L IDÉE SIMPLE ET LA SENSIBILITÉ
Exigences de la sensibilité. — Pathétique indirect : force contagieuse du sentiment; elle peut se trouver dans un mol. — La personnification constante; le drame dans le style. — S'accoutumer à penser par tout soi-même à la fois.
Cela fait, reste encore l'obligation d'y mettre le sentiment. L'élément premier du style, l'idée simple, relève de la volonté sensible autant que de l'imagination, et cette autre dépendance a, comme la première, une véritable continuité morale. On ne peut exiger que la sensibilité marque chaque mot de son empreinte; mais ici, comme tout à l'heure, nous avons à satisfaire une faculté qui ne s'endort jamais longtemps. Le sentiment doit donc apparaître sans interruption notable dans toute la trame du discours; et voilà pour influer souvent sur la dernière forme à donner aux idées ou, ce qui revient au même, sur les mots à choisir.
Mais il est bon de mieux entendre comment une idée simple, un terme isolé, peut offrir à la volonté sensible une satisfaction véritable et complète en soi. C'est une erreur de jugement assez commune de ne compter pour quelque chose que le pathétique direct, l'effort, l'impulsion immédiate, explicite, manifeste, imprimée à l'àme dans le sens d'une émotion déterminée (Ij. Il en existe un autre, tout aussi réel que le premier et d'ailleurs singulièrement puissant à lui préparer les voies : on l'appellerait assez exactement le pathétique indirect; il est surtout dans la force sympathique du sentiment, non plus imposé
(1) Erreur vraiment commune. Oue d'auteurs nous jugeons froids parce qu'ils ne s'efforcent pas ouvertement de nous émouvoir, ou seulement quand ils oublient de nous en avertir à grand bruit I Preuve entre plusieurs autres que notre sensibilité s'est appesantie par les excès où l'a condamnée la littérature contemporaine. (Cf.liv.l, chap. il, §4.)
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par un etïort et une provocation manifestes, mais insinué par cela seul qu'on le montre, et agissant par sa naturelle puissance de contagion. En effet, que l'émotion soit contagieuse, c'est l'expérience continuelle. J'entends un récit animé. En dehors même des impressions plus personnelles qu'il peut me donner, je partage sans y prendre garde les passions de tous les personnages mis en scène; elles retentissent en moi comme un écho affaibli mais toujours sonore, et d'autant mieux que mon âme est plus généreusement ouverte, moins resserrée par Pégoïsme et le scepticisme moqueur. Peindre le sentiment, c'est commencer de le répandre (1).
Or on le peint d'un mot, et voilà par où la sensibilité peut intervenir activement dans le détail du style. Par suite, le mot de sentiment s'ajoute et s'entremêle souvent aux notions d'intelligence, assez heureux quelquefois pour faire en même temps image et satisfaire tout l'homme du même coup. Par suite encore on le préfère souvent à l'idée pure. Qu'est-ce à dire au fond ? Que pour traduire mieux les rapports des objets et leur action mutuelle, on les personnifie eux-mêmes, on leur prête les mouvements et les passions de notre sensibilité. Les voilà doués d'une âme et leur action devient un drame. Chez Virgile, une épée qui se brise dans la main est un traître qui déserte en face du péril :
... At perfidus ensis Frangituf, in medioque ardenlem deserlt ictu.
Pour Bossuet, le malheur n'est pas une abstraction, une
(1) « Pendant que Philoctète avait raconté ainsi ses aventures, Téléinaque était demeuré comme suspeudu et immobile... Toutes les passions violentes qui avaient acité Hercule, Ul3'sse,Néoptolèmej paraissaient tour à tour sur le visage naïf de Télémaque, à mesure qu'elles étaient représentées dans la suite de cette narration... Quand Philoctète dépeignit l'embdrras de Néoptolèuie qui ne savait point dissimuler, Télémaque parut dans le même embarras et dans ce moment ou l'aurait pris pour Néoplolème. » (Fénelon, Télémaque, liv. XUI.)
