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CHAPITRE IV

Conditions de l'ordre. — La fin dernière. — Morale et littérature.

Nouvelle condition d'ordre, la fin dernière. — Si c'est le lieu d'en parler. — Théorie de l'art indépendant. — Différence entre l'art et la morale mais relations nécessaires.

Les deux lois déYeloppées jusqu'à présent ne sortent pas d'une esthétique élémentaire. Mettre dans la parole toutes les facultés ensemble : condition nécessaire de la puissance où l'on doit viser. Garder en même temps leur hiérarchie essentielle, et cela fait, ménager encore leur part d'action d'après les objets variés où la parole s'applique: affaire de sagesse et de rectitude, chose indiquée par la nature même. Ainsi, joignant l'ordre à la puissance, la parole atteint à sa légitime beauté.

Mais voici venir une règle d'un autre ordre, une règle supérieure, qui prétend, elle aussi, au gouvernement de la parole humaine. Cette règle, c'est la morale, ou plutôt nommons-la sans détour et de son vrai nom, c'est la fin dernière, hors de laquelle toute morale n'est que rêve ; la fin dernière, mesure nécessaire de toute activité intelligente et de la parole par conséquent; la fin dernière qui est, en soi. Dieu poursuivi et atteint par tout l'efiort de notre liberté.

Or parmi ceux-là même qui la reconnaissent et pré-

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tendent y ordonner leur vie, il n'est pas impossible que son nom, ainsi introduit dans une théorie de la parole littéraire, éveille quelque surprise, peut-être même — qui sait? — un peu d'ombrage ou d'humeur. On est si généralement déshabifué de mettre la fin dernière à sa place ; on oublie si volontiers que cette place est partout 1 En matière d'art plus qu'en toute autre, on incline si facilement à traiter la morale en étrangère, tout au plus en souveraine constitutionnelle qui règne et ne gouverne pas ! Eh bien ! non ; la morale ne peut s'en tenir à ce rôle purement honorifique. C'est une souveraine très regardante et très agissante, fort maternelle au demeurant. En littérature comme partout ailleurs, elle gouverne pour le plus grand bien des gouvernés ; mais elle gouverne, et nous serions trop incomplets de ne point lui faire sa place, son trône. Aussi bien n'avons-nous qu'un goût médiocre pour cette façon de simplifier les questions, qui consisterait à les découronner, voire même à les décapiter.

L'art, Tart de la parole, a-t-il donc des relations avec la morale? Les maîtres païens eussent rougi de poser la question. Aujourd'hui on le fait bravement, et bon nombre se prononcent pour la négative. L'art est séparé, indépendant. Il ne relève que de lui-même, n'est responsable que devant lui-même. Artistes, cherchons le beau pour le beau, cultivons l'art pour lart, gardons-nous de rapporter à une fin supérieure ce qui est à soi-même sa fin.

Contons, mais contons bien; c'est le point principal (1).

Critiques, jugeons de l'art en lui-même et pour lui-même. Que parle-t-on de tableaux licencieux, de musique amollissante, de littérature corruptrice ? L'œuvre est-elle réussie, est-elle artistique? Tout est là.

Qu'ainsi raisonnent les tenants de la morale séparée,

(1) La Fontaine.

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ce n'est pas merveille, €t d'ailleurs cela ne tire pas à conséquence. Peu importe que l'art se dérobe à cette morale qui n'est rien. Ce qu'il y a d'étrange et de douloureux, c'est la faiblesse de certains spiritualistes à revendiquer dans l'espèce les droits de la fin dernière; par-dessus tout, c'est la condescendance, disons mieux, le relâchement de quelques chrétiens notoires. Le matérialiste est logique s'il va criant : « L'art pour l'art ! » Le spiritualiste éclectique, M. Cousin, par exemple, ou M. Charles Lévéque, nous étonne peu dans ses timidités. C'est le châtiment du naturalisme de soutenir mal la morale naturelle. Un chrétien nous surprend et nous afflige quand il écrit par exemple : « Si l'art ne justifie pas tout, au moins est-il vrai qu'il relève et qu'il ennoblit tout(l). » Quoi, même le vice! même l'impudeur!

