courage des enfants chrétiens, des femmes chrétiennes : Tu non poteris quod isH et istœ (3) ? La loi de toute sainteté n'est-elle pas de rivaliser avec le Fils de Dieu lui-même ? Il est donc un amour-propre légitime et dont il faut employer toutes les ressources, la crainte de la honte comme les autres. Sylla, voyant fuir ses légions, leur criait : « Si l'on vous demande où vous avez abandonné votre général, vous direz que c'est à Orchoménes » . Est-ce rencontre ou réminiscence? Dans une situation analogue, le vieux SouAvaroff se fit creuser une fosse et s'y coucha, répétant à ses Russes la parole du capitaine
(1) Racme: Phèdre, 111,5.
(2) Plutarque : César, XII.
(3) Saint Augustin: Confessions.
romain. Le courage naît donc ou renaît de la honte; de même, bien qu'il suppose l'espérance, il peut sortir du désespoir. Voilà pourquoi c'est parfois habileté de se mettre dans une situation sans issue, comme ce peut être une faute d'y mettre ses adversaires. Fernand Cortez brûle ses vaisseaux et il triomphe; les Vendéens, assiégeant Nantes, coupent la retraite aux premiers fuyards et ils échouent. On retrouverait ce double phénomène sur le terrain du courage religieux ou civil. Mais enfin pour qui veut animer autrui, voici la loi suprême. Le courage est contagieux par nature; il se transmet par voie d'exemple. Donc payons de mine, faisons paraître de l'ardeur, du sang-froid par-dessus tout. C'est ici qu'il faut entendre Montluc avec sa franche gaillardise. Commandant la défense de Sienne en 1554, il apprend que les magistrats pensent à capituler. Malade et à bout de forces, il se lève, se met en grande tenue militaire, se frotte les joues de vin grec, paraît devant le conseil, le haraiigue et, pour cette fois, sauve la place. Là-dessus, il moralise à son ordinaire: « Messieurs mes compagnons, quand vous vous trouverez en telles noces, prenez vos beaux accoutrements, parez-vous, lavez-vous la face de vin grec et la faites devenir rouge, et marchez ainsi bravement par la ville et parmi les soldats... ; et de cette sorte, jusqu'aux femmes prendront courage et les soldats pareillement. Mais si vous allez avec un visage pâle, ne parlant à personne, triste, mélancolique et pensif, quand toute la ville et tous les soldats auraient cœur de lions, vous le leur feriez venir de moulons (i). »
Ainsi l'on excite le courage. Il est d'ailleurs trop manifeste qu'on n'a jamais à le combattre. Quant à l'audace irréfléchie, ne la contrarions point directement, louons même ce qu'elle a de louable.
. . . . L'entreprise est fort belle
Et digne seulement d'Alexandre et de vous.
(l) Montluc: Commentaires, liv. ni, chap. m.
Gagnons du temps, usons-la, puis, une fois l'exaltation tombée, ramenons l'esprit au sentiment vrai des obstacles; mais gardons-nous bien de piquer l'amour-propre en donnant aux avertissements l'apparence du défi.
On aura plus à faire pour apaiser la crainte, la peur. La crainte est la haine d'un mal absent mais possible et prochain : sentiment raisonnable, parfois commandé, qui suppose toujours l'intelligence libre et l'objet précis. La peur est un vertige de l'imagination et des nerfs, une sorte de maladie aux accès brusques et soudains. On peut la guérir en la dominant ; on ne peut pas à coup sûr l'empêcher de naître.
Crainte ou peur, cette passion est à l'âme ce que le froid est aux organes. Elle glace, dit-on, et ce n'est point banalité. L'âme qu'elle étreint est inerte, engourdie, peu capable de conseil mais encore moins de résolution. Retz observe qu'il est bien plus naturel à la peur de consulter que de décider (1). La simple crainte affecte déjà l'imagination, grossit le péril et tend à éteindre le jugement, c'est-à-dire à dégénérer en peur. Une fois rendue là, c'est une démence véritable. Née de l'inconnu et tout ensemble l'ayant en horreur, elle s'efforce de préciser son objet. Or ce n'est pas la raison qu'elle y emploie, et l'imagination ne l'y aide que trop en créant des fantômes (2). Notez aussi que la peur est une souffrance, et parfois redoutée au delà du mal lui-même. De là mille efforts pour y échapper, mais le plus souvent efforts gauches ou mal concertés qui l'augmentent par l'agitation même. Il en est des dispositions que suggère la peur à peu prés comme des conditions humaines;
La pire est toujours la présente (3).
(1) Retz : Mémoires; Première journée de la Fronde.
(2; Tôpffer : Nouvelles genevoises ; La Peur.
(3) La Fontaine. — « Et, quœ naiura pavoris est, cum, omnia metuenti, prœsentia maxime displicerent. » (Tacite: Mort de Vitellius; Histoires, liv. m, 85.)
