‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 36 sur 103 · F FOND FT [.A FitHMF · texte numérisé non relu

F FOND FT [.A FitHMF

cette identité pratique entre la pensée et l'expression. Tout se passe comme si le mot était l'idée même. Donc rien de frivole dans le travail des mots ; c'est le travail même des idées. Nodier a dit élégamment :

Le mot doit germer sur l'idée,

Et puis tomber comme un fruit mûr.

Or le mot ne germera que sur l'idée complète, achevée, et l'idée ne sera complète, achevée, que lorsqu'elle aura donné le mot qui est sa fleur, son fruit, elle-même dans un sens vrai. Joubert a raison de dire : « Jamais les mots ne manquent aux idées; ce sont les idées qui manquent aux mots. » Est-il aussi heureux quand il ajoute : « Dès que l'idée est venue à son dernier degré de perfection, le mot éclot, se présente et la revélrli?» Mieux valait dire, ce semble, que l'idée n'est point venue à sa perfection dernière tant qu'elle n'a point pris corps dans le mot.

Tout se passe comme si la phrase était identique à la pensée. Donc rien de frivole, d'incertain ni de factice dans la composition de la phrase. C'est l'élaboration même de la pensée, pour l'amener au tour le plus heureux et parlant à la plus haute perfection. Citons encore Joubert : « Ce n'est pas ma phrase que je polis, c'est mon idée (ma pensée). Je m'arrête jusqu'à ce que la goutte de lumière dont j'ai besoin soit formée et tombe de ma plume (2;. » Sacrifier la pensée à la phrase, c'est compromettre la phrase elle-même en lui ôtant ses qualités supérieures de lumière, de force et de vie, au profit d'une élégance banale ou d'une harmonie sans valeur. Sacrifier la phrase à la pensée, ce serait mutiler la pensée même, en lui enlevant quelque chose de sa couleur, de sa chaleur et même de sa lumière.

Tout se passe en général comme si le fond et la forme ne se distinguaient en rien. Donc la forme littéraire n'est

(1) Joubert: Pensées, titre xxii, 41.

(2) Joubert : Son portrait pur lui-même.

310 THÉORFF DES R K 1,1, FS - I.KTT R F^^.

que l'achèvement, l'épanouissement du fond philosophique ou scientifique. Donc travailler la forme, c'est travailler le fond, et réciproquement, c'est le travail accompli sur le fond qui seul est capable de donner à la forme ses qualités sérieuses. Le style sans la pensée ne serait que mensonge et fantôme : « Quoi de plus fou qu'un vain bruit de paroles, si brillantes et si ornées soient-elles, sans aucun fond de pensées et de savoir (1) ? » Mais par contre la pensée sans le style n'est qu'un squelette, et, tout merveilleux qu'il est, un squelette n'est pas un homme. Mais enfin le style et la pensée ne sont point seulement inséparables. Comme l'âme et le corps, ils se confondent pratiquement dans une vivante unité. Toucher à l'un c'est toucher à l'autre, et, pour achever d'exprimer cet intime rapport, nous n'avons qu'à généraliser ce que saint Augustin disait de l'éloquence des Apôtres : « Tels sont les objets exprimés, que l'expression n'y paraît point surajoutée par celui (jui parle, mais comme adhérant spontanément aux objets mêmes (2). »

Voilà pour élever et assurer l'étude que nous entreprenons sur le style ; ou plutôt en voilà toute la raison d'être. S'il était autre chose que la pensée humaine achevée, nous n'en parlerions pas, n'ayant rien à en dire de certain et de sérieux.

(1) « Quid est enim iam furiosum quam verborum oel optimorum atque ornatissimorum sonilvs inanis, nuUd siibjeeld sententid tel scieutia ? » (Cicérou : De Oratore, I, 2 )

(2) « Taies resdicuntur, ut verba quibus Dicuntur non a dicente adhibita, sed ipsa rébus veiut sponte subjecta mdeantur. » (Saint Augustin, de Doctrind christianâ, IV, 10.)

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