CHAPITRE II L'idée simple et les exigences de l'esprit
L'idée simple, ce qu'elle est. — L'idée simple pratiquement identique ;iu mot. — Elle si-bit l'influence de toutes les facultés. — Influence lie l'esprit. — L'idée simple n'est ni viaie ni fausse; mais elle importe à la vérité ; elle a une sorte de vérité relative: justesse, propriété. — Pas de synonymes parfaits : une idée pour chaque objet, un mot liûur chaque idée. — Donc choisir entre idées analocues.
Un jour, interrogé par saint Louis sur ce qu'il pensait de Dieu, Joinville répondit : « Sire, c'est si bonne chose que oncques meilleure ne peut être. » Six siècles plus tard, Proud'hon osait bien écrire : « Dieu, c'est le mal. » Le bon sénéchal et le sophiste blasphémateur énonçaient l'un et l'autre un jugement explicite, une affirmation formelle. Quand nous disons : « le bon Dieu, » il y a dans cette alliance de mots un jugement implicite. Nous affirmons de Dieu la bonté, ou plutAt nous la supposons affirmée, prouvée, incontestable. Mais si je dis ou si j'entends dire « Dieu » sans plus, ce mot ne m'apporte qu'une idée, une idée simple.
L'idée et la pensée .se confondent souvent dans le langage usuel ; cependant il les fautdistinguerpour raisonner exactement. La pensée est toujours un jugement, une affirmation ou une négation formelle et complète, l'énoncé d'un rapport de convenance ou d'incompatibilité entre deux objets. L'idée est la représentation intellectuelle d'un objet unique, et nous l'appelons simple quand elle n'implique en
soi aucun jugement. La pensée est œuvre de raison; l'idée est le fruit propre de l'intelligence. Si la pensée ne procède pas nécessairement de la déduction, du moins supposet-elle toujours des notions successives et comparées. L'idée, c'est la notion isolée, le terme, c'est-à-dire le résultat et la limite de l'intuition humaine. Une voix fait retentir ces mots : Dieu, l'homme, le monde; — à mesure qu'ils passent devant notre intelligence, elle lit dans le mot l'idée et dans l'idée, l'essence même de l'objet ; autant d'actes d'intuition qu'elle exerce, autant d'idées simples qu'elle perçoit.
L'idée simple est donc le premier élément logique du style, comme le mot en est le premier élément matériel. Nous savons d'ailleurs qu'ils se confondent dans la pratique, ce qui nous autorise à les prendre l'un pour l'autre en tout ce qui va suivre.
Or nous verrons les facultés qui concourent à l'œuvre littéraire exercer à tour de rôle sur cet élément premier du style un droit et une influence. L'idée simple, le mot, relève tout à la fois de l'intelligence, de l'imagination, de la volonté, de la sensibilité.
Voyons-les tout d'abord sous le domaine de l'intelligence, de la raison, de l'esprit. Que veut l'esprit? La vérité. Mais quelle vérité possible dans le mot qui énonce une notion isolée, sans formuler ni impliquer à ce propos le moindre jugement? Joinville dit vrai de Dieu; Proud'hon ment et blasphème. L'enfant qui dit « le bon Dieu » affirme indirectement une vérité profonde et touchante. Mais quand je conçois Dieu, quand je nomme Dieu sans passer outre, n'affirmant rien, je n'ai ni tort ni raison (1).
Toutefois si l'idée simple n'est par elle-même ni vraie
(1) Ne confondons point l'idée simple avec l'idée que nous nous faisons d'une chose. Ce que le lansape usuel nomme aiii#i, c'est le jugement que nous portons sur la chose proposée. L'idée simple n'en est que le premier concept, la notion pure, antérieure à toute affirmation explicite ou implicite, extérieure uu intérieure.
L'inÉr: simpli: et les exigences de LESprur, sirî
ni fausse, on voit combien elle importe à la vérité. La valeur des matériaux ne saurait être indifférente à l'édifice; ou, selon le dire plus élégant d'une femme illustre, « avoir des idées, c'est cueillir des fleurs; penser, c'est en tresser des couronnes (1). » Et comment la couronne ne devrait-elle rien au bon choix des fleurs? La pensée n'est qu'une comparaison entre notions : que vaudra-t-elle si l'on ne compare que des notions confuses, indécises, flottantes?