Résolutions, mesures, asiles, on change tout sans relâche, incapable de s'arrêter à rien. A cette horreur instinctive de la souffrance de craindre, se rattache un triste phénomène bien connu des âmes faibles. Elles veulent ignorer le péril, elles demandent à la flatterie de le leur voiler; finalement, plutôt que d'en soutenir la vue, elles le laissent grandir jusqu'à devenir inévitable. Mais c'est dans les foules surtout qu'il faut suivre les eflets de la peur. Elle s'y propage, elle y court, plus rapide que la contagion ou l'incendie. Manzoni n'a point forcé l'histoire quand il a dépeint les terreurs populaires soulevées par la peste de Milan (i). Les révolutions sont pleines de faits semblables. Et n'a-t-on pas vu, à la fin du dix-septième siècle, la sage Angleterre affolée jusqu'à la fureur par ce complot papiste dont elle devait rire un peu plus tard (2)? Mal étrange que la peur, mal parfois si soudain, si complètement détaché de toute cause sérieuse, que le bon sens y reconnaît une Providence particulière. Les païens sacrifiaient à la Peur; les chrétiens demandent à Dieu de ne pas leur envoyer la peur (3;.
Faire peur aux gens peut être une nécessité de circonstance, mais étrangère à l'art de la parole. Pour la simple crainte, nous n'y savons pas d'autre finesse qu'un vif tableau du péril ('4). Encore l'honnête homme est-il plus souvent dans le cas de combattre cette passion que de l'émouvoir. Ici le grand point est de montrer soi-même un calme intrépide. Tant que règne la peur, il faut agir plus que parler. Dès que la raison se réveille, c'est le lieu de ramener le péril à ses proportions vraies et de ranimer le courage par les moyens indiqués.
(1) Manzoni: Les Fiancés, chap. xxxi, xxxii, xxxiii.
(2) Destbmbes: La Persécution religieuse en Angleterre sous les successeurs d'Elisabeth.
(3) Cf. J. de Maistre : Soirées de Saint-Pétersbourg, entretien VII.
(4) Burrhus peint à Néron les suites liu fratricide. (Racine : Britannicus, IV, 3.) — Melvil expose a Elisabeth celles du meurtre de Marie Stuart. (P. Lebrun : Marie Stuart, IV, 7.)
Absent, le bien provoque le désir; envisagé surtout comme possible, il fait naître l'espérance. Passion aimable et charmante, passion complexe d'ailleurs en soi-même et dans ses traits principaux. Elle est désir, elle est audace, elle est joie. Du désir elle a l'ardeur impétueuse et féconde en chimères. C'est elle qui montre à Perrette son rêve déjà réalisé. Comme l'audace, elle est active, énergique.
J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance,
dit Horace f
Qui veut mourir ou vaincre est vaincu rarement (1).
Elle a le style de la joie, l'abondance, l'éclat, la pompe (2). Comme la joie, elle est douce au cœur et plus que la joie peut-être ; car étant désir, elle fait l'objet plus beau que nature. N'est-elle pas du reste la joie propre de ce monde, et n'est-ce point notre condition d'y vivre spe gaudenïes (3)? Enfin, mystère étrange d'où sortent parfois des contradictions vi^aiment étonnantes : frêle comme la joie, elle est tout ensemble tenace comme le désir. Un soîiffle l'ébranlé, un ouragan ne la déracinerait pas. Mille fois déçue, l'âme se reprend toujours; toujours elle renoue la chaîne de ses espérances brisées, pour la traîner, comme dit Bossuet, jusqu'au tombeau. Perdre toute espérance est le plus effroyable des supplices, et voilà comment, sans frais d'imagination, sans monstres ni fantômes allégoriques, Dante a rendu l'entrée de son enfer plus redoutable que n'ont su faire les autres poètes, quand il écrit ces simples mots :
Lasciate ogiii speranza, voi ch'entrate{i).
Or, pour mettre Tespoir dans un cœur, ce serait peu
(1) Corneille, Horace, II, 1. — A plus forte raison l'espérance surnaturelle est énergique et triomphante.
(2) Voir Lamartine : L'Immortalité ; Méditations, V.
(3) Saint Paul : Epitre aux Romains, xii, i2.
(4) Dante : L'Enfer, chant IH.
LES PASSIONS. 28o
d'en exposer directement les motifs. Suivons une marche détournée, mais sûre; excitons l'amour, le désir, le courage; l'espérance va suivre bientôt. Elle est d'ailleurs contagieuse comme l'audace. Qui la veut émouvoir doit avant tout la montrer en soi-même, fallùt-il refouler un doute amer. C'est le devoir de tout homuie qui commande, et le pâle héros de Virgile l'a cependant bien compris.
Spem viiltu simulât, premit altum corde doloreiii (1).
Ainsi pour émouvoir ou soutenir l'espérance, un véritable héroïsme est quelquefois nécessaire.
Mais qu'il est plus facile de la troubler ! Rappelez-vous les abeilles et ces grands combats qu'apaise une poignée de poussière (2). Image de nos fragiles espoirs. L'homme qui espère, qui veut espérer, demande à tout ce qui l'entoure une approbation, un encouragement, un prétexte. Montrez-lui le plus léger doute, répondez d'un sourire ou d'un branlement de tète, ayez seulement l'air de n'entrer qu'à demi dans son rêve ; il suffit, vous lui mettez le froid dans l'âme ; il semble qu'un nuage ait passé rapidement devant le soleil.
