‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 38 sur 103 · I.'fDÉi; SIMPLF I:T les exigences de L'ESPRIT. 32o · texte numérisé non relu

I.'fDÉi; SIMPLF I:T les exigences de L'ESPRIT. 32o

ailleurs aident à retrouver un siècle et sa couleur vraie (1). Ainsi la rectitude chrétienne de nos pères éclate à merveille dans le titre de //f)^/7///6^ dont ils flétrissaient ensemble les rebelles à l'autorité divine et les afî'ranchis de la morale; et notre siècle s'avoue trop complaisant et trop dupe quand il accepte à la place l'appellation à la fois prétentieuse et absurde de libre penseur. Inversement, l'histoire mieux connue, la vue plus nette des institutions, des mœurs et des opinions courantes de chaque époque,éclaire d'autant le vocabulaire de la langue dans ses transformations et dans la valeur actuelle des mots qui le composent. Combien ont reçu droit de cité entre la première édition du dictionnaire de l'Académie, en 1694, et la septième, en 18771 Combien d'autres attendent, recueillis déjà et comme réunis au seuil dans le dictionnaire de Littré ! Mais surtout combien d'acceptions nouvelles, dont il faut au moins tenir compte en fait, ne serait-ce que pour les rectifier et les combattre ! Et comment bien démêler tout cela sans posséder l'histoire des révolutions sociales, morales, industrielles ou financières qui ont donné à tous ces mots ou la première existence ou leur signification d'aujourd'hui?

Toutefois l'usage et l'histoire ne sont pas le moyen principal. Pour discerner entre synonymes, pour préciser le sens des mots, nous pouvons les étudier dans leur origine, dans leur étymologie.

Une philosophie profonde a présidé le plus souvent à leur formation, philosophie latente, ignorante d'elle-même, populaire par excellence, naïve habileté de l'esprit humain, absolument distincte de la science proprement dite mais plus savante que la science même. L'esprit, en créant les mots, y a mis nombre d'allusions, de rapprochements, d'analogies. Mais il y a un intérêt tout spécial à le suivre dans la dérivation et la composition des termes.

(1) Selon Ozanaui, les langues sout destinées à faire l'histoire des temps qui n'eurent pas d'historien. (Les Germains avant le cftn'sttanisme.)

Tout d'abord il perçoit une réalité, substance, mode ou relation, et il la uommc dans le substantif ou nom par excellence. C'est le corps, Vâtne, la hanté par exemple. Or chacun de ces objets lui présente, réalisée en soi, une qualité universelle, applicable à d'autres individus de même espèce, et il la désigne par l'adjectif que l'adverbe suit de près. Corps donne corporel et corporellemcnt. Enfin à la réalité première correspond une action dont cette réalité même est le principe ou le terme ou enfin le type. De l'idée de corps nous passons à celle ce incorporer; de la notion d'âme à celle CC animer, et ainsi de suite. C'est le premier degré de dérivation. Chaque nom se donne ainsi toute une famille ; puis viennent les alliances avec les familles étrangères, les analogies et les rapprochements indiqués tout à l'heure. Voilà qui jette sur les premiers dérivés une variété infinie, à travers laquelle cependant il est facile de remonter à l'origine et de constater la parenté.

Autre procédé de l'esprit humain. Condamné à l'analyse et toujours ambitieux de synthèse, réduit à conquérir les notions une à une et travaillant sans relâche à les unir, il a imaginé d'étendre le champ de sa simple appréhension en liant plusieurs idées en une, et en les enfermant sous un signe unique où il pût les lire à la fois. Le résultat de cet effort est encore une idée simple, car le jugement ne s'y montre pas, même implicite ; mais une idée plus étendue déjà et plus riche. C'est un mot unique, mais un mot composé. La Grèce excellait à fondre ainsi en une plusieurs notions simples, et Joseph de Maistre n'a pas tort quand il loue Homère d'exprimer d'un mot : « Ils répondirent par une acclamation favorable à ce qu'ils venaient d'entendre. » Le latin n'aime pas autant les composés. Avec son génie si rigoureusement analytique, le français leur est moins accueillant encore. Les tentatives de Ronsard y ont échoué, et Fénelon n'ose hasarder en ce point qu'un regret timide.

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Or si, pour distinguer les termes, nous avons moins que d'autres peuples la ressource de remonter du simple au composé, du moins pouvons-nous bien souvent comparer le mot français au latin d'où il procède. C'est en effet une dérivation d'un autre ordre, dérivation plus vaste et combien lumineuse ! On a rêvé de simplifier notre orthographe en omettant les lettres que l'oreille n'entend pas , mais qui conservent dans le mot la trace de son origine et de son histoire. D'autres supprimeraient volontiers le peu qui nous reste d'études latines. Dieu nous préserve de l'un et de l'autre! Nous y perdrions, avec l'étymologie facilement reconnue, la meilleure chance d'entendre la plupart des mots de notre langue. A défaut d'autres motifs, l'amour du français doit nous attacher au latin.