On l'entend par là même : à défaut de la vérité complète, l'esprit peut réclamer de l'idée simple, Tesprit peut y mettre une sorte de demi-vérité, de vérité relative. Ce sera, dans l'idée, la précision par où elle tranche sur toutes les idées avoisinantes. Ce sera dans le mol, la propriété qui le fait distinguer et choisir entre ses synonymes. Précision, propri été, qualité souveraine mais presque toujours relative, en ce sens que nous en jugeons par l'ensemble. Entre plusieurs termes analogues, entre plusieurs idées sœurs, nous choisirons l'idée, le terme, qui cadre le mieux avec le sens et le mouvement général de la pensée; ce sera précisément et proprement ce que nous aurons dû et .voulu dire dans le cas donné.
« Quand on examine de près la signification des termes, on trouve qu'il n'y en a presque point qui soient synonymes entre eux. » —.C'est Fénelon qui parle et nous osons le trouver trop modeste. En effet que veut-on entendre par synonymes? Des mots semblables et différents tout ensemble, des idées sœurs, ayant le trait de famille mais aussi leur physionomie personnelle? Ace compte, il y en a beaucoup. Est-il question de mots identiques, bons à prendre les uns pour les autres avec une indifférence absolue? En vérité, il n'y en a point de tels, et nous croyons même gu'il ne saurait y en avoir, non par une répugnance métaphysique, mais par
(1) Madame Swetchiae : Airelles.
ni4 THI^:ORIE BFS BEI.I.FS-l.ETTRFS.
une certaine force pratique des choses et en vertu d'une véritable sélection populaire. Imaginez qu'à une période de transition et de bouleversement comme en a traversé notre langue, au temps de Ronsard ou de Malherbe par exemple, deux mots se soient rencontrés absolument semblables; l'un d'eux, étant inutile, a dû promptement disparaître par désuétude, ou, ce qui revient au même, se distinguer de l'autre en recevant de l'usage une nuance nouvelle d'acception. Et la raison en est simple. En pratique, le mot, c'est l'idée même, avons-nous dit. Or il n'y à pas deux idées pour un objet formellement identique. Chaque objet apte à produire en nous sa connaissance, chaque détail des innombrables relations entre, objets, chaque être en un mot, quand nous venons à le percevoir, nous impose son idée ou image intellectuelle parfaitement une. Il est vrai, nous ne pouvons rien épuiser d'un regard de l'esprit, et voilà pourquoi nombre d'objets, capables d'ailleurs d'être atteints par une appréhension unique, se décomposent et se subdivisent d'après les aspects divers par où nous les envisageons. Mais alors ce sont, à proprement parler, autant de nouveaux objets, et il reste vrai que chacun d'eux, comme il n'a qu'une essence, ne peut produire qu'une idée. L'amour par exemple, unique objet, notion unique, peut être sympathie, bienveillance,atfection, amitié, tendresse. Autant de notions nouvelles, mais à le bien prendre, autant d'objets dont aucun n'est absolument identique à l'autre. En somme, pour chaque objet une seule idée; voilà qui est de nécessité rigoureuse: pour chaque idée un seul mot: voilà qui est de nécessité morale et pratique.
Donc entre les idées qui se touchent, entre les mots qui se ressemblent il faut distinguer et choisir.
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Importance littéraire de l'i.lée précise, du mot propre. — Importance morale. — La précision des ilées et la vi^fueur des résolutions, — Le vaeue des idées favorise le mensonse. — Le rèane des mots vasues en France; au dix-huitième siècle, — pendant la Révolution, — l'Empire, — la Restauration, — depuis 1830. — Ne pas les admettre; ne pas se les permettre.