Mais l'éclipsé de l'espérance doit-elle s'appeler désespoir? Ce serait trop dire, peut-être, et l'usage prête à ce mot une signification plus extrême. Du moins, qu'un seul objet espéré se dérobe à nos prises ou que tous nous manquent à la fois, le désespoir présente deux faces bien différentes. Il peut être morne: c'est l'amour d'un bien jugé impossible, l'amour humilié, désolé, abattu dans le sentiment de son impuissance. Il peut être emporté, violent; c'est plutôt la haine de l'obstacle ou même du bien qui se fait obstacle en se refusant à nous. On entend que telle soit pour Dieu la haine du réprouvé. A ce point,
0) Virgile: Enéide, I, 209.
(2) Hi moliu aDiiiiorum alquc faxc cerlamina taata
Pulveris exi^'ui jaiitu compressa quiescent.
(Virgile* Géorgiques.l^, SO.)
le désespoir n'est que le paroxysme de toutes les haines : colère, douleur, honte, terreur, souvent remords et horreur de soi-même ; un pas de plus et il sort des passions humaines pour tomber dans la convulsion et le délire (1).
Il est trop clair que si l'honnête homme doit combattre au besoin les espérances trompeuses, il ne lui est jamais loisible de pousser une âme au désespoir, même au simple découragement. Qu'il l'afflige, qu'il l'abatte même pour une heure en lui ôtant sa chimère, ce peut être sagesse, courage, bienveillance, charité. Mais qu'il la relève après l'avoir ainsi abattue. A plus forte raison serait-on coupable de la pousser au désespoir violent. C'est où arrive la haine sans scrupule, par mépris, invectives, menaces extrêmes, par tous les signes d'une animosité dédaigneuse, implacable et toute-puissante. Être méprisé, haï, mais surtout l'être sans refuge ni recours possible, voilà qui mène droit au désespoir.
Et qui en ramène, sinon la chaude influence de l'estime, de la sympathie? A l'àme abattue par l'impuissance ou "poussée à bout par l'oppression insolente, rendons l'estime d'elle-même et mieux encore la foi en Dieu. Mais surtout qu'elle se sente aimée, et l'espérance lui reviendra vite avec la conscience des ressources qu'elle ne se connaissait plus. Voilà ce que durent sentir les esclaves antiques auxquels on annonçait l'Évangile, les Indiens de Las Casas ou les Nègres de Pierre Claver.
(1) Son style est la violence même. Voir au théâtre toutes les imprécations célèbres. Seulement l'École rationnelle et humaine le fait taire ou lui laisse quelque suite dans les idées; l'École de l'effet le traduit con amore par des cris incohérents, des rugissements, des râles. C'est de la pathoîosie, ce n'est plus de la passion.
La joie: déûuitioQ d'Aristote. — Éléments essentiels: repos et action. — Divers effets. — Comment e.K.citer la joie, comment l'apaiser. — La tristesse. — Les trois temps: la stupeur, la crise, la douleur reposée. — Effets sur l'àme vulgaire. — Effets sur l'âme noble. — L'art de consoler. — La honte.
Nous avons vu l'amour et la haine se modifier et se nuancer diversement selon les positions et attitudes de leur objet. En fin de compte, ces deux mouvements premiers de l'àme tendent à s'arrêter et à se fixer dans deux situations contraires, la joie ou la tristesse.
La joie est l'amour d'un bien présent, amour satisfait d'où résulte un repos actif et délicieux. « Mettons en principe, dit Aristote, que la joie est un ébranlement de l'àme et un rétablissement soudain et sensible dans la situation normale (1). » Rarement le philosophe a été mieux inspiré. Oui, sans doute, le bonheur est bien l'état normal de l'homme ; mais d'ailleurs — et Aristote constatait le phénomène sans en pouvoir deviner la cause qui est le péché originel — cet état normal n'est pas l'état ordinaire. On n'y est donc pas introduit sans une secousse; l'âme ne rentre dans le bonheur pour lequel Dieu l'a faite, qu'au prix d'une sorte de surprise, de saisissement, d'ébranlement. En outre cette émotion, toujours quelque peu soudaine, a besoin d'être sensible. Le bonheur n'est rien pour qui n'en a pas conscience, et dans les premiers moments où, selon la force du dicton populaire, on ne se sent pas de joie, autant vaudrait dire qu'on n'est pas encore joyeux.
