CHAPITRE III
L'action ordonnée. — Proportion de la parole aux objets, — Naturel.
Influence de l'objet sur la parole. — L'objet mesure la part d'act-iou des facultés. — Résultats ; la variété, — le naturel.
Dans le concours incessant des facultés à la création de la parole littéraire, la part de chacune est réglée par deux mesures : l'une invariable, c'est leur hiérarchie essentielle ; l'autre indéfiniment variable et souple, c'est la nature des objets. Attachons-nous à cette dernière partie de la seconde loi fondamentale.
Voici donc, après les facultés qui font la parole, un élément nouveau d'étude, l'objet même que la parole exprime. Objet vaste, disons mieux, universel. Le monde, l'homme. Dieu, leurs mutuels rapports, c'est-à-dire la vie à ses degrés divers et avec la mouvante variété de ses phénomènes, tout ce qui enflamme et ravit ma curiosité, tout cela ne m'apparaît pas seulement dans mes réflexions solitaires. Tout cela m'arrive à travers la parole qui me l'enseigne ou me le rappelle, c'est-à-dire à travers une autre âme qui l'a conçu d'abord et me le rend afin que j'en jouisse à mon tour.
Et j'entends que, pour me rendre les objets tels qu'ils sont, la parole a besoin de s'accommoder à leur caractère, gracieuse ou forte, riante ou sévère, simple ou grandiose^ diversement colorée et chaleureuse au gré de leurs mobiles
l'KOPORTiOiN UE LA PAROLE AUX OBJETS. 41
exigences. J'entends qu'avant de me les traduire dans la parole, l'âme qui me parle a dû elle-même se plier à eux, se modeler sur eux, se faire, selon l'expression célèbre, ondoyante et diverse à leur image, en un mot et dans un sens vrai, prendre leur forme, comme fait le métal incandescent dans tous les moules où il est versé. Qu'est-ce à dire pratiquement? Que, sous leur influence fidèlement subie, chacune des puissances naturelles s'est plus ou moins déployée, chacune des quatre cordes de la lyre a vibré avec plus ou moins d'ampleur. Ici l'imagination a pris l'essor, et la sensibilité avec elle; ailleurs, sans rester inertes, elles ont cédé à la raison précise et vigoureuse une prépondérance plus marquée.
Donc l'àme d'abord et la parole ensuite ont le devoir rigoureux de se proportionner exactement à l'objet qu'elles entreprennent de me faire voir. La nécessité s'impose et toute preuve serait de trop. Mais les suites sont si vastes, et, si nous ne nous trompons, si belles," qu'il y aura plaisir et profit à nous y arrêter quelque temps.
Tout d'abord voilà qui assure à l'œuvre littéraire cette variété dont quelques esprits semblent parfois trop en peine. Non certes que nous y donnions peu d'importance, mais à quoi bon en faire un précepte spécial ? Qu'on nous avertisse de varier notre ton parce que la monotonie endort ; à la bonne heure ! Mais le plus simple et le meilleur ne serait-il point de nous dire : suivez la nature des choses ; sentez et rendez fidèlement chacune à mesure qu'elle se présente, et vous éviterez la monotonie sans avoir besoin d'y prendre garde ; la variété des objets fera d'elle-même celle du discours.
Toutefois cette proportion de la parole aux objets fait plus encore. Elle achève le imturel déjà commencé par l'équilibre des facultés de l'auteur, le naturel, agrément victorieux de la parole, le naturel qui est excellemment puissance et ordre, puissance parce qu'il atteint à la mesure vraie des choses, ordre parce qu'il ne la dépasse point.
Le naturel, vrai des choses et de Tâme. — Ses nuances diverses. — Le naturel chez l'auteur, double équation : — de l'expression avec l'impression, — de rimpression avec l'objet, — par l'intellisence, l'imagination et la sensibilité.
Qu'est-ce en effet que le naturel? Le vrai, le vrai des choses et en même temps le vrai de l'âme qui me les montre. Je vois les choses telles qu'elles sont, je les vois au vrai ; mais il n'en est ainsi que parce que l'âme qu'elles ont traversée pour venir à moi est bien aussi telle qu'elle doit être, c'est-à-dire dans le vrai de la nature humaine. Supposons-la impuissante ou en désordre : le miroir infidèle ne rendra que des images menteuses, ou ternes et vagues, ou grossies et colorées à l'excès. Ainsi le vrai des choses rayonnant dans une peinture exacte accuse infailliblement le vrai de l'âme. Je jouis de l'un par l'autre, et de tous les deux réunis se compose dans Toeuvre littéraire cette qualité exquise, suprême, que j'appelle d'un mot le naturel.
