‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 43 sur 103 · LMDÉK SIMPLE ET LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

LMDÉK SIMPLE ET LA VOLONTÉ

et le familier sans sortir de la société domestique? Dans l'intime delà vie de famille, et en dehors même des points par où elle touche à la grande organisation sociale, ne se renconlre-t-il pas des objets assez hauts et assez graves pour élever de plein droit leur idée et leur nom à la plus incontestable noblesse ? En outre la réponse de Donald pourrait laisser place à une question nouvelle. Tout ce qui est de la société publique est, dit-on, plus noble que ce qui tient à la famille. Quand cela serait rigoureusement vrai, encore pourrait-on demander pourquoi ; carie principe, spécieux peut-être, ne s'impose pas immédiatement comme Tévidence.

Nous aimerions mieux, quant à nous, rattacher la répartition des mots en langue noble ou familière à une distinction déjà posée dans notre premier livre (1). Parmi la variété indéfinie des objets et des événements, on peut, disions-nous, démêler deux ordres moralement séparés l'un de l'autre par la nature des impressions qu'ils nous donnent. Les uns nous remuent, les autres nous effleurent; les uns atteignent aux profondeurs de l'âme, les autres se jouent à la surface ; les uns font saiUir les grandes passions, les autres ne tirent guère de nous que des traits de caractère ou d'humeur. Par là même les uns sont grands, les autres de moindre importance. Celte conclusion paraît suivre : le nom des uns sera noble, celui des autres plus modeste en soi et plus familier. Chacun peut prendre le facile plaisir de chercher des exemples. On n'en trouvera guère, pensons-nous, qui ne se justifient naturellement par notre principe de distinction.

Inutile de faire observer qu'il s'accorde avec -la démarcation tracée ailleurs entre l'esprit et le talent, au sens relevé du mot ; que du reste il ne soulève par luimême aucune question ultérieure. Que chercher au delà de la nature des objets manifestée par l'impression qu'ils

(1) Livre 1, cliup. ni, § 4.

nous donnent? Mais, si nous l'osons dire, ce qui nous agrée surtout du principe, c'est sa largeur. Les deux ordres d'objets et d'impressions ne sont point absolument détachés l'un de l'autre ; ils se mêlent, ils coïncident par la plus grande partie d'eux-mêmes et ne se débordent l'un l'autre que par leurs extrémités. Qu'est-ce à dire ? L'âme est incapable d'associer dans ses impressions l'extrême du grandiose à celui du familier. Quand même ils se présenteraient à la fois dans les objets par un de ces contrastes où il semble que la réalité se joue, l'un des deux étouffera l'autre ; c'est la loi. Je suis accablé par un deuil ou saisi d'une inquiétude grave : que le hasard mette sur mes pas l'aventure la plus plaisante, je passerai sans même la voir. Ainsi les extrêmes s'excluent, mais rien que les extrêmes. Entre les impressions trop contradictoires pour s'unir, entre les objets qui s'effacent ou s'élident nécessairement les uns les autres, il y a une sorte de milieu neutre, infiniment vaste, où le grandiose et le simple peuvent se rencontrer sans heurt et frayer entre eux sans malaise. Or telle est précisément la situation réciproque de la langue noble et de la langue familière. Un terme tout à fait pompeux détonne dans un sujet léger, s'il n'y fait pas même un effet de parodie. Par contre, tel mot d'une simplicité trop accusée nous choquera dans un sujet magnifique. Mais de telles incompatibilités sont rares, exceptionnelles, pourrait-on dire ; elles laissent un entredeux immense, où la langue peut librement monter ou descendre en suivant les inégalités, les courbes indéfinies des choses et des impressions.

On le voit, notre loi de dignité relative tient à rester large, facile, généreuse. Mesurons exactement la parole aux objets ; d'autre part connaissons l'âme, ne prétendons pas la violenter en lui imposant des impressions trop contradictoires et des objets trop disparates; voilà tout le fond sérieux de nos obligations. Fidèles à ces deux principes, nous n'avons qu'à parler sans songer même à la

Page 1