Mais tout cela n'est qu'un supposé nécessaire, et, pour qui regarde de plus près, deux éléments surtout font la joie: le repos, correspondant à ce qu'il y a de normal dans le bon-
(1) Aristote : Rhétorique, liv. I, chap. xi.
heur; l'action vive et puissante, marquant chez nous la soudaineté du retour mais aussi, et en toute hypothèse, l'attachement de la volonté à son objet, la prise de possession énergique et continue par où elle adhère au bien, comme si, à chaque instant, elle s'en emparait pourla première fois. Repos, action : la joie parfaite est comme une moyenne délicieuse de ces deux éléments. Sur terre et plus elle est terrestre, ce qui lui manque le plus c'est le repos. Fièvre et vertige: les satisfactions mondaines en restent là. Au contraire et dès cette vie, plus la joie est pure, sainte, voisine de son objet véritable qui est l'union à Dieu, plus elle est calme, sereine, reposée, h tel point que les ascètes donnent cette paix intime comme un signe probant de l'action divine sur l'âme. Quant à la parfaite béatitude, comment, se la figurer? Fénelon dit des rois vertueux — et l'Elysée profane où il les place est, à bien peu de chose près, le paradis chrétien tel qu'il nous est donné de le concevoir — : « Ils sont sans interruption, à chaque moment, dans le même saisissement de cœur où est une mère qui revoit son cher fils qu'elle avait cru mort; ... ils ont le transport de l'ivresse sans en avoir le trouble et l'aveuglement (1). » Chateaubriand dit des élus : « Ils sont incessamment dans l'état délicieux d'un mortel qui vient de faire une action vertueuse ou héroïque, d'un génie sublime qui enfante une grande pensée, d'un homme qui sent les transports d'un amour légitime ou les charmes d'une amitié longtemps éprouvée par le malheur (2). » De part et d'autre, même effort pour adoucir en l'éternisant tout ce que le transporta de vif; pour rendre fixe et bénigne à l'œil la lumière éblouissante de l'éclair; d'un mot, pour associer et fondre ensemble les délices du repos et celles de l'action. Qu'y aura-t-il au ciel d'après saint Augustin ? Pleine exemption, pleine vacance de peine, de travail, d'effort, mais tout ensemble
(1) Fénelon: Télémaque, liv. XIV.
(2) Chuteaubriuud: Les Martyrs, liv. lU.
pleine activité de la vision de l'amour et de la louange (1). Autre est la joie de ce monde, avons-nous dit, et surtout parce qu'elle est le plus souvent turbulente et troublée, active jusqu'à l'excès et jusqu'au péril. Sans doute l'âme en est dilatée comme la respiration même, et, dans la pittoresque vérité de son style, Saint-Simon nomme bien la joie « un élargissement, » sans savoir peut-être qu'il copie la Bible (2). Mais cet « élargissement » de la nature satisfaite ne va pas sans inconvénients quelquefois graves. Il anime l'audace, mais facilement il inspire la témérité. Il pousse à la confiance, mais souvent à la présomption.
L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi !
disait Napoléon, en présentant son fils au monde ; et le poète — grand poète alors — lui répond éloquemment :
Non, l'avenir n'est à personne, Sire, l'avenir est à Dieu (3).
La joie nous rend crédules et jusqu'à l'aveuglement. Écoutez Agrippine après les feintes caresses de Néron :
Il suffit, j'ai parlé ; tout a changé de face (4j.
Illusion de l'orgueil; mais, à vrai dire, quand la joie ne naît pas de l'orgueil, trop souvent elle le fait naître. C'est par où elle nous met à la merci de qui nous flatte, qu'il soit renard, ou parasite comme celui qui enjôla si bien Gil Blas dans l'auberge de Penaflor (5). Encore si elle ne faisait que rendre les gens aimables ou généreux par delà leurs vrais sentiments, à la manière de Camille souriant à Valère
(1) « Ibi vacabimîis etvidebimus, videbimus etamabimus, amabimus et luudabimus. Ecce quod erit in fine sine fine. » {Cité de Dieu, liv. xxii, chap. XXX, 3.)
(2) « Fachis est Dominusprotector meus, et eduxitme inlatitudinem.» (Ps. xvii.)
(3) Victor Hugo : Chants du crépuscule, \.
(4) Racine : Britannicus, V, 3.
(5) Lesage : Gil Blas, I, 3.
précisément parce qu'elle se croit sûre d'épouser son rival (1), ou de M. Jourdain, si magnifique envers les garçons tailleurs qui lui donnent de l'Altesse et du Monseigneur (2) ! Nous en serions quittes pour mieux veiller sur notre bourse et pour ne nous fier qu'à demi aux caresses d'un homme heureux. Mais la joie nous est souvent plus dangereuse. Force de l'âme en certains cas, elle peut aussi devenir une immense faiblesse. Elle nous déconcerte, elle nous livre, elle est de tous les sentiments le plus difficile à porter et tout d'abord à contenir. Elle éclate dans la parole qu'elle rend alerte, fleurie même et pompeuse audessus de l'ordinaire. Si elle se commande le silence, encore se trahit-elle en laissant percer, comme dit admirablement Saint-Simon, « je ne sais quoi de plus libre en toute la personne, un vif, une sorte d'étincelant (3). » Chose étrange! la joie, qui est notre état normal, est si peu notre état ordinaire, qu'elle nous effraie parfois et nous ramène à la tristesse par des revirements inattendus. En dépit des illusions, l'expérience nous découvre en nous une puissance de souffrir presque indéfinie. C'est le contraire pour notre puissance de jouir ; elle est courte, elle est faible; toute joie intense l'étourdit ou lui fait demander grâce. Mystère, mais pour ceux-là seulement qui ne croient pas au péché originel.
On n'en finirait pas dépeindre les caractères et les effets de la joie. Quant à la façon de la traiter, c'est chose facile
(1) Corneille : Horace, 1, 2. — Cela est vrai de toutes les joies et même de cette allégresse d'ordre inférieure que procure un bon repas.