Le naturel est comme une fleur unique à plusieurs nuances et dès lors à plusieurs noms, mais tous gracieux à l'égal des nuances qu'ils distinguent. Nous l'appelons simplicité s'il nous plaît surtout d'exclure l'apprêt, la recherche. Nous disons naïveté quand la simplicité est extrême et jaillit de source comme chez l'enfant. La candeur est simplicité encore, mais c'est la simplicité propre à l'âme ignorante du vice. Joignez-y un parfum de distinction native, la candeur devient l'ingénuité. Bonhomie dit simplicité joyeuse, esprit fin mais bon cœur. A le bien prendre, toutes ces aimables et délicates choses sont la simplicité, et la simplicité est, selon qu'on voudra l'entendre, fille ou mère du naturel. Revenons donc à cette qualité exquise et pénétrons-la de notre mieux : c'est commencer de nous la rendre propre.
PROPOMTioN dp: i.a parolk alx objets. 43
Le naturel, chez l'homme qui écrit ou parle, naît d'une double équation : équation de l'impression intime avec les objets, équation de l'expression extérieure avec l'impression intime. Qu'on ne s'étonne pas de ce mot d'équation : nous ne l'empruntons pas aux mathématiciens ; c'est plutôt saint Thomas qui nous le suggère. Quoi qu'il en soit, voir les choses telles qu'elles sont, les montrer telles qu'on les a vues, c'est être naturel.
Or de ces deux équations indispensables, la seconde n'est pas pour nous arrêter longuement. Écrivains, sachons notre langue; orateurs, sachons en outre la langue de la voix et celle du geste. L'instrument une fois conquis, rien qui nous empêche de traduire et notre âme et les choses ; l'expression va cadrer sans peine avec l'impression.
Le grand point est que l'impression elle-même soit à la mesure réelle des objets ; c'est que nous nous fassions tout d'abord une philosophie complète et pratique, voyant les choses telles qu'elles sont, les estimant ce qu'elles valent, et cela, non-seulement par la raison et, comme on dit, à la fine pointe de l'esprit, mais par toutes les facultés appliquées en concours et en ordre. C'est que nos puissances aient acquis cette facile souplesse et gardé cet équilibre parfait, qui les font vibrer toutes harmonieusement et dans une proportion exacte avec le coup qui les frappe. Ici, comme toujours, à l'intelligence, à la .raison, le premier rôle.
La vérité, selon saint Thomas, consiste essentiellement dans l'équation d'un objet et d'une intelligence (1;. Mais entre l'intelligence divine et la mienne il y a cette différence, que l'une fait la vérité des objets, tandis que l'autre, la mienne, reçoit sa vérité des objets mêmes. L'intelligence divine précède les objets, au moins dans l'ordre de la cause. Ils existeront s'il plaît au vouloir divin de les appeler à l'existence ; en attendant, ils sont possibles parce que Dieu
(1) Saint Thomas : Quœst. disp. — Q. I, de Veritate, art. 3.
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les a conçus. Ils ont le degré de perfection, d'être et par conséquent de vérité, que leur attribue la conception divine. C'est dire que leur vérité consiste à égaler cette conception ; c'est dire que cette conception les mesure à la lettre. Au contraire, la niienne se mesure nécessairement sur eux. Venue après eux, ma puissance de concevoir n'a aucune part à la constitution de leur essence. Je suis spectateur et non créateur des choses. Quand mon esprit s'est éveillé à son tour, il a rencontré le monde physique, le monde des âmes, Dieu même et les relations indéfinies qui les unissent. N'ayant rien fait de tout cela et n'y pouvant rien défaire, il n'avait que deux routes à suivre : ou se tromper sur tout cela, ou élever ses conceptions au niveau de tout cela, c'est-à-dire les mettre en équation avec tout cela. Le bon sens rompt ici en visière à l'idéalisme de Kant. Homme, ce n'est pas mon esprit qui donne leur forme aux êtres. Ils l'ont d'ailleurs, et sa gloire à lui c'est de les comprendre, c'est-à-dire de s'y conformer ou, selon la vigueur toute scolastique du mot, de s'en informer (1). Gloire réelle, et parce qu'elle me laisse — nous le verrons — une activité magnifique, et parce qu'en mettant ma pensée en équation avec les objets, je la mets par leur intermédiaire en équation avec celle de Dieu même. Je pense d'eux ce qu'il en pense; passant à travers eux, je me rencontre avec lui dans le vi*ai.