Non certes, qu'on affirme ou qu'on insinue, on n'a jamais droit de mettre ainsi l'art hors de page. Assurément l'art n'est point la morale, et Quintilien, qui examine si la rhétorique est une vertu, fait sagement de conclure d'une façon négative. La morale est la science du bien pratique, la règle des actes libres par rapport à la fin dernière ; l'art, un système de moyens pour traduire en formes sensibles le beau immatériel. Il y a différence entre les objets immédiats et spécifiques ; il y aura différence entre la morale et l'art.

Mais différence n'est point séparation ; si l'on nous permet un semblant de jeu de mots, différence n'est point indifférence. Ni l'art ne peut décliner l'autorité de la morale, ni la morale s'arrêter à la frontière de l'art. L'hypothèse est absurde par quelque endroit qu^on la veuille envisager. Veut-on descendre au concret, au pratique? Autre n'est pas la conscience de l'artiste, autre celle de Ihomme. Laissons au libéralisme à outrance cette distinction désespérée. L'homme répondra des actes du politique et des œuvres de l'artiste : c'est le bon sens. Veut-on remonter aux principes,

(1) M. (\e Sacy : Bapport snr Icproçirès des lettres, 1868.

MOItALE ET LITTÉKAIUKE. Gl

à la théorie? Assurément la morale touche à tout, comme la fin dernière, comme le domaine de Dieu, comme l'ordre essentiel nécessairement voulu de Dieu. S'imagine-t-on Dieu dispensant de cet ordre une série quelconque d'objets ou d'actes, c'est-à-dire Dieu manquant à l'essence des choses et dérogeant au sens commun ? Se figure-t-on l'activité libre de l'homme affranchie sur un point spécial de l'obligation de poursuivre sa fin dernière? En particulier, se figure-t-on la parole, c'est-à-dire le commerce des âmes entre elles et leur action réciproque, échappant à Dieu, à son contrôle et à son domaine, pour peu qu'elle s'élève à la sphère de l'art? Absurdités palpables. Dès que paraît l'acte libre, le rapporta la fin dernière se montre et la responsabilité avec ce rapport. La morale est la main même de Dieu, cette main qu'Homère appelait si justement mmtob/e; il n'est rien où elle n'atteigne, elle ne s'arrête qu'où finit la liberté ; elle atteint donc, et elle atteint sans pouvoir lâcher prise, cette belle part de l'activité humaine qui est l'art de la parole. Dieu l'a voulu, cet art, Dieu l'a créé comme tout le reste ; impossible d'ailleurs qu'il l'ait voulu et créé pour autre chose que pour la fin de toutes choses. Ne dites pas que la parole est indépendante ; ne dites pas, l'art pour l'art : c'est dire que l'art est Dieu.

Nous excuserons-nous de tant d'insistance? Non vraiment. Si manifeste que soit le principe, nous sommes prompts à l'oublier dans la pratique de nos jugements et il fait bon le remettre en pleine évidence. D'ailleurs l'évidence même a son danger. Content de l'apercevoir, on la salue et l'on passe outre, estimant superflu de l'envisager longuement. Ainsi lui arrive-t-il de ne point nous pénétrer à l'égal de ces vérités que la discussion enfonce dans l'àme comme un glaive. Sachons donc regarder l'évidence en face et n'estimons point perdu le temps que nous donnons à nous laisser investir et, pour ainsi dire, imprégner de sa lumière.

Deux mots résument les relations qui nous occupent :

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subordination de l'art à la morale ; accord et parfois même compénétration des lois morales et des lois artistiques. L'art est soumis à l'intérêt de la fin dernière, et en ce point la soumission ne va pas seulement à l'empêcher de nuire : il faut qu'il serve ; la force des choses lui en fait une glorieuse nécessité. Mais sa subordination n'est ni un esclavage ni même une gêne. En dépit de tous les sophismes, elle ne le prive d'aucune beauté vraie. Au contraire, elle le maintient dans la voie du beau, et il est plus d'un cas où la loi morale, en même temps qu'elle s'impose à lui comme une règle supérieure, se confond avec lui jusqu'à devenir directement et immédiatement règle artistique. Autant de points à établir.

Suburdiiuitiou (le l'art ù la morale. — Hypothèse d'uu couUil. — Elle est chimérique. — Accord réel du beau et du bien. — Métaphj'sique et expérience. — Preuves de détail. — Différence entre l'effet et le beau. — Objections : l'œuvre immorale et belle tout ensemble ; le talent uni au vice. — En certains cas, la loi artistique et la loi morale ne font qu'un. — Divers exemples.