Il le faut pour la valeur littéraire de la parole, pour cette vérité où le fond et la forme ont un égal intérêt. « Entre toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées Tou de nos idées), il n'y en a qu'une qui soit la bonne ; tout ce qui ne l'est point est faible et ne satisfait point un homme d'esprit qui veut se faire entendre. » L'homme d'esprit dont parle ici La Bruyère est un homme sérieux, un homme qui a la passion du vrai jusqu'à en avoir le courage. Il se commande à lui-même l'effort d'achever son idée, de regarder assez longtemps et assez fixement pour amener la lueur confuse à l'état de pleine lumière; il a en horreur Vd peu près, ce fléau du style; il tient en souverain mépris cette déplorable facilité d'une plume vulgaire, voltigeant légèrement à l'entour des choses, brodant sur tout de jolies arabesques, mais incapable de préciser un trait et d'accuser nettement un contour. En un mot, cet homme d'esprit est un homme de réflexion, ce qui lui suppose déjà du caractère.
En outre, pour se soutenir dans le travail habituel de trouver le mot en achevant l'idée, il a plus que le goût de la lumière complète et des pleines jouissances de l'esprit, plus même que l'ambition d'une action profonde et durable; il a la vue et le sentiment de l'importance morale de son effort ; il sait que la propriété des termes, indispensable au mérite de la parole, influe largement sur la trempe même des âmes. C'est là pour lui une vérité familière et dont la frivolité s'étonne seule. Quoi de plus
;il6 THÉORIE DES BELLES-LETTRES.
rigoureux, en effet, que celte série de conséquences? Sans le mot propre, point d'idée précise ; sans l'idée précise, point de principes assurés ; sans principes assurés, point de résolutions vigoureuses. Hélas I comme l'action n'égale pas toujours la résolution, la résolution n'égale pas toujours le principe; c'est dire que la volonté se traîne parfois bien loin en arrière de l'esprit ; mais elle ne le dépasse jamais ; jamais la résolution n'est plus ferme que le principe n'est assuré. Joubert avait déjà finement noté que les mots vagues font les pensées flottantes et que les pensées flottantes font les cœurs pusillanimes. L'illustre cardinal Pie voyait là le signe le plus triste de l'époque. « Les méchants sont le très petit nombre en comparaison des faibles. Etce qui est effrayant c'estque la faiblesse est dans les intelligences plus encore que dans les volontés elles caractères; ou plutôt les volontés sont sans force, les caractères sans décision, parce que les intelligences sont sans lumière, sans conviction. Les desseins sont mous, les résolutions sont incertaines, parce que l'esprit qui les conçoit n'a pas de vues nettes et arrêtées {!). » Or c'est fatal quand il n'a sur tous les objets que des notions approchantes. Où sont, dit-on, les caractères? Demandez au plus grand nombre des Français d'aujourd'hui un effort d'énergie en faveur d'une cause religieuse, morale, sociale, politique. Ce serait grand'merveille : sur toutes ces questions vitales ils n'ont que des fantômes de conviction, n'ayant que des lueurs d'idées. Mais pourquoi ? Entre autres raisons, parce que, dans leurs discussions stériles, parce que, dans les écrits courants où se fait leur éducation quotidienne, rien n'est rare comme une idée claire, comme une chose nettement appelée de son vrai nom. On voudrait rendre à la France honnête la vigueur morale qui lui manque : c'est tout d'abord l'esprit public à refaire. Et comment? En nous ramenant aux idées précises, en nous rendant le
(1) Mgr Pie: Œuvres, t. V, p. 4.
I/IDRK SIMPI, K r, T m: S KXIGIÎ.NCKS n R LKSPKIT. :U7
goût du mot propre, c'est-à-dire le sens de notre langue si nette et si franche que nous ne savons plus.
Ainsi la précision du langage est d'une souveraine importance morale, parce que le vague des termes et des notions désempare la volonté autant que l'esprit. Mais, par suite, rien ne fait mieux que ce vague la fortune du mensonge. Aristote le remarquait déjà. « L'équivoque sert le sophiste; elle est l'instrument de ses méfaits (1;. » S'il eût prévu notre histoire, il eût pu ajouter que désapprendre l'exactitude sévère des termes et des idées c'est tomber vite sous le joug humiliant des grands mots.
