‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 39 sur 103 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

L'idée simple et les facultés autres que rintelligence.

Exigences de l'imagination quant à l'idée simple. — Elles sont mûr;ilement constantes. — L'image. — L'image mêlée h la notion de pure intelligence. — Échange de lumière entre elles deux : Bossuet. — Charme, puissance, mérite de ce mélange.

L'âQie. entière a droit et action sur le style et sur ses moindres détails. L'idée simple ou le mot, qui est dans le style l'éléDQent premier, irréductible, subit donc l'influence de toutes les facultés humaines, mais a des degrés divers. L'intelligence du lecteur et de l'écrivain y intervient sans relâche, exigeant la justesse d'une part et s'y efforçant de l'autre. Il n'est permis à aucun terme d'être impropre, à aucune idée d'être seulement approchante, c'est-à-dire au fond, inexacte. L'esprit sérieux qui veut bien nous écouter poursuit sans quartier ni trêve notre naturelle indolence, et ne nous accorde pas un seul instant la molle facilité de l'a peu prés. Nous avons dit longuement cette exigence ; il nous sera possible de passer un peu plus légèrement sur les autres.

Celles de l'imagination n'ont pas cette inexorable continuité; elles ne sont que moralement constantes. Il n'est pas besoin que chaque mot soit une image, c'est-à-dire que chaque notion immatérielle s'enveloppe d'une autre notion sensible pour se présenter tout ensemble à l'esprit et aux yeux. Mais si l'image n'est pas forcée d'être conti-

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iiuelle, encore la faul-il assez fréquente. L'imagination ne veut pas chômer longtemps.

Pai' suite, l'écrivain préfère souvent à l'idée nue, sulïisante pour l'intelligence, le trait sensible qui fait voir et comprendre tout à la fois. Le rival de Joad serait assez bien entendu s'il disait :

Je ceignis la tiare et devins son égal.

11 dit : « Je marchai son égal (1), » et son triomphe nous apparaît aux yeux, non-seulement dans cette égalité de rang que le mot nous rend visible, mais encore parce que nous nous représentons comme d'instinct l'allure affectée et majestueuse à faux qui est propre à l'orgueil (2).

Par suite encore, dans la trame continue du discours, on entrelace habilement les images et les notions de pure intelligence. La Bruyère a mis l'art d'écrire à bien définir et à bien peindre. Or le secret de maître est dans le juste " tempérament du bien peindre et du bien définir, du dessin et de la couleur, de l'idée nue et du trait sensible, de la notion et de l'image, de l'objet propre de l'esprit et de celui de l'imagination.

Mais quand le tempérament sera-t-il juste? Quand le sensible et l'immatériel, loin de s'embarrasser, se compléteront et s'aideront mutuellement. En ce point, sans faire tort à personne, Bossuet nous semble le grand modèle. Qu'on l'ouvre à peu prés au hasard; on ne pourra lire une page sans rencontrer ces deux choses : l'image très juste et très signifiante en soi ; puis, entre cette image et les notions intellectuelles qui l'avoisinent, une liaison féconde, un véritable échange de lumière. Tantôt l'idée précède, mais l'imagination suit, qui la fixe, la colore, l'incarne

(1) Racine: Alhalie, III, 3.

{'2) A proprement parler, l'orgueil ne marche pas, il se transporte : « magnd se mole ferebat, » dit très bien Virgile. Et sous le premier Empire ne disait ou pas plaisamment : « J'ai vu l'archichancelier qui s'archipromenait ? »

L'IDÉI:; SIMPLE E[ L'IMAGINATION. 3'J3

pour ainsi dire. Tantôt l'image vient la première, mais l'idée est là tout prés, qui l'explique et en offre à l'esprit toute la substance doctrinale. Tel est le procédé habituel de Bossuet, plus apparent dans la marche et le tour du développement ou de la pensée, mais déjà bien visible dans le détail et dans les mots. Ainsi ce merveilleux esprit, si complet dans sa force et si réellement populaire dans sa hauteur, unit sans relâche le monde sensible au monde immatériel et les éclaire l'un par l'autre.

Or il y a là un ravissement pour l'âme, saisie et investie du vrai par toutes les puissances à la fois. Dieu n'a pas fait la lumière seule, mais encore la couleur et sa riche variété, de même il a fait nos yeux pour la couleur et non pas seulement pour la lumière. C'est joie exquise qu'une vérité de bon sens entrant dans l'esprit comme le rayon dans le cristal ; mais quand la vérité s'enveloppe d'une image vive et parlante, c'est joie plus exquise encore. L'imagination est pour le bon sens une alliée toute-puissante. Le génie, qui le sait et qui ambitionne d'éclairer les esprits inférieurs, met sa gloire à trouver par où la vérité de raison, la vérité abstraite, peut devenir pour ainsi dire vérité d'imagination et partant vérité populaire. Cette visée est manifeste chez tous les écrivains ou parleurs vraiment originaux. Bossuet y excelle, nous l'avons dit, et, plus près de nous mais chacun à sa façon, Louis Veuillot et Joseph de Maistre. Ainsi faisait saint Augustin quand, par exemple, il exposait la Trinité à ses pauvres pécheurs d'Hippone ; ainsi fait le plus souvent le Maître divin de la parole populaire : l'alliance étroite, l'entrelacement continu de l'imagination au bon sens est l'un des traits à part qui caractérisent l'éloquence de Notre-Seigneur Jésus- Christ.

Ne nous y trompons pas du reste, ce peut être condescendance, mais c'est puissance en même temps. Pour colorer ainsi la doctrine, il faut la posséder jusqu'au fond, en elle-même et dans ses rapports d'analogie avec le

monde sensible ; il y faut une science consommée, une double science, pourrions-nous dire. Aussi quand l'orgueil, jaloux de nous éblouir plutôt que de nous éclairer, se joue dans l'abstraction savante et affecte de dédaigner le secours de l'imagination comme on dédaignerait une mésalliance, nous sommes tentés d'y voir plutôt l'impuissance érigée en système (1). Nous pensons que plus de réflexion et d'étude lui permettrait, dirons-nous, de descendre ou de monter à cette région où l'idée reçoit de l'imagination corps, couleur et vie. Volontiers nous lui rappellerons avec Joubert que « la véritable métaphysique ne consiste pas à rendre abstrait ce qui est sensible, mais à rendre sensible ce qui est abstrait, apparent ce qui est caché, imaginable, s'il se peut, ce qui n'est qu'intelligible, intelligible enfin ce qui se dérobe à l'attention (2). » Non certes qua nous voulions dissuader le penseur de s'affranchir du sensible et de se faire abstrait, pour plus de sûreté, dans ses méditations personnelles. Nous l'avertissons seulement que là n'est point tout son rôle, qu'après le vrai saisi et fixé dans la réflexion abstraite, il reste de le ramener à un état moins impalpable, de l'humaniser par l'imagination, ce qui n'est point l'altérer ni l'avilir, mais le rendre plus vrai encore.

Ainsi peut-on dire en un sens que la pensée n'est pas achevée tant que l'imagination n'y a point eu part, tant qu'elle n'y a pas à tout le moins semé les images parmi les notions de raison pure.

(1) Le cas n'est point chimère. On 'verra dans le chapitre suivant que la métaphore nuageuse est une des plaies du style moderne. V. Hugo, l'homme àTimagination si puissaDte,n'est-il point, par instant;;, insupportable par l'ahus des abstractions ?

(2) Joubert ; Pensées, tit. ii, n» 26.

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