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relation, un mode; c'est un ennemi, un fort armé qui nous assiège et nous investit de toutes parts. L'ennui devient un maître inexorable, tyrannisant de plein droit l'àme qui s'est dégoûtée de Dieu; la fortune, une prêteuse avare à laquelle il ne faut rien laisser de ce qu'on lui peut ôter par conseil et par prévoyance. La mort surtout n'apparaît guère que personnifiée ; c'est la grande ennemie, victorieuse de toute puissance purement humaine et qui, pour couronner ses triomphes, éteint en nous jusqu'à ce courage par où nous semblions la défier. Dans le langage des maîtres, vous voyez circuler partout le drame, c'est-à-dire le sentiment, la chaleur, l'àme. Nous aurions honte de nous attarder à ces remarques tout élémentaires, s'il n'y fallait encore prendre sur le fait la nature même de l'homme. L'homme se plaît d'instinct à répandre partout sa vie, à la prêter à tous les êtres, à les élever en idée jusqu'à lui, sans doute pour se retrouver en eux. C'est l'imagination qui crée l'illusion, mais c'est la sensibilité qui en profite. Les enfants le font dans leurs jeu.\ et le génie dans son style. C'est que les enfants sont plus près de la vraie nature, plus simples, plus naïvement hommes, et que le génie, de son côté; revient par sa supériorité même à ces instincts légitimes et de race dont l'expression vive est le triomphe de l'art.
Nous l'indiquions tout à l'heure, l'imagination et la sensibilité sont rarement séparables ; elles s'appellent l'une l'autre ; l'image introduit le sentiment, quand elle ne le contient pas en elle-même. Que l'écrivain s'étudie donc à les associer d'ordinaire et à les nouer étroitement à l'idée pure. Mais pour y habituer son style, nous lui demandons comme condition indispensable d'y façonner sa pensée. Qu'il s'accoutume à repasser légèrement de l'abstraction, qui dégage le vrai comme la statue du bloc, à la contemplation,qui l'anime comme les chairs et l'àme font le squelette. Qu'il affine, par l'attention simultanée de toutes ses puissances, le don inné d'observation et l'instinct drama-
tique. Qu'il s'intéresse à tout, mais de préférence à cette vie morale qu'il lui faudra mettre ou retrouver en tout. Le style est à ce prix, comme la grande conception ellemême; le style, c'est-à-dire le bien définir, le bien peindre, et le bien émouvoir oublié par La Bruyère. Notons-le une fois de plus: écrire ou parler, c'est donc bien et par excellence œuvre d'homme ; savoir écrire, c'est être un homme naturellement accompli. Nous voilà loin des procédés plus ou moins factices et du préjugé qui réduit là toute la littérature.
La volonté considérée comme appétit du bien honnête. — Elle exisje constamment au mot la dignité. — Dignité absolue et bassesse. — Qui fait la limite entre les deux.? — Pourquoi insister sur la dignité absolue ?
En pratique et pour une certaine part , la volonté se confond avec la sensibilité qui est son mode naturel dans l'homme. Elle doit s'en distinguer par ailleurs, c'est-à-dire par son objet propre. Elle est l'appétit généreux du bien, mais surtout du bien honnête, de celui qui, par delà l'utilité grossière et les avantages de la vie du corps, agrée à la nature raisonnable et envisagée comme telle. Cet objet supérieur de la volonté, c'est tout ce que nous aimons sous les noms de justice, de droiture, d'élévation, de noblesse, d'honneur.
A ce compte et comme appétit généreux de l'honnête, la volonté va étendre sur le style, sur l'idée, sur le mot, un droit rigoureux, des exigences aussi continuelles, pour une partie du moins, que celles de l'intelligence même. La volonté réclamera de l'idée, et par conséquent du terme, la convenance, la dignité.
Tout d'abord il est pour le langage une dignité absolue, invariable, indépendante de toute circonstance ou hypothèse, dont aucun mol n'a droit de s'affranchir.