L'IDÉE SIMPLE ET LA VOLONTÉ
Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse,
a dit fort justement Boileau. Qu'il s'agisse du plus grave discours ou du plus simple badinage, il est des libertés d'expression que l'écrivain ne s'accordera jamais, tout comme il en est que la politesse bannit aussi bien de la conversation faniiliére que des relations officielles. La bassesse existe sans doute et quant à l'obligation de l'éviter, qui la contestera? Au nom de quelles franchises? Où fonder une dispense des convenances ou de la pudeur ? Saint Paul avertit les chrétiens que certaines choses ne se doivent même pas nommer parmi eux. Le respect de soi n'en dit-il pas autant à l'honnête homme? En cela, du reste, rien de factice. 11 est des objets bas el inconvenants par eux-mêmes ; il y a donc des idées essentiellement viles et, par suite, des mots toujours grossiers. Dans les mots, dans les idées, dans les objets, il existe une limite inférieure, toujours la même, toujours infranchissable au goût et à la décence. Voilà qui ne fait pas doute parmi les gens bien élevés.
Mais où la mettre, et comment établir une distinction facile entre le convenable et le bas? Question morale, bien aisée d'ailleurs à la bonne foi littéraire plus jalouse de comprendre que de disputer. ToutL- idée est basse qui exprime crûment une passion dégradante, l'avarice par exemple ou les emportements de la colère, et il est notable que la passion, aussi longtemps qu'elle garde sur elle-même un certain empire, cherchée se relever en se déguisant sous des termes choisis. On dirait qu'une honte secrète l'empêche d'appeler de leur vrai nom et ses mouvements et les objets qui les excitent. Mais il semble que la distinction cherchée tienne avant tout à celle de l'âme et du corps. Ainsi tout mot est bas qui se rapporte exclusivement ou principalement à la vie animale, mais surtout à ces fonctions de la vie animale où la honte s'est attachée par suite du péché originel. Ainsi rien ne peut excuser
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liltérairemenl les crudités Aristophanesques ou les détails Rabelaisiens ou certaines gaîtés de Molière. C'est déshonorer la comédie que de les y juger indispensables : la comédie, comme tout le reste, a besoin de dignité.
Pourquoi faut-il appuyer tant sur une vérité manifeste? Parce que le réalisme ou naturalisme du jour ose bien nommer sincérité, courage, — que sais-je encore? — son audace à braver dans les mots tous les genres d'honnêteté ; parce que la démocratie la moins avouable coule à pleins bords dans le langage et y charrie jusqu'aux ternies d'argot; parce que, depuis longtemps déjà, l'atticisme officiel de la haute critique avait d'étranges faibles pour certaines crudités d'expression (1); parce que la grossièreté est un péril autant qu'une laideur et que si, comme le sensualisme, elle révolte la délicatesse de l'âme, comme lui elle éveille par ailleurs des complicités honteuses. N'a-t-on pas vu depuis quelque vingt ans certaines chansons passer du cabaret aux salons les plus aristocratiques, et des romans du même ton trouver la curiosité où ils ne devaient rencontrer que le dégoût (2) ? « Le respect est: incommodez-vous (3), » et l'on aime peu à s'incommoder. Aussi se laisse-t-on facilement engager à mettre bas jusqu'au respect de soi-même, et comme les rois se reposent de l'étiquette, on se repose de la politesse en écoutant des grossièretés, voire même en s'essayant à en dire.
(1) Voyez Sainte-Beuve, se faisant à propos du Tartulfe l'avocol du ?ros rire indécent. (Port-Royal, liv. HI, chap. xvi.)
(2) Les chansons de Thérésa. — L. Veuillot: Les Odeurs de Paris, — et les romans du senre de l'Assommoir.
(3) Pascal.
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Disnité relative. — Lansue noble, lanfïue familière. — Objection. — E.xaaérations de fait au dix-huitièiiie siècle. — Que. la di^linctiou est fondée en raison. — Principe de la distinction. — Buflon : les e.\pressions sénérales. — Bonald: la société publique et la société domestique. — Plutôt, l'ordre des grandes passions et celui des impressions de surface. — Avantaj^es de ce principe ; sa lart'eur. — Pratique de l'écrivain.
La dignité absolue du langage est chose facile à entendre. Plus délicate et moins évidente au premier abord est la loi de dignité relative. Toutefois il suffit pour l'éclaircir d'en poser exactement les termes premiers.
En dehors de la bassesse et dans les limites du convenable, le bon sens a toujours reconnu deux ordres de ton, deux styles, deux langues, la langue noble et la langue familière. Il résiste encore sur ce point aux tentatives de nivellement faites par l'école romantique ; il souffre par exemple de voir un mot pompeux trancher sur un récit tout simple; de même il est choqué si un terme trop familier s'égare dans un morceau de grand vol.
Mais ici le scepticisme littéraire intervient, et il arrive que de bons esprits s'y laissent prendre. Préjugé, dit-on, distinction exagérée, factice même et de convention pure. Pourquoi ce terme est-il noble et non cet autre? Pourquoi tel mot, qui jadis hantait le grand style, n'y paraîtrait-il plus aujourd'hui sans être accueilli d'un éclat de rire? Et l'on rit soi-même des scrupules classiques à l'endroit du mot propre mais simple ; on rit de cet art où s'extasiait jadis la critique, art de relever un terme par voisinage, d'introduire par exemple dans la grande poésie le mot chien ou le mol pavé, en l'enguirlandant d'épithéles solennelles ou en le cachant, en le noyant pour ainsi dire, dans l'éclat magnifique de ses enlours.
Avouons sans difficulté qu'il y eut excès en ce point au
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dix-huitième siècle et jusqu'à la réaction romantique. M. de Buffon recommandait comme une condition de la noblesse du style « l'attention à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux. » La consigne fut suivie et Ton sait, par exemple, avec quelles clameurs indignées le comité de lecture du Théâtre-Français accueillit en 1819 le mouchoir que Marie Sluart léguait à sa suivante dans la tragédie de Pierre Lebrun. De par la loi des expressions générales, le mouchoir devint tissu. Plus tard seulement, à une reprise de la pièce, il osa se montrer sous son nom, et ce fut un événement, une victoire (1). Le dix-^septième siècle avait-il déjà raffiné en matière de délicatesse? Il est difficile de l'accorder purement et simplement, quand on lit avec attention Gorneille,Bossuet,La Fontaine. Racine lui-même ne pourrait-il être justifié de tout reproche ou, ce qui revient au même, défendu contre l'admiration maladroite de quelques commentateurs? Quoi qu'il en soit, l'époque suivante au moins a outré les choses, et nous l'en blâmons absolument.
Mais que vaut la loi même? La distinction entre langue familière et langue noble est-elle factice,la classification des mots arbitraire^" Nous ne le croyons pas. Que tel mot soit actuellement identifié à une idée noble ou familière et par elle à un objet simple ou relevé, c'est pur accident et qui dépend de l'usage, maître des langues. Mais qu'il y ait des objets relevés et d'autres plus simples, qu'il y ait par conséquent des idées plus nobles et d'autres plus familières, voilà qui suit de la nature même des choses. On s'explique de même qu'un mot puisse monter ou déchoir, tout comme une famille peut être anoblie ou dégradée : il suffit pour cela que l'usage le fasse passer d'une idée à
(1) Il est curieux de noter qu'il est définitiveuienl resté tissu dans les œuvres de Lebrun, rééditées en 1867.
Prends ce don, ce tissu, ce gage de tendresse, Qu'a pour toi de ses mains embelli la niaitresse.
( Mûrie Hlnarf. V, 3.)