Ètes-vous comme mol, Raymond? Quand j'ai diné, J'ai besoin de causer à cœur déboutonné. ,1e deviens familier. Les bouteilles vidées M'emplissent le cerveau de fantasques idées ; Je perds la notion du convenable, et sens D'impétueux désirs d'embrasser les passants.
(Em. Augier: Vhitiberte.)
(2) Le Bourrjeois gentilhomme, II, ballet. — M.Jourdain n'est pas moins dupe de ce Dorance qui parle de lui « dans la chambre du roi ».
(3) Saint-Simon : Spectacle de Versailles d la mort du Grand Dauphin, 1711.
et de moindre détail. Nous pouvons être dans le cas d'apaiser la joie, la joie fausse ou excessive; et assez ordinairement, il y suffit. Dieu merci, de la moindre chose car la joie est frêle tout comme l'espoir. Mais auronsnous jamais à l'exciter? ou du moins est-ce l'œuvre de la parole plutôt que des seuls événements? Hélas! oui. Nombre de gens veulent être avertis de leur bonheur :
...^ Fortunatos nimiam sua si bona nûrint!
Goût dépravé, distraction, inadvertance ou simple habitude, ils sont injustes à leur sort et à la Providence qui le leur a fait. Nous aurons à leur crier : « Mais soyez donc heureux, et pour cela prenez garde que vous l'êtes I » Et par un vif exposé des motifs nous aurons à les en faire convenir. Effort difficile, pour peu que la moindre souffrance vienne se joindre à une prospérité d'ailleurs éclatante. Il en est du bonheur comme de la santé ; on ne sent que le membre malade et l'on ne jouit plus de la vigueur des autres. La tâche sera plus ardue encore et plus relevée, si le même événement est tout ensemble disgrâce pour la nature et bénéfice aux yeux de la foi. Mais c'est ici le chefd'œuvre de la consolation chrétienne, et nous aurons à en parler bientôt.
Abordons enfin la tristesse, la plus intéressante peutêtre des passions et la plus féconde en aperçus. N^est-elle point chose d'expérience quotidienne, et du reste ne va-t-elle pas à révéler les plus intimes profondeurs de l'âme? Pour l'homme déchu, mais surtout pour l'homme réhabilité par les souffrances d'un Dieu, souffrir est une fonction de premier ordre, parfois une joie, toujours un remède, une sauvegarde et un honneur.
La tristesse a trois périodes naturelles, que l'on retrouverait dans d'autres passions, dans la joie par exemple, mais qui s'accusent et se détachent ici mieux que partout. D'abord et sous le premier coup de l'infortune, c'est Vétonnement, mais qu'il faut entendre selon toute la force étymo-
2>2 THÉORII': DES HEL L ES-LE TTR K S.
logique. C'est la stupeur, l'éblouissemeat, l'engourdissement de l'homme qu'a touché la foudre. La sensibilité est dépassée, l'imagination ne se fait pas à la réalité, l'intelligence résiste à croire. Malherbe disait bien : catastrophe récente,
Dédale où la raison perdue
Ne se retrouve pas (1).
Souvent l'esprit se livre à un étrange travail, remontant le cours des circonstances, essayant d'y trouver prétexte à un doute, voire même de les recomposer au gré du désir et de mettre le malheur à néant par un effort de réflexion. C'est cela même qui rend si vrai, si humain, le cri répété de Géronte : « Mais qu'allait-il faire dans cette galère? » Il ne sait pas trop si, à force de protester contre le fait, il n'arrivera point à le changer. Notez là et l'instinct qui se refuse à «la souffrance et l'amour-propre qui la repousse comme une humiliation qu'elle est le plus souvent. Ce sont alors des silences (2), puis des exclamations brusques.
Après tant de serments Titus m'abandonner !
s'écrie Bérénice (3). Et V. Hugo après la mort de sa fille :
Il me semblait que tout n'était qu'un affreux rêve (4).
« Est-il possible? » Tel est le cri vulgaire, mais combien expressif! Rare au début, la parole devient plus fréquente. L'âme, d'abord étourdie du coup, commence à se reconnaître; vaincue par l'évidence, elle prend conscience de son mal ; c'est l'heure de la souffrance vive, l'heure de la crise qui vient après la stupeur, comme la fièvre après le frisson.
La crise se traduit par des plaintes amènes, emportées.
(1) Malherbe : Consolations d Du Périer.
(2) € Curœ levés loquuntur, ingénies slupent. » (Sénèque le Tragique.)
(3) Racine : Bérénice, III, 3.
(4) Victor Hugo : Contemplations, IV, 4.
parfois magnifiques. A la suite de l'àme, la parole s'ennoblit. Noblesse facile d'ailleurs, toute spontanée et inconsciente d'elle-même, car ce que la douleur exclut comme incompatible, c'est précisément Tornement réfléchi, le jeu d'esprit cherché, l'attention à s'écouter bien dire (1). Dans sa première explosion, elle s'exagère. Nous sommes les seuls malheureux; ces choses-là n'arrivent qu'à nous. Tout au moins avons-nous la gloire de souffrir plus que personne, et volontiers nous en attesterions, comme le Prophète, les passants du chemin (2). Trop naturellement aussi, l'unique point douloureux nous fait oublier tout le reste : a Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien (3). »
Fleuves, rochers, forêts, solitude si chère.
