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Ulod- Wig (1), Frédégonde et Brunehaut sont plus terribles sous les noms de Fricd-Gunde et de Brunichildc. 11 n'est pas jusqu'au yieil Olympe qui n'essaie de se glisser à nouveau dans notre poésie sous des oripeaux de même goût. Voici Zeus, Héré, Poséidon, les Kères, qui vaudront sans doute un renouveau de jeunesse à Jupiter, à Junon, à Neptune et aux « fatales Parques. » Manie de couleur locale, manie de singularité, partout manie; effort gauche pour singer dans les mots la nouveauté qui manque dans la pensée; pour tout dire, impuissance mal déguisée sous des procédés de charlatan.
Quant à la philosophie moderne, on en est à regretter pour elle les « entités, virtualités, eccéités, pétréités, polycarpéités et autres enfants et ayant-cause de défunt Maître Jean Scot leur père (ii). » A-t-elle gagné à s'enrichir des dépouilles de Kant, objectivité, suhjecticité et le reste? Est-ce bénéfice pour elle que la pullulation de ces « détestables ismes » comme disait si bien Joseph de Maistre, la plupart noms d'erreurs ou de systèmes et qui, malgré qu'on en ait, attachent maintenant presque toujours à la notion où ils s'accolent je ne sais quelle vague nuance d'hypothèse risquée ou de préjugé sectaire ? Mais catholicisme, christianisme , dira-t-on ! Avec le prince de Metternich écrivant à Donoso Cortès, nous avouons aimer moins ces appellations depuis que les autres ismes ont pullulé (3). Dans un siècle où toutes les distinctions s'effacent, où l'altération des idées mène vite à leur négation pure et simple, il nous déplaît de voir la
(1) Qu'on ne nous objecte pas l'avantage de montrer ainsi lorifjinc drt Ludovicus. Ne vaudrait-il pas mieux mettre son érudition en note et parler français dans le texte ?
(2) Boileau: Arrêt burlesqiie. — Quoi qu'il en soit de cette boutade, nous tenons la scolastique pour la seule philosophie digne de ce nom et sa terminologie pour excellente, sauf, bien entendu, les excentricités de quelques esprits bizarres. Mais aussi voulons-nous, pour des raisons supérieures, que la scolastique parle latin et que ses termes spéciaux n'entrent que discrètement dans la langue littéraire.
(3) Donoso Cortès : Œuvres, t. II, p. 183.
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vérité confondue avec îes erreurs, ne fût-ce que par une ressemblance matérielle dans la désinence des vocables. C'est à peu près de même que nous souffrons de l'entendre mêler avec les sectes dans ce pluriel insultant, les Religions. Il y a les religions fausses, elles foisonnent; mais qui dit la Religion entend la vraie, ou ne s'entend pas, ou a le malheur d'être incrédule. Par le même principe nous nous sentons humiliés quand le nom du vrai sonne comme un nom de secte ou de système. Ce n'est point orgueil ni scrupule : c'est fierté légitime, c'est inquiétude bien fondée. Il y a deux siècles, nous n'y aurions point pris garde ; aujourd'hui nous le devons, parce que tout conspire contre la vérité suprême, et parfois jusqu'aux formes de langage en apparence les plus indifférentes.
Les torts du néologisme technique seront plutôt littéraires; mais combien réels! Pourquoi, par exemple, certaines modes ou industries se font-elles anglaises d'étiquette ? Viennet disait un peu lourdement mais avec justesse :
On n'entend que des mots à déchirer le fer, Le railway, le tunnel, le ballast, le tender. Express, triichs et ivagons... Une bouche française Semble broyer du verre et mâcher de la braise. ... Faut-il pour cimenter un merveilleux accord Changer l'arène en turf et le plaisir en sport, Demander à des clubs l'aimable causerie, Flétrir du nom de ijrooms nos valets d'écurie, Traiter nos cavaliers de gentlemen ridcrs (i) ?