Mais je cherche le naturel, et les objets conçus au vrai ne m'en donnent encore que la moitié. Parla, je pense et je puis parler conforménxent à leur nature ; je ne puis encore le faire conformément à toute la mienne. Je ne suis pas un esprit pur. L'impression totale, vraiment humaine, qu'il me faudra traduire par la parole, n'est pas achevée dans ma seule intelligence ; elle suppose un mouvement simul-
(1) Le mot est d'une vérité frappante. Apprendre une chose c'est s'en informer, la savoir, c'est en être inforriié. La philosophie populaire du lanpafre nous rappelle ainsi qu'apprendre ou savoir, c'est donner ou avoir donné à notre esprit la forme propre des ohjels.
Pi;opoi',TiO-N ni:; l.v paiioli: alx objets. 4o
tané de mon imagination et de ma volonté sensible. Pour que l'impression égale les objets, il ne suffit pas que l'esprit y voie clair et en raisonne juste : encore faut-il que l'imagination les saisisse et les fixe sous l'enveloppe sensible la plus transparente et la plu§ opportune ; encore faut-il surtout que la sensibilité s'en affecte autant qu'ils le méritent ni plus ni moins. A ce compte l'équation est achevée : par tout moi-même, par toute ma nature d'homme, j'ai saisi tout ce que je puis saisir de la nature de l'objet. L'impression intime est exacte; elle est deuxfois naturelle, parce qu'elle est conforme à la nature de l'objet et à la mienne. Si je sais ma langue, l'expression n'a plus qu'à jaillir, elle sera naturelle comme l'impression.
Le mangue de naturel, l'oriîrmalité fausse. — L'oricinalilé vraie compatible avec le naturel. — L'orifrinalité est inécalité et dissemblance. — Le naturel n'entrave ni l'une ni l'autre.— Unité et diversité dans la beauté physique, intellectuelle, surnaturelle. — Quelle oricinalité ambitionner dans la pratique ?
Le naturel, c'est la mesure parfaite, le ni plus ni moins de tout et en tout. Donc, à parler rigoureusement, on y manque de deux manières, par excès ou par défaut. Toutefois la prétention va si bien avec l'impuissance, les écrivains médiocres semblent tellement jaloux de se distinguer en outre-passant la nature, que, dans la tradition fondée du langage, le manque de naturel devient la note propre de l'excès gauche, de la fausse originalité.
Mais que sera la véritable? Et comment l'accorder avec le naturel que nous venons de décrire, avec l'obligation de dire le vrai des choses selon la nature vraie de l'âme? Les choses sont les mêmes pour tous; au fond, l'âme est chez tous de même nature. Faudra-t-il donc parler tous de même? A ce compte, que devient l'originalité?
Dans ce temps de fantaisie souveraine, l'objection n'est
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point chimère, et d'ailleurs il importe de voir combien large et magnifique est la liberté que le sens commun nous laisse. Oui certes, avec le naturel, l'originalité nous reste permise ; le vrai des choses et le vrai de la nature humaine font obstacle à la déraison capricieuse; ils n'entravent jamais l'esprit, le talent, le génie. Et comment? 11 faut l'entendre en peu de mots.
Il y a, si nous y regardons de prés, deux éléments qui font l'originalité ou deux originalités qui n'en font qu'une. La première ne met entre les esprits qu'une différence du plus au moins, une inégalité pure et simple. Dieu vous a donné plus de puissance à pénétrer les objets, à saisir les rapports de loin, vite et juste. Voilà qui vous sépare du vulgaire ; vous êtes un esprit distingué, c'est déjà dire original. La seconde originalité peut distinguer entre elles des natures également douées. Elle est dans l'ordre de l'intelligence, comme le caractère dans Tordre de la volonté, un certain tour spécial, une allure propre et habituelle par où se diversifient des âmes que nous supposons toutes d'élite et entre lesquelles on aurait peine à marquer les rangs. Mettez deux excellents peintres en présence d'un même modèle, faites accepter un même thème à deux poètes de valeur ; il se peut fort bien qu'en fin de compte vous hésitiez sur le mérite comparé des deux tableaux ou des deux pièces ; mais à coup sur, pièces et tableaux ne seront pas identiques. Originaux déjà par leur supériorité sur le vulgaire, les deux artistes et les deux poètes, en se montrant différents l'un de l'autre, accusent une seconde et plus mystérieuse forme d'originalité.