Leur règne commence chez nous au milieu du dixhuitième siècle, ils s'emparent alors de la langue, ils en dénaturent la franchise; ils contribuent largement à lui donner ce ton déclamatoire, fait d'abstraction vague et de sensibilité fausse, ton véritablement unique dans l'histoire des littératures modernes. Mais surtout ils s'emparent de l'intelligence française et en déforment peu à peu la droiture. A l'heure où l'opinion devient reine à la placé de la conscience, l'opinion n'est déjà plus, en fait, que la passion de la foule marchant à l'aveugle au bruit de quelques mots sonores. Bonald remarque bien qu'ils sont assez clairs à la convoitise en même temps que trop vagues pour l'esprit. Ils flattent l'une de promesses infinies, et tout ensemble, à raison de leur élasticité complaisante, ils endorment les défiances de l'autre et commencent de l'égarer. « Ces mots sont : nature, sensations, despotisme, liberté, égalité, fraternité, fanatisme, superstition, tolérance, qui font toute la philosophie de ce siècle appliquée à l'homme, au gouvernement, à la religion. Ces termes peu définis, que la raison n'emploie qu'avec sobriété et n'applique qu'avec circonspection, prodigués jusqu'au dégoût, étaient clairs, évidents même et sans difficulté pour les passions. Les goûts les plus chers à la faiblesse humaine entendaient à
(1) Aristolii : Rhétorique, liv. III, cliap. ii.
merveille ce que signifiaient nature et sensations... L'esprit de révolte et d'orgueil n'hésitait pas davantage sur le sens du mot despotisme... L'irréligion voyait tout de suite où étaient les superstitions et le fanatisme, et appelait lolerance de toutes les opinions l'indifférence pour toutes les vérités. Le baron d'Holbach et sa coterie avaient fait leur système avec le mot nature; Jean-Jacques Rousseau, Mably, Raynal, leur philosophie soi-disant politique avec despotisme, liberté, égalité; Voltaire et Diderot, leur doctrine irréligieuse avec fanatisme, superstition et tolérance. Dans tous leurs écrits, ces mots sont assertion et preuve; ils tiennent lieu de raison et de raisonnement (1). »
Excellente page d'histoire et combien facile à continuer ! Voici la Révolution, et les grands mots, qui ont tant fait pour lui préparer la voie, pullulent, foisonnent et s'épanouissent comme jamais (2). La Bruyère était déjà frappé, effrayé presque du noui de peuple. « Qui dit le peuple, dit plus d'une chose ; c'est une vaste expression, et l'on s'étonnerait de voir ce qu'elle ambrasse et jusqu'où elle s'étend (3;. » Le peuple, est-ce tout le monde sans en excepter le roi ? Est-ce la foule des sujets par opposition au monarque, ou celle des déshérités qui travaillent, par opposition aux riches oisifs? Le vague du mot est commode, et c'est la raison même qu'allègue Mirabeau avec une naïveté cynique pour faire adopter aux Constituants
(1) Bonald : Béllexiom philosophiques sur la tolérance des opinions: Mélanges liltéraires, 1. 1.
(2) x Daus CH srrand vide des iutellipeuces, les luots indéfinis d^ liberté, d'égalité, de souveraineté du peuple, les phrases ardentes de Rousseau et de ses successeurs, tous les nouveaux axiomes flambent comme des churbmis allumés et dépai-'ent une fumée chaude, une vapeur enivrante. La parole pipautesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence... La mauie souveraine des mots va créer des fantômes, les uns hideux, l'aristocrate et le tyran, les autres adorables, l'ami du peuple, le patriote incorruptible; figures démesurées et forgées par le rêve, mais qui prendront la place des figures réelles... •> (Taine : Ancien hégime, liv. IV, chap. m, 3.)
(3) La Bruyère : Des Grands .