C'est que le latin est notre grand trésor étymologique et que l'étymologie est la meilleure clef du sens propre des termes. Son nom seul nous le rappelle. Dans l'usage, il désigne l'origine des mots; en soi et par sa composition même il dit « irai discours, » signification vraie. Pouvons-nous être mieux avertis de chercher dans l'origine de chaque terme l'idée précisée laquelle il correspond ? Ainsi l'étymologie et l'histoire sont d'accord à nous figurer Vexil comme une moindre peine que le bannissement. L'exil n'est qu'une fuite précipitée (ex salir e) hors du lieu natal, fuite qui peut d'ailleurs être volontaire et qui, à Rome, sauvait des autres châtiments (1). L'ancien radical germanique hann, latinisé au moyen âge, implique une idée de sentence, de publicité (2), d'où il suit que le bannissement emporte l'intervention d'une autorité qui prononce. Je puis m'exiler, mais non pas précisément me

(1) « L'exil n'e?t point un supplice, mais un refuse, un port contre ' la menace du supplice. » (Gicéron : Pro Cœcinâ.)

(2) Bans de mariape. Ban et arrière-ban de milice. fîan?iière^ emblème du droit de convocation, signe de ralliement pour les convoqués. Four banal, terrain banal, banalité, lieu commun. Partout l'idée de publicité officielle ou de fiommunauté.

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bannir, sinon par cet abus de langage, assez rationnel du reste, qui m'autoriserait à dire que je me condamne moimême à l'exil. L'étymologie fait de même saillir la différence entre les idées de patrie, de nation, de pays. La patrie est avant tout le lieu des pères. Les tribus américaines avaient raison d'emporter dans leurs émigrations les ossements des ancêtres, car

C'est la cendre des morts qui créa la patrie,

et l'on voit tout d'abord combien \e patriotisme s'allie mal au mépris révolutionnaire des traditions. Le mot nation dit surtout communauté de naissance, fraternité entre hommes sortis d'une même race. Quant au pays, c'est le village, pagus; c'est, selon l'expression moderne, la petite patrie, que la Révolution prétend faire oublier pour la grande, sans prendre garde que la grande sans la petite risque souvent de n'être qu'une abstraction froide. Ici encore les mots parlent. N'est-ce pas \e paysan qui souffre plus que personne du mal du pays ?

C'est pour l'esprit un vif et sérieux plaisir de creuser ainsi jusqu'à la racine de chaque terme. La précision de l'idée est la première récompense de ce travail, mais il y en a d'autres : vérités de bon sens, insinuées tout au moins; raisonnements simples et de conséquence dormant pour ainsi dire à fleur des mois et que la moindre attention éveille. Combien nous serions mieux armés contre le sophisme, si nous faisions l'effort d'entendre mieux et de parler plus exactement notre admirable langue française (1) 1 Par un côté, cet effort ne fut jamais plus aisé. Une philologie sévère nous empêche de nous égarer à la recherche des origines. L'étymologie, qui^fut toujours une séduction pour l'esprit, ne lui est plus un piège. Elle a ses lois assurées, pour nous garder au besoin des exagérations

^i) Voir Dupanloup : Haute éducation intellecluelle.

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systématiques de Ménage comme des hardiesses aventureuses qui entraînent parfois le génie, Platon par exemple ou Joseph de Maistre (1). Donc rien déplus facile au bon vouloir que d'apprendre la propriété des termes en apprenant l'étymologie. Ce sera la condition première du style et tout ensemble une garantie excellente pour le bon sens.

Les synonymes distingués, lequel choisir ? Celui qui s'ajuste le mieux 4 l'ensemble. — Une demi-phrase de Bossuet.

Nous avons supposé l'écrivain arrêté un moment par l'analogie de certaines idées ou, ce qui est tout un, par la synonymie de certains termes. L'usage, l'histoire, l'étymologie ont commencé de lever ses doutes. Il a distingué les nuances ; il peut choisir en pleine lumière.

Mais d'après quels principes ? Les mots une fois connus dans leur signification précise, qui nous fera prendre celuici de préférence? Gardons-nous d'une confusion trop facile. Le choix qui nous occupe n'a rien de commun avec l'efiort de mémoire par où nous cherchons souvent un mot qui se dérobe, une idée que nous sentons là, tout prés, mais qu'un léger voile nous cache encore, à peu près comme on s'efforce de rappeler un nom propre ou une date. En ce cas, il n'est que l'attention patiente pour rompre l'espèce de charme qui tient le mot captif. Ce que nous supposons présentement est tout autre chose : c'est l'élection réfléchie d'une idée entre plusieurs également présentes, la préférence donnée à un mot, à l'exclusion d'un autre que nous avons en même temps dans l'esprit et pour ainsi dire sous la main.