Mais pourquoi tous deux ne seraient-ils pas naturels? Et quelle forme d'originalité s'accorde mal avec le vrai des choses ou celui de l'homme? Non pas assurément la première des deux, la simple supériorité de puissance. Pénétrer plus avant dans les objets, ce n'est pas mentir à leur nature; tout au contraire, c'est la mieux égaler. D'aifieurs on ne sort pas du vrai de l'humanité pour avoir des facultés plus
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vives, pour être mieux doué, c'est-à-dire plus homme. Le naturel n'est pas moins commode à l'originalité que l'on pourrait appeler de dissemblance, à la liberté du tour personnel de l'esprit. La vérité des objets n'en est pas nécessairement violée. Les objets sont multiples d'aspect, inépuisables, et dans leurs relations et dans leur être, à notre connaissance finie ; les saisir de préférence et d'habitude par un certain côté, ce n'est point nécessairement les voir sous un faux jour. Quant à la nature même de l'homme, quant à cette légitime et invariable unité qui s'appelle d'un si beau nom le sens commun, l'écrivain y déroge-t-il nécessairement par l'originalité de sa manière ? Pas plus qu'il ne sort du type physique de l'humanité pour avoir ses traits à lui, sa physionomie tranchée parmi d'autres également fières, nobles et belles.
Et ici comparaison vaut presque raison. Entre les jeux de la sagesse créatrice, qui n'admire cette diversité de type individuel dans un type commun de beauté humaine ? Qui s'étonne ou s'embarrasse de voir la même âme, la même vie, rayonner à travers des formes toujours les mêmes et toujours différentes? Qui n'en jouit plutôt? Même diversité et plus admirable dans le monde des esprits; mais là encore le signe de race demeure et c'est plaisir de retrouver, parmi les saillies magnifiques de la nature personnelle, cette vérité large et impérieuse à la fois de l'universelle nature. Un seul spectacle est plus beau, qui achève l'analogie, celui du monde surnaturel, celui de la diversité presque infinie des âmes saintes, images différentes et pourtant fidèles d'un même type qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. La sainteté n'efface pas le caractère; la régularité des traits ne supprime pas la physionomie; le naturel n'étouffe pas l'originalité. On peut être soi et rester homme, et ce n'est pas un vain jeu de mots dédire que le sens commun ne condamne personne à être commun. Il ne faut que se défendre des illusions de l'amour-propre et ne prendre point l'excentricité pour le génie. La sainteté
iH illÉORlE DIS i;El,Li;S-LETHU^S.
garde aux saints leur caractère : qu'est-ce à dire? elle laisse aux vertus une empreinte bien personnelle, mais elle élimine les défauts. Ainsi fait le naturel : il s'accommode du tour d'esprit de chacun, mais à condition d'en retrancher tout ce qui sortirait du bon sens ; il se retrouve sous les formes littéraires les plus diverses, mais il ne s'y retrouve jamais qu'avec la vérité des choses, transparaissant à travers une âme restée fidèle à la vérité du type humain.
En pratique, n'ambitionnons pas d'avoir un tour d'esprit particulièrement original, et, si Dieu nous l'a donné, craignons de nous y complaire. Ce serait le compromettre, à peu près comme on compromet sa modestie le jour où l'on vient à se dire : « Je suis modeste. » Mais travaillons bien plutôt à développer dans l'ordre la première des deux originalités, la pure et simple - supériorité de puissance. Efforçons-nous de concevoir plus profondément, d'imaginer plus sensiblement, de sentir plus exactement ce qui s'offre à Tesprit, à l'imagination, à la sensibilité de tout le monde. Ainsi penserons-nous, ainsi dirons-nous mieux que personne ce que tout le monde dit mal pour ne l'avoir pensé qu'à demi. Plus fidèles que personne à recevoir l'empreinte, la forme des choses, en retour nous ne pouvons manquer d'y imprimer la nôtre. Gomment? Les modifierons-nous en elles-mêmes? Non, certes ; mais notre parole accusera tout ensemble et leur nature exacte, et les traits communs de la belle âme humaine, et ce cachet distinctif, ce tour personnel, d'autant plus agréable qu'on le sent moins cherché. Dans les larges et généreuses limites du sens commun, nous aurons Tesprit, le talent, et, s'il plait à Dieu, le génie, mais encore notre esprit, notre talent, notre génie bien à nous.
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Esprit, laleut, péuie. — Deux ordres .le faits et d'impressions : l'un grandiose, l'autre familier. — Esprit : originalité dans l'ordre familier. — Talent, génie: originalité plutôt dans l'ordre grandiose.
Esprit, talent, génie: analysons en passant ces trois noms de l'originalité véritable (1).