Avant tout, n'imaginons pas entre l'art et la morale une manière de concordat ou de compromis fondé sur des concessions réciproques. Ici la diplomatie n'a que faire. La morale est reine ou elle n'est rien. La loi essentielle n'intervient que pour commander et non pour obéir ou pour traiter de puissance à puissance avec la liberté humaine. On ne la peut concevoir que s'imposant comme règle, c'est-àdire comme mesure supérieure qui gouverne et juge tout. La morale représente immédiatement la fin dernière, et, comme la fin dernière domine et mesure toutes choses, ainsi doit faire la morale. Admettez le contraire ; supposezla fléchissant devant les exigences artistiques, ou entrant en composition avec elles ; il faut, pour rendre l'hypothèse possible, admettre que la fin de l'art est supérieure

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OU égale à la fin de la morale, c'est-à-dire à la fin suprême de l'homme et de toute créature. En un mot, l'art est un moyen, et comme tel il relève de la fin dernière, de l'ordre essentiel ; il y est à tout jamais subordonné. -

Mais on prend frayeur des conséquences. Que faire en cas de conflit? Que faire si l'artiste est mis en demeure de choisir entre le beau et le bien, entre l'art et la morale? — La réponse est simple. Que faire quand un intérêt moindre s'oppose à l'intérêt suprême, quand il y a lieu de choisir entre l'agrément etle devoir? Périssent en ce cas toutes les beautés de la parole littéraire I Périsse l'art qu'il faudrait payer d'un sacrifice d'honneur ou de décence! Qui admet une morale n'a plus droit d'hésiter. Dieu nous garde, quant à nous, dustérile plaisir d'étonner par l'afiirmation hautaine et de répondre à l'objection par la bravade! Mais en vérité nos esprits vivent dans une telle atmosphère d'inconséquence molle et de sceptique nonchaloir, qu'il leur est bon de sentir quelquefois toute la rigueur des principes, comme à un membre engourdi de sentir le froid de l'acier.

Voilà pourquoi nous devions accepter pour un moment l'hypothèse d'un conflit entre l'art et la morale, et dés lors il n'y avait qu'une conclusion. Mais, grâce à Dieu, l'hypothèse est pure chimère. Et qui n'en sent d'abord la répugnance ? Le vrai, le beau et le bien sont les attributs essentiels de l'être; le moyen de les supposer jamais en lutte? Dieu, l'être par excellence, est par là même le vrai, le beau, le bien suprême : comment ces qualités, identiques dans leur source, pourraient-elles se combattre quelque pari ?

Voilà une métaphysique fort simple effort assurée. Consultons d'ailleurs l'expérience, le fait humain universel. Le beau est si étroitement lié au bien par destination originelle, que toujours il en emprunte au moins l'apparence. Il lui en faut les traits ou le masque; autrement qui l'acceptera luimême, qui en pourra jouir? Le démagogue est contraint de se faire pur, vertueux, incorruptible ; le romancier du

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dévergondage plaide l'affranchissement de l'homme et sa dignité; le succès est à ce pri^. C'est que, pour trouver la parole belle, nous avons besoin de nous la figurer bonne, juste, morale. L'illusion suffira sans doute, mais dans l'illusion même il y aura un hommage à la nécessité de nature, comme il y a dans l'hypocrisie un hommage à la vertu.

Regardons-y de plus près. Où peuvent être les beautés littéraires dont la morale exigerait le sacrifice? ou, ce qui revient au même, quel élément contraire à la morale peut être ou produire par lui-même une beauté?

Envisageons l'influence exercée sur les facultés humaines. La parole peut rompre leur équilibre, violer leur naturelle hiérarchie ; voilà compromettre la morale et la combattre au moins indirectement. Veut-on que la beauté puisse être dans cette violation de la constitution essentielle de l'homme? Résultat étrange ! On irait donc au beau en allant contre la nature? Non, ce n'est pas au beau qu'on arrive ainsi, c'est à l'extraordinaire, c'est à l'effet. Mais comment raisonner de l'art, si l'on ne commence par distinguer l'effet du beau ?