(i) Viennet: Èp'dred Boileau. — En ^jcnéralle vocabulaire spécial des arts et métiers sera de mise ou mêuie de rigueur dans certaines parties d'éloquence ou d'histoire. Mais s'agit-il des phénomènes de l'esprit ou du cœur, de cette vie morale, objet préféré de la grande parole littéraire, les ternies techniques ne peuvent apporter que des analogies, comparaisons ou métaphores. Encore les faut-il rares, sous peine de matérialiser le style; et intelligibles, c'est-à-dire empruntés aux arts usuels et connus. En toute hypothèse, rien ne choque la juste dignité du lecteur comme l'érudition étalée pour éblouir. La vanité qui ne se refuse aucun ridicule aime entre autres celui-là. Voyez plutôt dans les Misérables de V. Hugo ces jeunes pédants qui, près de mourir sur une barricade, raisonnent de la fonte des canons comme ferait un offi-
LK MOT ET LES EXrOE.NCES DE LA LANGUE. 369
Assurément rien n'y obligeait nos amateurs de courses, ou nos constructeurs de voies ferrées. On entend d'ailleurs qu'ils aient trouvé commode d'importer à la fois le mot et la chose. Mais quel prétexte peut invoquer la fantaisie qui semble faire le barbarisme par gageure ou par plaisir? Quand Chateaubriand nous parle des blandices des sens et de la forlitiide des Natchezou de la vastitude des déserts, quand il peint le vieux garde du palais d'Agamemnon chantant pour solacier ses veilles; on ne peut l'accuser d'ignorer sa langue (1). C'est caprice, manie de singularité, vanité pour tout dire. Chez un autre, ce pourrait être paresse à chercher le mot qui échappe. En bien des cas c'est matérialisme d'instinct. Que saint François de Sales nous fasse entendre le frifilis des feuilles, nous lui savons gré de s'accorder en passant celte joyeuseté de style; mais que chez un romancier réaliste les oiseaux zinzihiilent (2), à quoi bon? Pour charmer l'oreille il leur sufiQt bien de gazouiller. Ici l'instinct matérialiste force la langue pour appuyer le trait descriptif; ailleurs il accusera mieux encore sa tendance à ravaler toutes les idées. On disait caprice autrefois, et l'on ne rabaissait pas l'esprit outre mesure, de le montrer bondissant de çà et de là comme la chèvre en belle humeur; on dit aujourd'hui toqttade; les libres saillies de l'âme sont devenues des coups au cerveau (3). C'est matérialiste, c'est fataliste et c'est laid par-dessus le marché.
Or voilà bien le moindre défaut de ce néologisme de mots, de ce droit universel au barbarisme, qui semble une de nos conquêtes. La langue en est enlaidie. Chose plus grave, il y a dans les libertés qu'on prend contre elle un
cier d'artillerie, (o^ partie, liv. I, chap. vil.) Ailleurs le romancier posera en ingénieur des constructions navales, et décrira un vaisseau en triomphant manifestement de n'être pas compris. (Les Travailleurs de la Mer, 1" partie, liv. III, n" o.) (d) Chateaubriand: Les Natchez ; Mémoires d'OMtre-tomfie, passim.
(2) E. Feydeau.
(3) Fr. Sarcey : Le Mot et la Chose.
sigoe, entre autres, du sans-gêne démocratique où nous tendons. La fidélité à l'usage en matière de parole est une des formes de la politesse et du respect. Il est fâcheux d'y renoncer, plus fâcheux de le faire pour les motifs que trahit souvent le parlage moderne : paresse, prétention, sensualisme, ignorance ou erreur.
Néoloptisme d'acceptions, plus redoutable que le barbarisme. — Diverses tendances qu'il accuse et favorise: déclassement social, — matérialisme, — effacement de la morale, — effacement de la foi. — Vrai péril dans la confusion du profane et du sacré. — Elle implique négation du surnaturel. — Conclusion.
Malgré tout, le néologisme de mots nous parait moins redoutable que le néologisme d'acceptions. Le barbarisme n'outrage guère que l'unité de la langue ; on risque plus à transporter arbitrairement les vocables d'un sens à l'autre. C'est dans la parole à peu près ce qu'est le déclassement dans la société. Que les emplois soient accessibles à tous les talents, soit; cependant qu'arrivera-t-il, si personne ne veut se tenir à sa place? De même, que les mots et les idées fassent entre eux d'heureux échanges, à la bonne heure! Nous ne voulons point, comme les censeurs de Boileau,
Huer la métaphore et la métonymie,
et nous savons que l'art du style est l'art des rapports délicats et ingénieux. Mais que deviendront les idées si le commerce entre les mots n'a point de règle, s'il va jusqu'à leur ôter leur signification précise et pour ainsi dire leur être propre? Or c'est où nous allons. Pêle-mêle de mots, chaos d'idées. Pardon pour ce terme technique : c'est aujourd'hui le triomphe de la catachrèse, mais nous le payons cher.