Un seul être vous manque et tout est dépeuplé (4).
La douleur, comme un grand nuage, désenchante et assombrit tout (ù). Il se peut aussi qu'elle irrite quand elle ne va pas jusqu'à révolter. Tout alors nous semble ligué contre nous.
Tout m'afflige et me nuit, tout conspire à me nuire (6).
Dans ce moment de violence où nous la considérons, elle exalte et surmène toutes les facultés ensemble (7). En
(1) Encore faut-il faire une distinction. L'esprit façonné de lonfïne date à certaines recherches de laugaae les poursuit, sans y prendre carde, jusque dans la passion la plus vive. Saint Augustin peut pleurer sainte Monique avec des antithèses et des effets de mots. Donc où se rencontrent ces formes, ne concluons point que la douleur n'est pas sincère; il suffit de constater que l'expression en est de soi peu naturelle.
(2) 1 0 vos omnes qui transitis per viam, attendue etvidete si est dolor sicut dolor meus I » (Jérémie : Lamentations, I, 12.)
(3) Valentine de Milan.
(4) Lamartine : Méditations, I.
(5) Impression très bien rendue dans une lettre d'Alexandrine de la Ferronnays écrite aux premiers jours de son veuvage, le 7 juillet 1836. (Madame Craven : Récit d'une sœur, t. II.) Tout ce volume peut se prendre comme thème à uue admirable étude sur la douleur.
(6) Racine: Phèdre.
(7) Voilà pourquoi il est si difficile, impossible même, de vaincre la douleur à ce temps de crise et d'explosion. Voyez la marquise de Montagu essayant en vain de dire le Te Deum sur le berceau d'un
même temps elle se soulage par l'expansion, et d'autant mieux que l'expansion trouve pour la recevoir une âme plus sympathique. A défaut de confidents réels, on s'en crée d'imaginaires. Philoctète se plaint aux rochers muets de son île. Ainsi ne fait pas, il est vrai, l'homme parfait, l'Homme-Dieu. Il n'apostrophe point poétiquement les oliviers de Gethsemani ; c'est du côté du ciel et par une prière obstinée qu'il cherche la sympathie que la terre lui refuse. Mais en nous apprenant à nous en passer, il daigne en avouer le besoin pour consoler notre faiblesse et bien marquer sa vraie nature d'homme. « Mon âme est triste jusqu'à la mort : restez donc là et veillez avec moi. » Et par deux fois il retourne à ses Apôtres et par deux fois il s'avoue souffrant de leur abandon.
Mais toute crise est relativement courte. « La douleur aiguë, dit saint Bernard, ne peut durer longtemps. Si nulle autre force ne la chasse du cœur, il faut qu'elle cède au moins à sa propre violence (1). » Après la fièvre, l'abattement ; après la douleur vive, la douleur sourde, relativement calme et reposée.
Arrivée à ce troisième temps, on peut dire d'une façon générale qu'elle resserre et abat; mais ce double effet paraît tout autre dans l'âme noble et dans l'âme vulgaire. La souffrance juge les hommes et les discerne en les forçant à donner leur mesure, et c'est surtout dans ce dernier période. La stupeur et la crise sont des nécessités moralement universelles; des faiblesses inhérentes à l'humanité. Dans l'accalmie qui suit, les natures se démêlent et se distinguent ; on voit ce que vaut l'homme, à voir s'il sait ou ne sait pas souffrir.
Dans ce dernier cas, le resserrement devient égoïsme,
enfant qu'elle \ient de perdre. (Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu, p. 80.)
(1) « Dolor continuus et acerbus diiittirnus esse non jiatitur. Nam si non aliunde extunditur, necesseest ut cedat vel sibi. » (Saint Bernard : De Consideratione, I, 2.)
dureté aux maux d'autrui, jalousie qui s'irrite de ses joies. On accepte d'oublier, de se distraire; on le recherche peut-être, jusqu'à fuir toutes les traces et tous les souvenirs de la perte subie : marque évidente que le chagrin est moins amour que haine, que l'àme a horreur de souffrir plus qu'elle ne demeure attachée au bien perdu. Or, si l'égoïsme la resserre jusqu'à lui rendre par moments l'oubli plus aimable que le regret, vous la trouverez d'autres fois abattue, incapable de se relever et de se reprendre à quelque chose, arrêtée dans la rêverie molle et paresseuse, prompte aux effusions excessives, sans réserve ni dignité. Ne nous étonnons point de voir la faiblesse en contradiction avec elle-même : n'est-ce pas son lot ?
Que si l'âme noble n'échappe point absolument à l'infirmité humaine, encore voit-on sa générosité native percer malgré tous les phénomènes communs de la douleur. L'homme bien né qui est dans la peine a le cœur serré comme le vulgaire, mais cet inévitable resserrement n'est point égoïsme. Au contraire, la souffrance tourne l'àme généreuse à la sympathie pour les afflictions étrangères.