L'effet, c'est tout ce qui étonne, frappe, saisit à tort ou à raison, comme portant la marque d'une puissance quelconque. Le beau saisit et élève la nature raisonnable parce qu'il procède de la puissance ordonnée. Distinction élémentaire, mais facile à perdre de vue même dans les siècles de vie sérieuse. La Bruyère n'a-t-il pas dit de ses contemporains : « Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne ou un éclair qui les éblouisse : ils vous quittent du bon et du beau(l). »

Regardons maintenant les objets mêmes et les impressions que la parole nous présente. Qu'y va réprouver la morale? Tout d'abord le sensualisme, et, à vrai dire, c'est bien avant tout pour lui que Ton plaide au nom de la

(1) La Bruyère : Des Ouvrages de l'esprit.

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beauté. Mais ici, même confusion que tout à l'Iieure. Certes, il faut l'avouer à la honte de la nature déchue, le sensualisme est de grand effet; mais les pjus effrontés paradoxes ne le feront jamais accepter comme beau. La matière n'est belle que par l'esprit et le sensualisme noie l'esprit dans la matière comme un ilambeau dans la boue. Non, ce n'est jamais la beauté qu'il faut sacrifier à la pudeur.

La parole peut encore inquiéter la morale en rendant contagieuses d'autres impressions moins immédiatement corruptrices mais toujours désordonnées, mépris, haine, vengeance et tout ce qui tient plutôt à l'orgueil. Nous dirons ailleurs comment traiter sans péril et même avec profit les vices de l'àme; qu'il nous suffise pour le moment d'établir le principe. Dans toute passion désordonnée il y a deux éléments : une puissance et un abus, de même que dans toute erreur il y a des vérités que l'on détourne. Or, de même que la vérité, la puissance garde toujours un reste de sa beauté originelle; mais de part et d'autre l'abus n'est jamais beau en soi-même ; c'est peu dire, il décolore d'autant la puissance et la vérité. Qu'il y ait donc une part de beauté réelle dans la vive peinture des passions, c'est chose évidente et nécessaire ; mais cette beauté ne vient pas de leur désordre; mais cette beauté n'est complète en son genre et ne satisfait pleinement qu'à la condition de profiter en définitive à l'impression de grandeur morale, comme font les ombres aux parties lumineuses d'un tableau.

Et voilà tout ensemble de quoi répondre à l'objection courante. Si la morale, dit-on, marchait toujours d'accord avec l'art, l'œuvre mauvaise ne saurait être belle; or le contraire est un fait. On trouve l'éloquence dans des discours incendiaires, la grande poésie dans des pièces d'ailleurs condamnables, la puissance et l'intérêt dans des drames ou des romans licencieux.

Écartons encore une fois la confusion vulgaire de l'effet

m TiiicoiuK ni: s biiillks-lkttiiks.

et du beau ; c'est d'uu seul COU43 renvoyer hors de cause la plupart de nos adversaires. Aux autres nous ferons observer quelle faux et le mal absolus sont une pure chimère et le néant même. Une œuvre est fausse et mauvaise . à tout le moins quand l'erreur et le vice y dominent; mais qui la concevrait vicieuse et erronée dans tous ses éléments sans exception? Si coupable qu'on se la figure, elle n'est possible qu'à la condition de contenir, dans une mesure plus ou moins large, le vrai, le bien, et par là même le beau ; chaos d'ombre et de lumière, amas de nobles ruines et de débris sans forme et sans nom. On entend bien alors que l'œuvre est belle par ces vestiges de vérité et de vertu, mais qu'elle a perdu de sa beauté possible dans la proportion rigoureuse du faux et du mal qui la déshonorent. Le vrai, le bien, même diminués, même offusqués par ce voisinage, même employés contre leur nature à servir le vice et le mensonge, gardent toujours, au contact de facultés puissantes, le privilège de nous ravir. Aussi l'œuvre que j'ai droit d'appeler mauvaise peut être belle par le vrai et le bien qu'elle garde encore et malgré le faux et le mal qui, d'eux-mêmes, ne vont qu'à l'enlaidir.

