LE MOT ET LES EXIGENCES DE LA LANGUE
leur foi et de leur culte (1). Faiblesse en effet, mais surtout danger, danger d'en perdre la conception précise et du même coup la possession assurée. Par ces abus de langage, par ce pêle-mêle du sacré et du profane, l'idée même du surnaturel est en péril.
On nous juge excessifs peut-être, et — que sait-on ? — en contradiction avec nous-mêmes? N'avons-nous pas dit que le mot, quand il se détache d'une idée, la laisse immuable en soi comme l'objet qu'elle représente (2)? Assurément. Mais alors nous parlions de l'idée telle qu'elle doit être, telle qu'elle est en droit et pour l'esprit qui conçoit bien. Ce qui est présentement en question, c'est l'idée vraie ou fausse que l'on a des choses, celle qu'on en prend de fait et à tort ou à raison. La première est immuable comme l'objet, celle-ci changeante comme notre esprit même. C'est elle qu'il importe de maintenir, comme c'est elle que menacent les termes employés à faux. Si je dis foi politique, la notion profanée demeure en elle-même; la foi reste l'adhésion surnaturelle de l'âme à la révélation divine; elle garde le droit d'être entendue ainsi ; mais dans l'esprit qui m'écoute la voilà bien ravalée, elle tombe au niveau des convictions, voire des opinions humaines. Inaltérable en droit, l'idée est compromise en fait. 'Notons d'ailleurs que le danger serait moindre si, en passant à un objet nouveau, le terme se détachait absolument et visiblement de son objet propre, si, en s'abaissant à la politique, le mot de fol cessait en fait d'ap-
(1) « A force d'être plongés dans une atmosphère de scepticisme et de tolérance, leurs lèvres ont perdu la trempe que leur avait donnée le baptême, et n'ont plus assez de ressort pour prononcer ces grandes expressions venues de l'Évangile et du Ciel. Quand l'occasion de les employer se présente, ils s'épuisent d'efforts et font des proiliges de souplesse pour échapper à la nécessité d'en faire usage. Ils n'y réussissent que trop souvent, et rien n'est plus fréquent de nos jours que de trouver des catholiques dont le langage est à peine chrétien sur les questions de foi. » (Mgr Flantier, évêque de Nimes : Mandement de 1864 ; Œuvres, t. I.)
(2) Chap. m.
partenir à la religion. Mais il n'en est rien. Le mot reste à double usage et dès lors à double entente, ou plutôt de cette équivoque ressort une insinuation perfide : la foi n'est qu'une conviction comme une autre ; toute conviction vaut la foi. Parlez d'opinions religieuses et le résultat sera le même : la croyance des chrétiens est donc chose humaine, chose frêle et fugitive comme l'opinion.
Qu'on y prenne garde : l'erreur du temps, le grand péril pour l'intelligence contemporaine est le naturalisme (1), la négation de tout ordre surnaturel. Or cette négation est en principe dans les abus que nous dénonçons, elle court et circule avec eux de bouche en bouche. Rien de plus manifeste. Gomment concevons-nous l'ordre surnaturel ? Le mot le dit: par différence, par opposition à l'ordre de nature. Effacez la différence et la notion même s'en va. Si j'appelle communion à la vie universelle le rêve sensualiste qui mêle mon âme au grand tout, que devient à mes yeux la communion sacramentelle? Le même rêve avec un autre objet. Si un Barabbas de club est à mes yeux le martyr de sa foi politique, le martyr de Jésus-Christ sera-t-il longtemps autre chose qu'un entêté de religion? Si, avec Lamartine, j'appelle grâce l'inspiration du génie, la grâce même de Dieu ne m'apparaîtra plus guère distincte des heureux mouvements de la nature, et la logique aidant, le néologisme m'aura fait pélagien. Avec tout le respect que nous devons au croyant qui voudra bien nous lire, disons nettement que nous le plaindrions de ne voir là que minutie. Non certes; il importe que la vérité révélée ait sa langue à part : voilà pour garder ses notions inaltérables. Ne rabaissons pas le divin par des assimilations profanes, mais aussi respectons les termes sacrés comme les vases de l'autel. Saint Paul disait: Depositum
(1) C'est le mot même du Concile du Vatican. (Constitutio prima de fide. Proœmium.) Nous ne le confondons pas avec le naturalisme littéruire, nouveau nom du vieux réalisme.
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custodi, devitans profanas vocum novitates (1). Nous ne lui faisons pas violence en traduisant de la sorte : « Pour garder le plus cher des dépôts, évitez ces néologismes qui seraient des profanations. »
Aussi bien, n'y eùt-il en jeu que des intérêts moindres, le devoir de l'écrivain sérieux est net et simple. Qu'il suive l'usage et en même temps qu'il contribue de toute son influence à le maintenir dans la droite voie. Qu'il résiste aux nouveautés de vogue et se fasse plutôt récalcitrant et retardataire. De grands exemples ont montré que ce n'est pas là renoncer à la renommée, à la gloire même. Qu'il fréquente avant tout les maîtres de notre langue. Il apprendra mieux ensuite d'un petit nombre de contemporains illustres à quelles conditions on peut encore être entendu et goûté du siècle, tout en continuant de parler français.
(l)ITiai. VI, 20.