‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 50 sur 103 · LE MOT ET LES EXIGE>CES DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

LE MOT ET LES EXIGE>CES DE LA LANGUE

Il arrive souvent que le déclassement des termes suit et accuse celui des choses et des personnes. Il y a longtemps que les portiers sont devenus concierges, et les domestiques gens de maison ou emploi/ es. Lisez les réclames commerciales. Quelle solennité grotesque ! Tel liquoriste s'érige en distillateur, puis en chimiste, et tient sa fonction pour un sacerdoce ni plus ni moins (1). Le tailleur des demoiselles Benoîton médite un vêtement comme on ferait un plan de bataille : la coupe est délicate, elle exige un coup de ciseau sérieux (2). Nous avons entendu, pour notre part, un peintre en bâtiments parler de ses collègues comme eût pu faire un consul ou un député. Tout cela s'appellerait bien la majesté de la bagatelle : on peut en rire ou en gémir suivant le point de vue et l'occasion.

Presque toujours l'inconvénient est plus grave. C'est le matérialisme, par exemple, qui s'accuse dans l'abus des termes et qui en a finalement le profit. Traduire l'immatériel par le sensible nous est chose naturelle, nécessaire sans doute, mais non pas jusqu'à effacer la limite entre les deux. Laissons la politique emprunter une métaphore à l'anatomie, à la physiologie, à la physique, à la chimie. Mais si l'emprunt tourne au pillage; s'il n'est question qne de sphèreS:, d'horizon ou. de phases politiques; si l'on n'entend plus parler que de fibre patriotique, de fièvre ou de crise sociale, si la vie des peuples devient une suite d'actions et de réactions, si les masses populaires sont soulevées par ce levier ou par cet autre ; si le thermomètre de l'opinion publique marque ceci ou cela, la profusion de ces métaphores est deux fois dangereuse : elle est matérialiste en soi et fataliste par suite. Ne confondez pas tant les agitations humaines avec les actions chimiques ou les révolutions sidérales : nous oublierions peu à peu la liberté.

(1) Fr. Sarcey : Le Mot et la Chose.

(2) V. Sardou ; La famille Benoiton, acte II, scèue ii.

Le néologisme d'expression nous aiderait encore à oublier la morale. Ainsi l'égoïsme politique s'appellera non-intervention ; la conquête injuste annexion, et si la trahison s'en est mêlée, elle rentre dans les moyens moraux auxquels on se vante de recourir. Et pourquoi ? Pour arriver à mettre l'Église dans des conditions d'extra-territorialité (1). A quoi bon ces barbarismes hypocrites? A quoi bon se prévaloir d'une ombre de morale quand il n'y a pas de morale et que la mort n'est qu'une dépersonnification?

Et comme le néologisme d'acception altère les notions morales, il amoindrit les notions religieuses et par là même il les efface. La matière vaut qu'on y insiste : il importe trop de n'être ni dupe ni complice des ennemis de notre foi. Or elle est bien réellement menacée par ces abus qui transportent les mots sacrés aux choses profanes. Un héros de barricades confesse devant les juges sa foi politique et se vante d'en être martyr. Une femme adore la musique. Un Lamartinien attardé rêve de communier à la nature ou avec la nature, car l'un ou l'autre est assez de mode. V. Hugo, en 1870, appelait Concile des idées le conventicule napolitain qui prétendait singer l'assemblée du Vatican. Autant de termes sacrés avilis par un usage profane. Mais voici l'inverse. Les croyances que nous tenons sur la foi de Dieu même deviennent de pures opinions religieuses, ou moins encore ; on les réduit à je ne sais quel sentiment religieux. On vante un mourant de n'avoir pas repoussé les consolations de la Religion. Qu'est-ce à dire? Est-il mort muni des sacrements de l'Église ou seulement n'a-t-il pas voulu, par politesse, consigner le prêtre à sa porte ? « Langage creux et païen, » remarquait justement Mgr Pie dans l'oraison funèbre de Lamoricière (2). Un autre grand évêque plaignait certains croyants de n'oser plus même appeler du mot propre les choses de

(1) Jules Favré.

(2) Mgr Pie, t. V, p. 502.

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