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le nom de représentants du peuple. « Ne prenez pas un litre qui effraye. Cherchez-en un qu'on ne puisse vous contester, quiconvieaue à tous les temps, suit susceptible de tous les développements que vous permettront les événements, et puisse au besoin servir de lance comme d'aide (sic) (i) aux droits et aux principes nationaux. Telle est, à mon avis, la formule suivante : Représentants du peuple français. » Peut-on dire avec une désinvolture plus achevée: « Prenez un nom équivoque et à tout faire? » Quelques jours plus tard, Mirabeau répondait à une sommation royale : « Nous sommes ici par la volonté du peuple. » On vit dès lors à quoi le mot pouvait servir.
Comme on dhâit peuple, on disait nation sans plus se mettre en peine de comprendre; mais il fallait le dire, et quelquefois sous peine de mort : « Au théâtre... des pièces de circonstance attiraient la foule; un abbé paraissait sur la scène; le peuple lui criait: « Calotiu, calotin ! » et l'abbé répondait : « Messieurs, vive la nation (2;?» C'est le cri qu'on demandait a la princesse de Lamballe et qui l'eût sauvée peut-être. Elle s'écria : « Quelle horreur ! » et mourut.
« Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom. » Que d'échos à cette grande parole de Bossuet, depuis la ridicule définition de la liberté dans la déclaration des droits de l'homme, jusqu'au cri de Madame Roland marchant au supplice : « Liberté, liberté, que de crimes on commet en ton nom ! » Parmi ceux qui frémissent encore à ces syllabes sacramentelles, combien pourraient donner de la chose une idée seulement intelligible?
Sous l'Empire, on agit plus qu'on ne parle, le maître
(1) Ancien Moniteur réimprimé, t. 1, p. 72. Séance <1u lo juin 1789. Nous croirions volontiers que Mirabeau a dit : égide. (â) Chateaubriand : Mémoires d'outre-tombe.
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ayant en grand mépris les bavards et les idéologues. Encore un grand mot vague pourtant, bon pour humilier à la fois les songe-creux et les penseurs.
La Restauration voit renaître les luttes doctrinales et les mots ont un large rôle dans la Comédie de quinze ans. Jésuitisme, parti prêtre, congrégation, réaction : utiles épouvanlails agités par des mains qui n'étaient pas toujours sincères.
De 1830 à nos jours, la confusion augmente, et, avec elle, cette floraison stérile et malsaine. Les mots perfides sont partout : en religion, théocratie, cléricalisme, laïque, liberté de penser et mille autres; — en politique générale, droit divin, souveraineté du peuple; — en philosophie, science séparée, émancipée, sécularisée, et jusqu'aux noms mêmes de la pensée et de la science, devenus pour un grand nombre ce qu'était, il y a cent ans, le nom de la philosophie, nous voulons dire l'antithèse absolue de la foi. De ce chaos, de cette Babel, se détachent trois ou quatre mots plus retentissants et plus populaires, vrais fétiches adorés par la passion des uns et la frivolité des autres : progrès, civilisation, libéî^alisme, principes de 89, idées modernes. Qui a jamais su dire ce que sont les idées modernes, les besoins, les principes, les aspirations modernes, hormis ceux qui nous les donnent bravement comme les noms variés de l'apostasie (1) ?
Les mots vagues sont stériles, car la vérité seule est féconde. Ils sont odieux comme la tyrannie du mensonge ; ils sont humiliants surtout, et quand on les voit suffire à l'esprit moderne, il faut bien s'avouer que cet esprit superbe est trop peu fier (2). Quant au mal dont ils sont
(1) Voir Mfrr PlaDtier: Mandement de 1864 sur les périls cachés sous le nom décevant d'idées modernes. Œuvres, t. 1.
(2) <• 11 n'y a i)as de tyrannie qui me blesse plus profondément que la tyrannie des arands mots : tout ce que je sens en moi de libre, de sensé, d'honnête, se révolte contre cette puissance tyrannique qui peut consacrer avec des mots l'oppression des droits les plus saints. » (Dupanloup : Pacification religieuse.)