(i) Voir ces rèfrles dans la préface du Dictionnaire de Littré. — Cf. Br.icliel ; Grammaire historique, introduction. — A. Loiseau : Histoire de la langue française, etc.

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Or ce qui nous doit déterminer, c'est la convenance parfaite du mot avec ceux qui l'entourent, ou plutôt — car l'idée est tout — c'est le juste rapport de l'idée avec la pensée où elle entre comme élément. Parmi les divers aspects d'un même objet principal, celui-là fixe notre choix, qu'il est plus à propos de mettre en lumière ; et cet à-propos est chose relative, il dépend de l'ensemble de la pensée.

Nous n'écrivons point un manuel d'écoliers, et toutefois un exemple est ici indispensable. Ne le cherchons pas loin; prenons une phrase qui est dans toutes les mémoires, la première de l'oraison funèbre de la reine d'Angleterre. Tel qui la sait par cœur y a peut-être encore quelque chose à découvrir. Aussi bien n'irons-nous même pas jusqu'au bout.

« Celui qui règne dans les cieux et de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté, l'indépendance... » Pour nous convaincre de l'heureux choix des mots, essayons quelques synonymes : c'est la pierre de touche de la justesse.

Pourquoi Bossuet n'a-t-il pas dit : « Celui qui commande aux cieux? » Ainsi a fait Racine, et avec quelle élégance !

Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux,

Frémissez, peuples de la terre, Ce Dieu jaloux, ce Dieu victorieux

Est le seul qui commande aux deux.

Ni les éclairs, ni le tonnerre

N'obéissent point k vos dieux (1).

Eh bien 1 commander est à sa place dans la strophe, parce qu'il s'agit de dieux rivaux qui se disputent l'empire du ciel et l'obéissance des créatures. Chez Bossuet, régner sera le mot propre. Pourquoi? En raison de sa corrélation étroite et saillante avec la pensée générale. Roi du ciel, Dieu est précisément à ce titre le maître et le docteur

(I) Racine : Esther, ncte I^ chœur.

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des rois du monde. Sa royauté nécessaire fait et montre plus immédiatement son droit sur ces royautés d'aventure et d'emprunt « que nous regardons de si bas (1). »

On nous rappelle que de lui relèvent tous les empires. Pourquoi ne pas dire qu'ils en dépendent? L'expression serait encore juste et forte, mais nous laisserions échapper l'idée de vasselage empreinte dans le mot même. Nous porterions atteinte à la pensée générale, où Dieu nous est présenté, non pas seulement comme le souverain, mais comme le suzerain des rois. C'est la vieille hiérarchie féodale qui s'achève et se couronne. Dieu montre aux princes que «pour être assis sur le trône, ils n'en sont pas moins sous sa main et sous son autorité suprême (2). »

Or à D'ien appartient h gloire. Écrivons qu'il hpossède : quelle différence 1 Un pur fait, à la place d'un droit, du droit primordial, unique. A ce compte. Dieu n'a sur les rois qu'une supériorité trop mesquine. Eux aussi possèdent, mais sans que rien leur appartienne: majestés empruntées à qui Dieu communique sa puissance, jusqu'à l'heure où il trouve bon de la retirer à lui-même et de ne leur laisser que leur propre faiblesse. Toutes ces pensées, qui suivent immédiatement dans le texte, font ressortir la propriété parfaite du mot que nous discutons (3).

C'en est assez pour mettre en pleine évidence la loi fort

(1) Bossuet : Oraison funèbre de la duchesse d'Orléans.

(2) Bossuet : Oraison funèbre de la reine d'Angleterre.— Horace avait déjà employé l'image analogue :

Regum limendorum in proprios grèges, Reges in ipsos imperium. est Dei.

(3) Serait-il sérieux de dire que Bossuet n'a point soneé à tout cela, non plus que les autres maîtres à certaines finesses dont les critiques leur font honneur ? Un musicien habile improvise selon les lois de l'harmonie et delà logique musicale, sans même se laisser le temps d'y réfléchir. Sans avoir soin de s'arrêter à y prendre garde, un esprit puissant et mûr écrit avec plénitude, justesse et visrueur Mais ces qualités sont réellement dans l'œuvre, et c'esrfort bien fait à un esprit ordinaire de les y étudier pour les rendre siennes. Encore le musicien et l'écrivain de génie ont-ils dû commencer parla réflexion de détail pour arriver à cette justesse facile qui devance la réflexion.

simple qui préside au choix des termes, des idées. Leur mérite, aux yeux de l'esprit, est dans leur justesse; et leur justesse est pratiquement toute relative, elle consiste dans leur rapport exact avec la pensée d'ensemble. Par là commence la logique du style, sa vérité. ♦

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