Dans les objets que la parole doit rendre au naturel, dans cet ensemble infini de relations qui unissent Dieu, l'homme, le monde, deux grands ordres se détachent, séparés moins par une démarcation rigoureuse que par une distinction morale d'ailleurs très nette au bon sens et très richeen conséquences littéraires. Au premier appartiennent lesobjetsde plus haute importance, les intérêts plus élevés, les événements plus grands qui remuent toute l'àme et amènent à la surface les grandes passions habituellement assoupies dans ses profondeurs . Là se rapportent plus directement les vérités générales et supérieures, les grandes pensées, les sentiments nobles et forts, naturel élément de l'éloquence, de l'histoire, de la haute poésie. Les conceptions s'y élèvent avec les objets et le style avec les conceptions. L'esprit est chose trop légère pour habiter ces hauteurs. Elles sont le lieu préféré, mais non réservé, du talent et du génie.
Au-dessous est la région des impressions familières qui nous effleurent plus qu'elles ne nous ébranlent, ne mettant guère en saillie que les petits défauts du caractère et ce
(1) L'usage qui les distingue est assez moderne. Au dix-septième siècle, par exemple, esprit se prenait pour talent. Après une représentation (ÏEsther, Louis XIV disait à Madame de Sévigné : « Racine a bien de l'esprit. » (Madame de Sévigné à Madame de Grignan, 21 février, 1689.) — Quant au génie, on s'en servait pour distinguer le talent natif, et on l'attribuait assez libéralement à tout le monde. Talent était moins emploi'é. Par-dessus tout, on ne s'avisait pas encore de voir dans le talent et le génie deux, puissances d'ordre différent.
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qu'il est permis d'appeler les petites vertus. C'est l'atmosphère commune et relativement paisible où se joue d'ordinaire notre activité quotidienne. C'est le milieu propre de l'observation fine, sensée, parfois joyeuse, autant vaut dire, de l'esprit.
Qu'est-ce que l'esprit? Rien autre chose que l'originalité de bon aloi aux prises avec ces réalités familières, le bon sens vif et alerte se jouant parmi les objets de l'ordre inférieur, y marquant des rapports qui échappent au vulgaire ; piquant par lajustesse et l'imprévu de ses découvertes; fin s'il parle surtout à l'intelligence et lui donne à penser ; gracieux si la finesse est enveloppée d'une image aimable; délicat, si elle-même sert d'enveloppe au sentiment. L'esprit n'a jamais manqué de panégyristes ni de censeurs. Nous n'avons, pour nous, qu'un mot à lui dire. Nous lui rappellerons qu'il est originalité véritable et qu'il doit se tenudans le naturel. Chose évidente mais qui est pour donner à réfléchir à bien des gens! L'esprit a peur de l'affectation, de l'apprêt, de la recherche, il est spontané ou il n'est pas. Joubert a bien dit : « Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent. Ils naissent en nous malgré nous ou du moins sans notre participation comme tout ce qui est inspiré. » Malheureux donc ceux qui sont forcés d'être spirituels à l'heure dite, aussi bien Voiture berné, — lisez tancé, — pour n'avoir pas diverti la duchesse de Longueville « dans le temps qu'on lui a donné pour cela, » que tel journaliste en qui l'on voit
L'homme de vanité pleurant dans le bouffon (1).
Originalité vraie, l'esprit n'est pas la bizarrerie du langage. (' Que dites-vous? Comment ! Je n'y suis pas. Vous plairait-il de recommencer?... » — Mais qui ne sait par cœur le passage de La Bruyère? — Originalité vraie, l'esprit
(1) L. Veuillot : Satires»
i'i!OPoi;r[0\ i»i-; la pauoli; aux or.JKTs. ol
exploite plutôt le ridicule que le risible, les traits de la vie morale, les singularités de l'amour-propre, de préférence à ces rencontres fortuites, à ces chocs étranges d'idées et d'événements où le caractère n'a point de part. S'il montre le faible de l'homme, ce ne doit pas être non plus à travers une âme méchante ou basse. Qui connaît un peu son Voltaire, par exemple, sent combien le grand moqueur eût été plus spirituel, avec l'aigreur et l'indécence en moins. Mais n'abordons point prématurément les. relations de l'art et de la morale. Qu'il nous suffise d'avoir, en passant, mis l'esprit à sa vraie place d'honneur, fort au-dessous du génie, au-dessous même du talent si peu que le talent s'élève, mais en étroite alliance avec le bon sens dont il est la tleur aimable, et en identité réelle avec roriginalité dont il est la forme inférieure et le nom propre quand elle s'enferme dans les objets familiers.