Non ignara mali miseris succurrere disco (1).
Bonald exilé demandait à Dieu ce fruit exquis de l'épreuve personnelle.
Fais que de tes bontés conservant la mémoire. Dans tes membres souffrants je t'assiste à mon tour.
Mais la leçon nous vient de plus haut encore. Celui qui, étant Dieu, avait de nos maux une pitié souveraine sans trouble ni douleur partagée, a ambitionné d'y compatir à la manière humaine ; et dès lors saint Paul nous apprend qu'il a (là souffrir, tant il est vrai que l'àme noble n'arrive
(1) Virgile : Enéide, I, 630.
pas autrement à la compassion (1). Mais à défaut de l'endurcissement égoïste, quel phénomène répond chez elle au resserrement que toute souffrance produit? C'est le recueillement, l'horreur de la dissipation, de la distraction cherchée. L'âme blessée aime son deuil, elle s'y applique, elle s'y attache, elle le garde avec un soin jaloux comme un trésor que l'on déroberait aux convoitises ou même aux regards de la foule. Et pourquoi? C'est qu'elle fait gloire d'être fidèle; mais il y a plus. C'est que son deuil est son amour même ; c'est qu'il tient en elle toute la place de l'objet perdu ; c'est qu'il est cet objet même se survivant dans une forme nouvelle, en sorte que laisser tomber la douleur ce serait laisser l'amour s'éteindre et pour ainsi dire perdre l'objet une seconde fois (2). Voilà comment Rachel privée de ses enfants ne veut pas être consolée parce qu'ils ne sont plus (3). Voilà pourquoi nous redoutons ou nous déplorons, comme une humiliation et une amertume nouvelle, cet apaisement inévitable que l'habitude apporte aux regrets.
Le temps, ce ravisseur de toute joie humaine,
Nous prend jusqu'à nos pleurs, tant Dieu veut nous sevrer,
Et nous perdons encor la douceur de pleurer
Tous ces chers trépassés que l'esprit nous ramène (4).
Ici que le cœur prenne garde : sa propre fidélité lui devient une tentation. Elle peut par un détour étrange le
(1) ï Debuit per omnia fratribus similari ut misericors fieret. » (Hebr. ii, 17.) — C'est par elle-même que la souffrance ouvre l'âme noble aux maux étrangers. Sans l'incliner aussi directement à jouir des joies d'autrui, elle lui en laisse ou parfois lui en inspire le courage. A la nîême heure, la marquise de Montagu perd un enfant et apprend qu'une de ses sœurs vient d'en avoir un. Elle refoule ses larmes et va féliciter la jeune luère sans lui dire un mot de son propre deuil. (Anne-Paule- Dominique de Noailles, p. 54.)
(2) Sénèque l'exprime admirablement eu se faisant fort de consoler une mère : « Teneas licet atque amplexeris dolorem tuum, quem tibi in filii locum superslitem fecisUt » (Ad Marciam.)
(3) « liachel plorans filios suos, et noluit consolari quia non sunt. » (Matth. II, 18.)
(4) L. Veuillot : le Cyprès.
ramener à l'égoïsme, au reploiement inerte, à la volupté personnelle cherchée dans la douleur même. Ce serait l'abattement malsain et faible, et tel n'est pas celui des hautes natures. Éprouvées, elles s'humilient sous la puissante main de Dieu (1) ; par ailleurs elles n'entendent ni rester inertes ni surtout transformer la souffrance en langueur malsaine mais délicieuse. Sénèque note exactement ce plaisir dépravé que l'âme malade trouve à souffrir, mais il veut qu'elle ne s'ouvre pas volontairement à la tristesse ou tout au moins qu'elle sache la bannir vite (2). « En somme, dit saint François de Sales, il faut donner passage aux afflictions dedans nos cœurs, mais il ne faut pas leur permettre d'y séjourner (3). » Le courage, la foi surtout, visent à dominer la douleur. La résignation chrétienne s'élève par là jusqu'à des hauteurs admirables, épurant, sanctifiant, maîtrisant les affections brisées, sans les anéantir jamais. On peut étudier dans plus d'une biographie contemporaine ces merveilleuses « ascensions » du cœur (4). Suivez par exemple la jeune veuve d'Albert de la Ferronnays, depuis cette lettre du l^"" août 1836 où elle tremble de survivre au bonheur jusqu'à cet entretien du 13 juillet 1847 où elle déclare que, si tout de nouveau le bonheur lui était offert, elle ne le reprendrait
pas (5).
Et maintenant il resterait d'enseigner le grand art de consoler, l'un des plus nobles ministères de la parole. L'Esprit-Saint a dit : « Ne manquez pas de soulager ceux qui pleurent (6), » et lui-même s'appelle le Consolateur, le Paraclet. En ce point les préceptes peuvent être aussi
fl) « Humiliamini sub potenti manu Dei. » (I Petr. v, 0.)
(2) « Et fit infelkis animiprava voluptas dolor... " (Ad Marciam.) — « Dolorem aut admittendum in animum non esse, aut cito repellendum. » (Ad Liicilmm. Ep. xcix.)
