LE FOND ET LA FORME
la parole ; — et quelle souplesse d'âme n'y faut-il pas ? On le Yoit en effet, le style c'est l'âme tout entière se traduisant et pour ainsi dire se monnayant dans le détail.
C'est l'âme telle qu'elle doit être chez tous, avec ses caractères communs de rectitude, de puissance ordonnée; mais c'est aussi l'âme individuelle, originale, personnelle, avec cette physionomie qui la distingue comme un visage aux traits saillants. « Le style c'est l'homme même, » et Buffon n'entend marquer ici que l'originalité dont le style est capable. Mais la parole est vraie dans l'autre sens. Le style, c'est bien cet homme en particulier; mais c'est encore Thomme universel, la commune nature, rame partout la même, présente et visible dans ces quelques mots où elle a du se mettre tout entière. Nous comprenons la joie du naturaliste poète découvrant tout un monde sur un fraisier (1), mais qu'on nous pardonne de mettre encore au-dessus celle du littérateur philosophe retrouvant dans une seule phrase bien faite l'âme humaine et toutes ses puissances.
Tendance à distinguer trop le fond de la forme. — Elle nuit à tous les deux. — Le fond est pratiquement identique à la forme, soit dans la parole, soit dans la réllexion muette. — Conséquence littéraire : travailler le style, c'est travailler la pensée.
On voit dès lors combien étroite est l'alliance du fond et de la forme, de la pensée et de l'expression. Toutefois nous rencontrons ici un préjugé bizarre, tenace, passé jusqu'à un certain point dans les habitudes mêmes du langage, une tendance à faire beaucoup trop profonde la distinction entre la pensée et la parole. Impossible de passer outre sans nous en affranchir, car elle est la mort du style, ni plus ni moins.
(1) Bernardin de Saint-Fierre : Études de la nature, étude I.
L'étrange est quon y arrive de deux points opposés. Les uns, effrayés du travail qu^exige la forme, prennent le parti de s'en exempter, ce qui va de soi; mais en outre ils s'en font un système, ce qui est plus fâcheux. Qu'importe le style? L'inspiration est tout. Et il ne tient pas à eux qu'on ne prenne le soiù d'écrire pour incompatible avec sa franche et libre allure. Il y a longtemps que la négligence, tranchons le mot, la paresse est bien aise de se donner pour génie. Par contre, quelques esprits sérieux semblent croire qu'un léger dédain pour la forme honore d'autant la vérité pure. La forme leur semble un ornement parasite, périlleux même; et cela non plus n'est pas d'hier, car saint Augustin se plaint d'avoir rencontré des esprits de cette humeur. « Je me suis aperçu, dit-il, qu'une certaine classe d'hommes tient la vérité même pour suspecte et n'y veut pas entendre, dès là qu^elle se- présente dans un langage élégant et riche. — Et pourtant, je l'ai appris de vous, mon Dieu : il ne faut ni juger une parole vraie parce qu'elle est oratoire, ni l'estimer fausse parce que le bruit des lèvres sonne mal à l'oreille; mais aussi n'est-elle pas vraie dès qu'elle s'énonce d'une façon rude, ou fausse pour peu qu'il y ait d'éclat dans l'expression (1). » Si l'on ne va pas jusqu'à cette bizarrerie, du moins inclinet-on à faire trop bon marché de la forme, à se piquer outre mesure de préférer le fond à la forme. Nous le disions, le langage même est quelque peu complice de l'erreur. Ne donne-t-il point volontiers l'expression, le style comme le vêtement ou la parure de la pensée V « Il faut, dit Rivarol, que la sèche raison cède le pas à la raison ornée. » Eh bien 1 non ; c'est là faire du style je ne sais quoi d'emprunté, d'artificiel, d'appliqué par le dehors. Le vêtement
(1) « Sensi aulem aliud gemis hominum etiam verilatem habere suspectam et ei nolle acquiescere, si compto atque uberi sermone promeretur...Jam ergo abs te (Deus) didiceram nec eo debere videri aliquid verum dici quia eloquenter dicilur, nec eo falsum quod incomposite sonant signa labiorum ; rurstis nec ideo verum quia impolite enuntiatur, nec ideu falsum quia splendidus sermo est. > {Confessions, V, 10.)