A vrai dire, le talent n'est point exclu de cette sphère plus basse; le génie même peut la traverser quelquefois, témoin Molière. Mais, en fin de compte et dans la noble acception que les deux mots ont prise, on les rapporte plus volontiers à cette originalité plus fière qui va au profond des choses et atteint la vie morale par les grands côtés. Génie, nom de la puissance ou de la facilité native, devenu par usage la plus haute expression de la force intellectuelle acquise et innée. Talent, métaphore toute religieuse, et même divine. C'est le plateau de la balance, la balance même, puis le poids fixe d'or et d'argent qui fait la grande unité monétaire. Un jour, Notre- Seigneur Jésus-Christ en personne le consacre, dans la parabole des Talents, comme symbole de tous les dons que Dieu nous mesure pour les faire valoir, et le sens divin passe en tradition dans notre langue, mais légèrement restreint aux dons de l'esprit. Ceux qu'on honore de ce mot ou qui s'en parent songent trop peu à la leçon qu'il renferme: il les avertit de leur responsabilité.
Ici talent et génie sont donc l'originalité véritable appli-
quée de préférence aux grandes choses. Qu'il soit d'ailleurs entendu que nous les prenons dans toute l'ampleur possible unissant de part et d'autre le germe originel et le développement acquis.
Mais faut-il nous figurer deux puissances de nature diverse ou deux degrés d'une puissance identique? Du génie au talent y a-t-il différence d'espèce ou différence du plus au moins? Depuis un siècle, la première opinion est plutôt de mise, mais nous hésitons fort à la partager (1).
(1) Sans nous attarder à une discussion assez dépourvue d'utilité pratique, nous dirons vite et simplement pourquoi elle ne nous convainc pas. Avant tout c'est qu'elle est nouvelle. Le bon sens n'a-t-il point quelque peine à entendre que ni l'antiquité ni le dix-s'eptième siècle, par exemple, parmi tant de profondes analyses de l'homme, n'aient pas soupçonné une distinction capitale et qui devait frapper les yeux ? Mais encore, après cette découverte tardive, comment demeure-t-on si partagé d'avis quand il faut décider si tel bomme supérieur fut un cénie ou seulement un grand talent ? Nous comprenons le partage dans une question de degré; nous voyous moins la difficulté à discerner un objet d'un autre. Qui ne distingue d'abord un lyrique d'un satirique, par exemple, ou, si l'on veut, une intelligence profonde 'd'une belle imagination ^ — Raisons extrinsèques, sans doute, mais capables peut-être d'embarrasser quelque peu les partisans sérieux de la différence d'espèce. Aussi bien, voici le grand embarras. Où la mettre, cette différence ? Dans les facultés qui composent la parole ? Mais talent oQ génie, je vois toujours une intelligence, une imagination, une volonté, une sensibilité agissant en concours et en ordre. — Dans l'objet où la parole s'exerce ? — Mais talent ou génie, Dieu, l'homme, le monde, leurs relations solnt pour tous l'unique et commun spectacle. — Dans la façon dont les facultés atteignent leur objet? — Mais talent ou génie, l'homme n*a jamais, pour la conquête de la lumière, qu'une intuition étroite et une déduction plus ou moins prompte «'accompagnant d'imagination et de sensibilité. — Dans ce tour personnel qui fait l'originalité de dissemblance? — Mais il ne saurait être en s^i spécifique du génie, puisqu'il distingue entre eux, comme une sorte de physionomie intellectuelle, et les génies eux-mêmes et ces esprits de moindre vol où l'on s'accorde à ne reconnaître que des talents. On dit — et c'est la raison unique — le génie est créateur. Soit, mais entendons bien cette hyperbole, trop ambitieuse si on la prenait à la lettre. Dieu seul crée ; l'homme trouve et c'est toute sa gloire. Le génie découvre des rapports, il ne les établit pas ; il leur donne la notoriété, il ne leur donne point l'existence. Or le talent fait moins bien la même chose, mais il fait la même chose ou il ne fait rien. A coup sûr, il est puissance intellectuelle, et le moyen d'imaginer la puissance intellectuelle sans une découverte de rapports, sans ce résultat, le seul où elle tend par nature? A parler juste, le génie n'est pas créateur, il est inventeur. Le talent l'est moins que lui, mais il l'est comme lui, ou nous avons peine à nous figurer ce qu'il peut être. Voilà pourquoi nous ne pouvons
PROPOriTION DE r.\ PAI-.OF-E AIX OBJETS.