D'ailleurs point d'étonnement ni de scandale si l'on voit le talent marcher séparé de la vertu. Dieu, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, a départi de même aux uns et aux autres avec une souveraine indifférence, disons mieux, avec un magnifique dédain, et le talent et même « cette petite flamme qu'on nomme le génie (1). » 11 y aura donc des scélérats de grand esprit et des saints d'esprit médiocre, tout comme il y a des scélérats de mine fière ou gracieuse et des saints de chélif extérieur. Mais si l'abus du talent ne le tue pas du premier coup, doutera-l-on qu'il l'amoindrisse et qu'il tende à le détruire ? N'est-ce pas de l'histoire, de l'histoire universelle et surtout contempo-

(l) Lacordairc.

MiiitAi.i: i:t i.rr l'EiiATL r.E. (i7

raine? Voyez nos poètes, par exemple. Mais encore si l'on veut juger à l'œuvre l'influence du vice ou de la vertu sur le talent naturel, il faut, en bonne justice, raisonner dans l'hypothèse de deux natures égales et également cultivées. Laquelle saura mettre dans ses œuvres la puissance et l'ordre dont l'union fait le beau? Celle où Thabitude vertueuse conserve les facultés dans leur intégrité native et leur équilibre essentiel ? Celle dont le vice a usé les puissances ou tout au moins déconcerté l'harmonie? « Supposons l'impossible, disait Quinlilien, supposons une égale mesure de talent, d'étude, de savoir dans un homme de bien et dans un méchant homme ; qui des deux vaudra mieux comme orateur? Évidemment celui qui vaudra mieux comme homme (1). »

C'est que, entre la règle morale et la règle artistique, il n'y a pas seulement un réel accord, mais, dans bien des cas, une réelle compénétration. La règle morale ne domine pas seulement la règle artistique à titre de principe étranger et supérieur ; elle ne la fortifie pas seulement comme une puissance amie ; en mainte circonstance elle devient elle-même loi de l'art, en sorte que la conquête du beau est au même prix que la fidélité au bien. Nous en avons déjà vu plus d'un exemple, et il ne faut que nous souvenir.

Que veut tout d'abord la saine littérature? Le respect de la hiérarchie des facultés. Mais la morale nous y oblige, elle aussi, au moins indirectement, à titre de précaution et d'hygiène habituelle de l'âme.

Que faut-il pour être naturel? Recevoir des objets une impression exacte. Mais pour cela même, force nous est de dominer et l'égoïsme qui appesantit l'âme jusqu'à l'empêcher de sentir, et la mobilité excessive, l'impres-

(1) « Demus, id quod nullo modo fieri potest, idem ingeniL studii, doctrinœ, pessimo atqiie optimo vira. Uter melior diceiur oratoi? Nimimm quihomo quoqite melior. » (Quinlilien : Inst. Oral. XII, 1.)

sionnabllité qui ferait sentir outre mesure. C'est de l'art, mais c'est aussi de la vertu.

Et après l'impression exacte, qui garantira l'expression fidèle? Le désintéressement, le sacrifice de la gloriole toujours prompte à outrer pour éblouir. Art et morale nous le prescrivent tout d'une voix.

Enfin quel que soit l'objet, la parole a toujours le devoir de maintenir l'excellence de l'esprit et son empire sur la matière ; il lui faut être spiritualiste, c'est-à-dire n'user du sensible que pour le service de l'esprit. Qui le veut? Le bon sens et la dignité même de notre espèce. Mais ce bon sens est art et morale tout ensemble, et la même règle- de dignité gouverne à la fois tous les modes de l'action humaine.

Telle est l'étroite liaison de la loi morale et de la loi littéraire. Ce sont deux fleurs poussées sur la même tige; elles sortent l'une et l'autre des profondeurs de la nature humaine et par là des profondeurs mêmes de Dieu. Encore n'est-ce pas trop dire? Ne faudrait-il pas supposer à une seule et même fleur deux aspects, deux nuances et deux parfums? Ainsi rien n'est incohérent dans l'œuvre divine. Pour en partager le bénéfice, il faut l'accepter tout entière^, et c'est en matière d'art la plus grande erreur possible que de prétendre aller au beau par le mépris du bien.

L'art doit ù la morale un concours direct ou indirect, mais positif. — Pas de milieu pratique entre nuire et servir, directement ou indirectement. — Preuve tirée des impressions communiquées. — Objection. — Preuve tirée de l'action exercée sur les facultés.

Nous avons vu la loi morale d'accord avec la loi artistique, parfois même s'identitiaut avec elle. Revenons un moment à l'idée de subordination.

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