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capables, tout le proclame, et les gardiens en titre de la foi, et les hommes simplement préoccupés du bon sens et de la moralité populaire (1). Mais rien ne les condamne plus éloquemment que le cynisme qui en recommande l'usage. Mazzini écrivait : « Les discussions savantes ne sont ni nécessaires ni opportunes. Il y a des mots régénérateurs qui contiennent tout ce qu'il faut et que vous ne devez cesser de répéter au peuple : liberté, droits de l'homme, progrès, égalité, fraternité. Voilà ce que le peuple comprendra, surtout si on y oppose les mots de despotisme, privilège, tyrannie, esclavage, fanatisme, réaction, etc. (2). »
Saint Paul a dit aux premiers fidèles : « Que personne ne vous trompe avec des paroles vaines (3). » Il a écrit à un évêque, son disciple : « Attachez-vous à l'exactitude des termes (4).» Ce double conseil n'a jamais été plus nécessaire qu'aujourd'hui, et pour le chrétien soucieux de garder sa foi, et pour tout esprit jaloux de rester sérieux et honnête. Situation grave ! La discussion est continuelle, universelle, sans frein ni barrière ; elle fait l'opinion, elle gouverne le monde ; et sur toutes les matières capitales, sur toutes les questions de vie ou de mort pour l'homme, en religion, en philosophie, en politique, en histoire, la discussion tournoie dans le vide comme un oiseau affolé. Presque toutes les notions qu'elle agite sont vagues, flottantes, incertaines. Le mensonge ou l'équivoque ont lentement pénétré la plupart des mots usuels et circulent avec eux comme une monnaie fausse. L'honnête homme, le chrétien, si peu qu'il parle la langue courante de ses journaux et de ses brochures, accueille, répète, propage sans y prendre garde mille sophismes implicites contre ses principes et sa foi.
(1) Voir Le Play : V Organisation du travail, § 56 à 60 ; La Réforme sociale, chap. Lxir, § 11.
(2) Villefranche: Vie de Pie IX, chap. v.
(3) Netno vos seducat inanibus verbis. (Ephes. v, 6.)
(4) Formam habe sanorum verborum. (II. Tim. i, 13.)
Le voilà, lui aussi, victime et complice; car, si ces mots confus attestent l'alfaiblissement des esprits, par ailleurs ils rétendent et l'aggravent. Gela étant, l'homme de conscience et d'honneur a deux devoirs précis, impérieux. En 1848, on pressait Lamartine de proclamer le fameux principe du droit au travail, et on lui montrait, pour l'y résoudre, les canons braqués sur l'hôtel de ville. Lamartine répondit noblement : « Vous pouvez me tuer, mais vous ne me ferez point signer une formule que je ne comprends pas. » Sans nous mettre en dépense d'héroïsme, ayons du moins le courage de n'accepter jamais dans la discussion un terme équivoque. Exigeons une définition : c'est notre droit, c'est notre devoir. Bien des discussions en seront arrêtées net : pur bénéfice. La seconde obligation, plus étroite encore, c'est de nous imposer à nous-mêmes la plus entière précision dans les idées ou, ce qui est tout un, la plus sévère propriété dans les termes (1).
Question d'honneur : c'est une àme loyale qu'il faut mettre jusque dans les détails du style, ella loyauté répugne à user d'un mot équivoque aussi bien qu'à se prévaloir d'une allégation douteuse. Question de responsabilité : entretenir, si peu que ce puisse être, le vague dans les idées, c'est coopérer d'autant à l'immense effort qui va se faisant par le monde contre la foi et le sens commun.
(1) « Que de choses daus une épithète I disait Louis XVIII. J'ai toujours été de l'avis de Bossuet qui a dit quelque partque lorsqu'on n'est pas scrupuleux sur le choix des luots, on donne à penser qu'on ne l'est pas davantage sur les choses... Mon peuple est bien persuadi de celte vérité, et les siillets ne manquent jamais à ceux qui négligent la propriété des termes. 11 faut savoir la grammaire et connaître les synonymes, quand on veut être roi de France. » {Mémoires d'une femme de qualité sous Louis XVIII, l. IV, p. 93.)