Aussi bien de quelque façon qu'on l'entende, rien à changer aux conséquences pratiques. Divers ou simplement inégaux, le talent et le génie participent aux honneurs de Toriginalité véritable et tombent sous la même loi, loi du naturel, de l'exacte proportion avec la vérité des choses et de rhomme. Comme Tesprit pique, chatouille et flatte, il leur appartient plutôt à eux de frapper et d'ébranler puissamment. A eux la profondeur, l'éclat superbe, les élans pathétiques. Ils peuvent nous étonner par la force, entendez surtout par l'imprévu dans la grandeur; la hardiesse ne leur messied pas; le sublime lui-même les invite, à moins qu'on ne le veuille réserver au seul génie (1). Le sublime, dont Tapparition nous fait, comme a dit Lacordaire, « une sorte de violence abrupte et courte (2;, » mais délicieuse aussi, car s'il nous tire de notre état ordinaire, peut-être serait-il plus vrai de dire qu'il nous replace tout à coup dans notre état naturel, devant un idéal dont nous sommes capables pourvu qu'un plus fort nous tende la main pour V monter.
nous résoudre à les concevoir comme deux puissances de nature différente, et, jusqu'à preuve plus décisive du coutraire, nous demandons la permission de ne voir dans le pénie qu'un superlatif moralement appréciable du talent.
(1) Comme le génie nous semble être le suprême du talent, ainsi ne pouvons-nous voir dans le sublime qu'un superlatif moralement appréciable du grand et du beau. De part et d'autre, lés raisons sont les uu'mes, et il est facile au lecteur d'appliquer ici tout ce que nous disions dans la note précédente. Mais encore une fois cette question nous tient peu à cœur.
(2) « Tout à coup et comme par hasard, les cheveux se dressent, la respiration devient étroite, la peau se contracte et un glaive froid va jusqu'à l'âme.. C'est le sublime qui est apparu. Mais ce n'est qu'une apparition, et c'est pourquoi il nous tire de notre état naturel, nous faisant une sorte de violence abrupte et courte. >■ (37* Conférence.)
THÉORFE DKS BF I.LE S-I,ETTR FS.
Triomphe de l'originalité vraie : élever les âmes à son niveau. — Pouvoir assimilant du vrai, du beau et du bien. — Mission providentielle du talent.
Voilà bien en effet la plus haute fonction, le meilleur triomphe de l'originalité véritable : élever le commun des âmes, sinon jusqu'au sublime, du moins au-dessus de la région moyenne où elles se tiendraient sans son appel. Est-ce faiblesse native, manque de développement, indolence ou pusillanimité d'esprit? Nous portons en nous nombre de lueurs confuses, de notions inachevées ; nous entrevoyons mille objets, nous ébauchons mille rapprochements, d'ailleurs incapables par nous-mêmes de saisir ces formes vagues, de les tirer du fond obscur où elles flottent, de les amener à la surface et de les fixer dans la lumière. C'est l'expérience continuelle. Mais vienne l'esprit, le talent ou le génie, vienne la parole originale et naturelle, la parole qui nous montre au vrai les choses rayonnant à travers une âme supérieure mais semblable à la nôtre : que se passe-t-il le plus souvent? Recevons-nous l'aumône d'une vérité nouvelle, étrangère, venue tout entière du dehors? Il y a mieux. Il semble que cette vérité fut captive au fond de nous-mêmes et qu'à l'appel de l'esprit supérieur elle s'en dégage pour monter au jour. C'est bien de nous qu'elle jaillit ; nous n'apprenons pas à la connaître, nous la reconnaissons. « C'est cela! » disons-nous, et rien n'est significatif comme ce cri spontané dont nous saluons la notion lumineuse, le rapport piquanl ou profond, le trait ingénieux, fort ou sublime. « C'est cela ! » Donc j'en portais en moi la forme confuse, l'ébauche et la lueur ; je la retrouve, mais transfigurée. « C'est cela ! » Tout à l'heure j'étais incapable d'achever ma pensée par moi-même, d'égaler par mon seul effort
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l'objet pressenti, mais fuyant. Et maintenant c'est fait: ma pensée s'est achevée tout à coup, au contact, j'allais dire au choc, d'une pensée plus puissante. A travers une intelligence amie, mon esprit est entré soudain en équation avec l'objet. Je me suis donc élevé. En me faisant lire en moi, en m'avertissant de moi, selon le mot profond de' Montaigne, la pensée originale m'a fait, sans effort ni secousse, monter à sa propre hauteur. Et maintenant, en jouissant d'elle et de ce qu'elle m'a montré, je jouis de moi-même, car je retrouve en moi-même le germe de la vérité conquise et la preuve d'une force que je ne me connaissais pas.
« La vérité, dit Fontenelle, entre si naturellement dans l'esprit que, quand on l'apprend pour la première fois, il semble qu'on s'en souvienne. » D'autres, de vrais maîtres, ont rendu bien mieux encore l'action et la gloire de la véritable originalité. Le grand Condé commentait avec enthousiasme ce passage de Longin. « Tout ce qui est véritablement sublime — il pouvait dire tout ce qui est véritablement original — a cela de propre, quand on l'écoute, qu'il élève l'àme et lui fait concevoir une plus haute opinion d'elle-même, la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c'était elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre (1). »
Le rhéteur grec touchait ici à une vérité plus haute encore.
