‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 35 sur 103 · LI-: KO.\D Kl l,A l'ORMK · texte numérisé non relu

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ayons la claire et actuelle conscience, nous ne pouvons, dis-je, faire tout cela sans le secours de mots intérieurement évoqués. Nous ne possédons pleinement notre idée que si nous pouvons nous la nommera nous-mêmes. C'est l'expérience, qui d'ailleurs ne favorise en rien l'erreur traditionaliste. Ce n'est point attribuer aux mots la vertu de créer les idées ; c'est constater seulement que, comme le mot entendu éveille l'idée, ainsi l'idée ne passe à la lumière réflexe que dans le mot prononcé tout bas. L'âme humaine est destinée par nature à vivre dans un corps .qu'elle informe ; ainsi l'idée humaine semble n'achever sa vie que dans le signe où elle s'incorpore. Et pour l'homme à qui nul sens ne manque, pour l'homme qui a l'usage de la parole, ce signe indispensable à la pleine possession de l'idée, c'est le mot. Signe conventionnel, à la bonne heure! ou plutôt accidentel, en ce sens que, pour chaque individu ou pour chaque peuple, la môme notion pouvait s'exprimer par une autre combinaison de syllabes ; et toutefois, signe nécessaire, en tant que la parole articulée est, en fait, non-seulement le véhicule des idées et leur manifestation norjnale, mais la condition du travail réflexe de l'intelligence.

Or ce fait d'expérience est encore attesté par la philosophie courante du langage. Tout l'indique, depuis le mot auguste de Verbe, parole et pensée tout ensemble, jusqu'à celte périphrase des Polynésiens pour lesquels penser c'est parler clans Vestomac (1). Les Polynésiens se rencontrent avec Platon. N'a-t-il pas défini la pensée « le discours que l'esprit se tient à lui-même (2) ? » Bossuel ne présente-t-il pas comme identiques ces trois termes : Verbe, parole, raison? Heraclite comparait les mots aux ombres des choses, aux images des arbres et des montagnes reflétées dans les eaux, à notre propre image reproduite par un

(I) Max Millier ; Nouvelles Leçons sur la science du langage, lecuii 11. i'i) Flatou, Tliéétèle.

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miroir. Démocrite les appelait des «statues vocales, » mais des statues de fabrique divine. Enfin les plus célèbres philologues, d'accord avec l'expérience, avec le bon sens populaire et la philosophie savante, affirment l'étroite solidarité, l'identité pratique de la pensée et du langage. « Le langage et la pensée ne se peuvent séparer, dit Max Millier. La pensée sans les mots n'est rien; les mots sans la pensée ne sont que de vains bruits. Penser, c'est parler tout bas ; parler, c'est penser tout haut. Le mot, c'est la pensée (l'idée) revêtue d'un corps. » Ailleurs, après avoir longuement démontré contre Locke l'impossibilité de raisonner sans la parole, il conclut : « Sans le langage point de raison, sans la raison point de langage (1). » Conclusion qui serait excessive, si on ne l'interprétait au sens indiqué plus haut, au sens d'une identité pratique dès qu'il s'agit ou du commerce des esprits ou même de l'achèvement réflexe de la pensée.

Et voilà pourquoi l'étude du langage offre un si puissant intérêt. Leibnitz a dit : « Je crois vraiment que les langues sont le meilleur miroir de l'esprit humain, et qu'une analyse exacte de la signification des mots, — ajoutez du tour des phrases, — nous ferait connaître mieux que toute autre chose les opérations de l'intelligence humaine. » En effet, malgré les différences accidentelles et superficielles de race, de temps, de climat, on retrouve dans toutes les langues la trace- d'une méthode ou plutôt d'une direction commune, soit pour la composition des mots, soit pour la création des métaphores, soit pour le tour des phrases. Et ce n'est point merveille : une force unique a présidé à la formation des diverses langues, la nature même, l'invariable nature de l'àme humaine directement et immédiatement exprimée dans la parole.

Mais ce qu'il nous appartient surtout de recueillir, ce sont les conséquences qui découlent pour l'art d'écrire de

(1) iMax Millier : Leçons sur la menée du langage, leçou IX.

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