LR roND KT LA FORME. 303
ne tient pas à Thomme, il n'est pas un complément de sa vie, on l'en dépouille sans le mutiler; et la forme, la forme sérieuse et naturelle n'est que l'achèvement, la fleur, la chair et le sang de la pensée même. Otez la forme: la pensée peut demeurer vraie comme affirmation d'un rapport exact; du moins y perd-elle cette. autre vérité qui consiste à traduire au naturel l'âme tout entière.
Aussi vouloir l'alliance étroite des deux éléments, c'est plaider l'intérêt du fond aussi bien que celui de la forme, de même que faire le nœud trop lâche, c'est tuer la forme, mais non pas sans blesser le fond.
La forme y perd la perfection où elle pourrait prétendre. Faute de prendre garde à ce qu'elle suppose de sérieuse et profonde philosophie, on ne soupçonne même plus la possibilité de la ramener à des principes certains. Le style ne se compose plus que de l'application de procédés empiriques et de l'imitation à peine réfléchie de quelques modèles. Affaire de convention et de routine, quand il devrait être le fruit d'une réflexion consommée. On écrit à peu près au hasard, pour avoir oublié qu'écrire et penser sont pratiquement la même chose.
Du moins en pense-t-on mieux? En aucune façon, et le fond soufl're autant que la forme. Pourquoi? Parce que l'on ne songe pas à Vacherer, à lui donner par la précision absolue de l'idée, par l'image, par le sentiment que l'on pourrait y joindre, tout le développement dont il est susceptible. Vous croyez sacrifier la forme au fond, l'accessoire au principal; de fait, vous compromettez le principal lui-même, parce que vous oubliez jusqu'où il s'étend; d'où il suit que vous ne songez même pas à remplir cette étendue. Vous affaiblissez la pensée, parce que vous la croyez complète, alors qu'il y manque encore des éléments de puissance et de vérité.
Écartons d'abord une équivoque assez grossière mais qui peut faire ombre un instant. Comment faut-il entendre au juste ce fond que nous comparons à la forme? Il arrive par-
fois qu'on nomme ainsi les quelques pensées premières d'un discours, le sommaire d'un chapitre ou la table d'un ouvrage. En ce sens, il est trop clair que le fond et la forme se distinguent absolument. Mais tel n'est point le cas. Le fond est pour nous tout le détail de la pensée ; la forme, tout le détail de l'expression. A ce compte, il n'existe pas seulement entre l'un et l'autre une connexion intime, il y a une véritable identité pratique. La distinction est réelle, soit ; et à parler en rigueur de doctrine, l'idée n'est point le mot, ni la pensée la phrase. Mais dès que nous passons à l'ordre pratique, dès que commence le commerce des esprits, l'échange des pensées, il n'en va plus de même, et alors tout se passe pratiquement comme s'il y avait identité entre la pensée et la phrase, entre l'idée et le mot.
Assurément, moi qui vous lis ou vous écoute, je ne sais de votre idée que ce que m'en apprend ou m'en indique votre expression ; Je n'entends de votre pensée que ce que vous en avez mis dans votre phrase. Que si vous m'obligez de suppléer laborieusement à ce que vous n'avez pas su dire, c'est une faute à vous et une fatigue pour moi. On pourrait s'en tenir à cet argument : il prouve à lui seul ce que nous avancions tout à l'heure. Puisque vous, écrivain, vous ne pouvez, à parler en général, exigei" que mon esprit aille habituellement au delà de votre expression pour y chercher votre pensée ; puisque votre pensée ne m'arrivera que dans la mesure de votre expression, vous voilà bien et dûment averti qu'en pratique, à mon égard, par rapport à la valeur utile de votre pensée, tout se passera comme s'il y avait identité parfaite entre elle et la parole où je dois la lire.
Encore n'est-ce pas tout. Cette identité pratique se retrouve jusque dans nos méditations solitaires. Nous ne pouvons ni construire un raisonnement, ni former un jugement, ni même concevoir soit l'immatériel soit le sensible absent d'une conception réflexe, d'une idée dont nous