C'est le privilège du vrai, du beau, du bien, de s'assimiler, de transformer en eux-mêmes tout esprit qui les approche. La vérité des objets, égalée par notre intelligence, la rend vraie elle-même, suivant la profonde doctrine de saint Thomas. Le beau nous embellit à la lettre, en imposant à notre âme des pensées plus hautes, et quelquefois à notre corps lui-même une plus digne attitude. Winckelmann avouait que, devant l'Apollon du Belvédère, il prenait sans
(1) Lonûin : Traitu du Sublime, chap. v, traduction rie Boileaii.
Ecole de Sciences domestiques
Congrégation de Notre Dame
Ottawa
3rt THÉORIK OKS BELLES-LKTTP.F.S.
y songer une pose noble. La grandeur morale Yivement exprimée nous fait pour ainsi dire vibrer à son unisson. Qu'elle nous apparaisse au théâtre, dans un livre ou dans les réalités vivantes, en sa présence « nous nous sentons meilleurs, » et ce mot, que l'abus seul peut rendre banal, est .pour une œuvre littéraire le plus enviable des éloges. Rien d'étrange que la loi se vérifie dans le monde surnaturel comme dans celui de la nature. Contempler la gloire divine, même à travers l'hutnanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ comme à travers un voile lumineux, c'est selon saint Paul, nous transformer de fait à sa ressemblance (1;. Voir Dieu face à face dans le ciel et lui devenir semblable sont deux choses qui s'appellent et se tiennent sans pouvoir se séparer (2). Ainsi, comme la lumière illumine et comme le feu embrase, le vrai, le beau, le bien tendent par nature à transfigurer en eux-mêmes tout ce qui vient à leur contact immédiat. C'est la loi au ciel et sur la terre, qu'il s'agisse de les voir surnaturellement dans leur centre unique ou naturellement dans leurs innombrables reflets.
Et voilà précisément le ministère de l'originalité supérieure: élever la foule au vrai, au beau, au bien, en lui en dounant une plus claire vue. Voilà sa fonction, sa magistrature ici-bas. Voilà son charme, sa gloire et déjà sa récompense. Pascal l'a merveilleusement dit dans sa langue rude : « Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve en soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût ; en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous la fait sentir; car il ne nous fait pas montre de son bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette
(i) Nos vero,revelaM facie gloriam Domini spéculantes, in eamdem imayinem transformamur. (11 Cor. ni, 18.) — Voir Cornélius a Lapide sur ce passape.
(2) Scimus tjuoniam,cum apparuerit, simiks ei erimus. quoniam videbimtta eum sicnti est. (Joan. m, 2.)
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communauté d'intelligence que nous avons avec lui incline nécessairement le cœur à l'aimer M). »
L'orgueil est donc mauvais conseiller du génie, quand il lui présente comme préférables la vaine satisfaction d'éblouir, ou la joie d'une contemplation solitaire. Nettement raconte que Victor Hugo répondait aux observations respectueuses d'un ami — c'était à propos des Burgrarps: — « J'ai voulu faire quelque chose que vous-même ne pourriez pas comprendre; je vois que j'ai réussi. » Selon [légel, « satisfait de la profondeur de son idée, l'artiste s'inquiète peu du public qui doit se pourvoir lui-même, se mettre l'esprit à la torture et se tirer d'affaire comme il lui plait et comme il peut (2). » En vérité, voilà bien mal entendre et l'intérêt de sa propre gloire et le plan de Dieu même. Non, Dieu n'a pas créé le talent, le génie, « ces belles lumières d'esprit, » comme dit Bossuet, pour l'amusement égoïste et superbe de ceux qu'il en décore. Pas plus que l'opulence, il ne les a donnés à quelques-uns pour en éblouir et en insulter le vulgaire. Dans l'ordre de l'intelligence comme de la fortune, il a fait le riche pour [e pauvre. Le talent est responsable, son nom même le lui rappelle. La parole originale a une mission, qui est de se faire populaire et accessible en se conservant naturelle, d'élever la foule au vrai des choses et de la nature humaine, en le lui offrant à travers une âme puissante et bien ordonnée. Concevoir autrement le génie même, c'est l'idolâtrer peut-être, mais à coup sur c'est l'avilir.
(i) Pascal : Pensées, édition Havet, art. 7, 26.
(2) Cité par Ch. Lévêque : Le Rire dans l'esprit et dans l'art. {Revue des Deux-Mondes, t. XLVII, p. 112, i" septembre 1863.)