CHAPITRE PREMIER Le fond et la forme
Le Style. — Qu'il obéit à toutes les facultés ensemble. — Qu'il est l'âme exprimée dans le détail de la parole.
« Le style, a dit Buffon, n'est que l'ordre et le mouvement que l'on met dans ses pensées. » C'est trop peu; l'ordre et le mouvement ne représentent guère que le rôle de l'esprit et de la volonté sensible, la logique et la passion. Il fallait ajouter au moins la couleur que l'imagination y mêle. Il fallait en outre borner la définition aux pensées prises en détail. Ordonner et mettre en branle de vastes ensembles, concevoir, disposer, mener vigoureusement un discours, un ouvrage, un poème, ce n'est plus affaire de style mais de composition. Buffon a du moins le mérite de présenter le style comme étroitement lié à la pensée, comme un achèvement, une dernière forme, une dernière allure non pas accessoire, mais inhérente à la pensée même et qui la fait vivre et se mouvoir. Vérité féconde : il importe de l'éclaircir.
Ordre, couleur, mouvement de la pensée, le style se
modèle et se façonne sous l'influence de bien des forces distinctes, parfois même rivales, et rien n'est intéressant comme de le voir se travailler pour les satisfaire.
C'est la langue d'abord, avec son génie spécial. Quand on se mêle de produire une pensée, il est trop clair qu'on ne pourra l'ordonner, la colorer, la faire mouvoir, si l'on ne sait la langue où elle se produira. Nous le supposons une fois pour toutes et nous n'y reviendrons plus. Mais cela fait et quelle que soit la langue dont on use, le style obéit tout ensemble aux quatre grandes facultés littéraires. L'intelligence, la raison, y met la qualité souveraine, la logique profonde, la vérité claire et facile qui résulte de la précision des idées et de leur enchaînement. Sur cette trame serrée l'imagination sème des fleurs ; nous disons mal, c'est dans la trame et dans le corps même de la pensée qu'elle introduit et place en lieu favorable des images qui ne s'en détacheront plus. A son tour, la volonté sensible intervient à choisir et à grouper les idées, faisant sourdre et circuler, comme à fleur des choses, le sentiment continu, la chaleur d'âme, la flamme de vie. Envisagée comme faculté propre du bien honnête, comme appétit délicat du convenable, la volonté impose encore au style et cette dignité absolue au-dessous de laquelle il n'y a que le trivial et le bas, et cette dignité relative, ce dccorum qui mesure exactement aux objets l'élévation du ton, la noblesse aisée delà parole. L'oreille enfin a ses exigences: elle ne veut pas être blessée, mais par-dessus tout elle entend servir la raison en guidant la mémoire, et de là naissent dans le langage ces tours symétriques, ces combinaisons demi-musicales, faites bien moins pour flatter un sens que pour marquer et chanter à l'esprit l'ordre et le mouvement de la pensée. Voilà les éléments nécessaires du style, voilà la tâche rude mais attachante de l'écrivain sérieux : trouver entre ces exigences la moyenne la plus heureuse — et il la trouve surtout dans la nature des objets traités; — fondre sans relâche tous ces éléments pour en composer