(3) Lettres spirituelles.
(4) « Ascensiones in corde suo disposuit. » (Ps. lxxxiii, 6.) (3) Récit d'une sœur, t. II.
(6) « Non desis plorantibus in consolatione. » (Eccli. vu, 38.)
brefs que la matière est haute et le succès parfois difficile.
Dans la première stupeur, il n'y a, ce semble, qu'à précipiter la crise. Les natures fortes sont alors sujettes à se renfermer en elles-mêmes, à se consumer dans un désespoir morne et muet. Il faut les y arracher ; il faut ouvrir la source des larmes, dût-on surprendre brusquement l'imagination et la sensibilité par un appel inattendu, par une parole même affligeante (1). La crise une fois venue, il n'est que de lui laisser son cours en la modérant et la dirigeant autant que possible par les marques d'une affectueuse sympathie. Être là, pleurer avec celui qui pleure : voilà ce que l'on peut faire et c'est beaucoup. Après seulement, quand l'âme s'est rassise et comme reposée dans sa douleur, le moment vient où la parole peut prétendre à l'honneur de consoler. Grand art et qui ne s'enseigne guère par préceptes. Au moins est-il bon de poser ce principe. Consoler, ce n'est pas éteindre l'amour blessé ni l'endormir. La vraie consolation ne peut sortir que de luimême ou d'un amour supérieur, mais surtout quand cet amour supérieur, loin de détruire l'amour souffrant, l'élève et le consacre. C'est le triomphe du christianisme. Aux cœurs meurtris par l'absence ou par la mort, il laisse un ami plus cher que l'ami perdu, mais encore il offre à l'amitié même des espérances de réunion éternelle. C'était justice d'ailleurs et la religion véritable doit pouvoir montrer parmi ses gloires caractéristiques la puissance de consoler.
Nommons enfin la honte, passion complexe, à la fois haine, douleur, crainte surtout ; passion morne, étouffée, sans expansion, par là même intolérable, menant vite au repentir ou au désespoir. Elle nous est plus cruelle devant ceux que nous aimons le plus : c'est que nous sommes tout particulièrement jaloux de leur estime. Par une raison inverse ou peut-être analogue, il en coûte étrange-
(1) Wiseman : Fahiola, 2'-' partie, viii. — Cet. Feuillet : Histoire de Sibylle, 3" partie, i.
ment d'avoir à rougir devant un adversaire : on tient à garder sur lui sa supériorité. La honte fùt-elle secrète, encore y aurait-il un véritable supplice à perdre sa propre estime, et, comme l'a dit Perse : à pâlir au dedans de soi devant le spectacle de sa propre abjection.
La honte naît du mépris subi ou redouté, elle s'attache donc à tout ce qui a coutume de le provoquer parmi les hommes. On rougit du crime, du vice, du mal moral, et c'est trop juste. Ce qui l'est moins, c'est de rougir de la pauvreté ou des disgrâces physiques. Et pourtant, le préjugé d'une part et l'instinct de l'autre sont là-dessus presque invincibles. On sait quelle haine jalouse excite chez certains hommes la conscience de leur laideur. Thersite est révolutionnaire par droit de conformation. Casimir Delavigne prête les mêmes sentiments à son Glocesler (1), et il est curieux de les retrouver dans l'un des plus ignobles héros de la Commune de 1871, Théophile Ferré (2;. Tout naturellement enfin, la honte s'attache à la honte même : elle est l'aveu d'une souillure ou tout au moins d'une faiblesse, et voilà pourquoi tout son effort est de se cacher aux yeux.
L'honnête homme peut exciter la honte comme prélude au repentir. Qu'il humilie donc le coupable, mais gravement et sans colère. Le moindre emportement lui enlèverait tout son empire avec toute sa supériorité morale. Que le reproche tombe de haut, comme d'Auguste à Cinna par exemple, ou bien encore qu'il soit visiblement tempéré de bienveillance. Il peut même s'allier avec le respect; Saint-Simon nous en donne un remarquable exemple dans ses trois conversations avec le duc d'Orléans pour lui faire rompre une liaison avilissante (3). D'ailleurs, la même
(1) .... 0 marâtre nature.
En comblant tous les miens, tu fis de leur beauté Un sarcasme vivant pour ma difformité.
{Les Enfants d'Edouard, acte III.)
(2) Maxime du Camp : Les Convulsions de Paris, t. I, chap. m, § 3.
(3) Saint-Simon, 1709.
bienveillaDce qui peut servir à exciter la honte est le grand moyen de l'apaiser. Rendons à Tâme humiliée sa propre estime en lui faisant sentir la nôtre. Alors elle se détend e.t se desserre ; la honte devient douleur et amène par réaction les résolutions généreuses. C'est l'histoire de tous les repentirs.
Telle est l'esquisse à la fois trop longue et trop incomplète des grandes et générales passions humaines. On peut partir de là pour une étude plus approfondie. Avec une meilleure connaissance de l'homme considéré comme objet de la parole, on y gagnerait une plus entière puissance d'action sur l'homme envisagé comme auditeur. Ainsi s'achèverait cette première élaboration des éléments littéraires qui constitue proprement la composition.