I/IDKE SIMPl.b; El LES EXIGENCES DE L'ESPIUT. 3-23
Moyens de discerner eulre synouyiiies ; lii pratique de? maîtres, — l'histoire, — l'étymoloi-'ie, moyen principal. — Dérivation. — Composition. — Étymologie proprement dite. — Exemples.
Plus rigoureux à mesure que les questions sont plus hautes et plus délicates, le devoir de la précision oblige toujours. Devoir littéraire autant que moral et dont l'étude ne nous a point détournés de notre but. Point de vague, point d'à peu près. A défaut d'intérêt supérieur et s'agit-il d'un pur badinage, soyons précis pour Thonneur de notre intelligence; cherchons l'idée exacte et le mot juste par respect pour nous-mêmes et, si nous l'osons dire, par une hygiène bien entendue de l'esprit.
Affaire de discernement tout d'abord. Il faut distinguer entre idées analogues, entre termes synonymes, à quoi plus d'un moyen nous peut servir. Pratiquons les grands écrivains, les maîtres du dix-septième siècle et, parmi nos contemporains , quelques rares modèles : nous y apprendrons, entre autres secrets de langue et de pensée, la précision habituelle et le vrai sens des termes. En vérité, quand on passe d'un écrit courant et facile, ce qui veut dire ici médiocre, à ce style plein et fort où tout porte parce que tout a sa raison d'être, on est saisi et ravi de la différence, tout comme Montaigne rencontrant une citation exquise au milieu d'un morceau de nulle valeur. « €'était un précipice si droit et si coupé, que, des six premières paroles, je connus que je m'envolais en l'autre monde. De là je découvris la fondrière d'où je venais si basse et si profonde, que je n'eus oncques puis le courage de m'y ravaler (1). » C'est bien en effet un autre
(1) Montaifrne : Essais, liv. I, cliap. xxv.
324 THÉOIUt: DLIS l! ELLFS-L KTIRES.
monde pour l'esprit que cette prose nette, ferme et signifiante d'un La Bruyère, d'un Pascal, d'un Bossuet, ou chez DOS contemporains, d'un de Maistre, d'un Veuillot ou môme d'un Sainte-Beuve par exemple, au moins quand nul préjugé ne l'engage au déguisement. S'il était permis d'ajouterune autre image à celle de Montaigne, nous dirions qu'entrer là au sortir de cette littérature légère et faite de rien, qui ne supporte pas l'analyse, c'est quitter un nuage brillant pour un paysage baigné de soleil. Point de trompe- Fœil, point d'ensemble fiévreusement enlevé pour couvrir le faible du détail ; tout est solide et résiste au toucher ; ce n'est point le cas de dire avec Voltaire
Glissez, Français, n'appuyez pas.
Bon pour la plupart de ses œuvres personnelles. Chez un vrai maître, même quand il folâtre comme La Fontaine, on peut appuyer toujours. .Le fond est solide, la pensée est nette, parce que tout d'abord l'idée est achevée. Le mot est exact et, en le comparant avec ses entours, on peut en apprendre vite et à coup sûr la signification tranchée. • Yeut-on la voir encore plus claire? Qu'on essaie une substitution ; qu'au lieu et place du mot de Bossuet on hasarde un synonyme : excellent moyen de faire saillir la ditîerence par le sens même de la perte. Employé avec suite, ce procédé peut changer un style en peu de temps.
L'histoire elle aussi aide à fixer les divers aspects d'une idée. Rappelons des exemples bien connus. C'est elle qui nous fera détacher de la notion générale de politesse Vurhanité, cette distinction de manières qu'on ne trouvait bien qu'à Rome (Frbs), entendez si vous voulez dans les capitales, dans les grandes villes ; — et la courtoisie, cette fleur d'élégance dont le terrain propre était la cour. L'histoire nous servira de même à discerner, pour les appliquer à propos, ces nuances d'un même type toujours aimable, le chevalier, Vhonnète homme, le galant homme, Vhomme comme il faut. Les mots entendus par