L'IDÉE COMPLEXE ET LA RAISON
11 va sans dire que toutes les facultés concourent à la formation de l'idée complexe comme au choix entre les idées simples. Nombre de ces expressions font image ou respirent un sentiment. Mais ici la raison a des droits plus étendus, plus intéressants par le fait même. Dans l'idée simple, elle ne trouvait qu'un germe incomplet de vérité, une pure convenance du mot avec ses entours. L'idée complexe lui peut offrir la vérité proprement dite, l'afîirmation, implicite de forme il est vrai, mais réelle et dès lors vraie ou fausse. De même ces expressions peuvent, comme l'idée simple, être choisies avec plus ou moins de bonheur, s'adapter plus ou moins bien, se lier plus ou moins étroitement à la pensée principale où on les rattache. La raison a donc le droit d'y chercher et le devoir d'y mettre une double justesse : la justesse absolue, — c'est la vérité même du jugement implicite, — la justesse relative, —■ c'est l'heureux accord de ce jugement avec la pensée principale; — en deux mots, vérité, opportunité. Ainsi avons-nous la loi commune à toute idée complexe, loi simple mais de conséquence et sur laquelle nous devons appuyer un peu.
11 est vrai que Dieu règne dans les cieux et que de Lui relèvent tous les empires. 11 n'est pas moins vrai que Dieu est bon. La périphrase grandiose et la formule populaire ont Tune et l'autre une justesse absolue.
Mais Bossuet pouvait, avec la même vérité, désigner Dieu par des attributs tout autres. Pourquoi celui-là ? Et dans les cas analogues, d'après quelle règle devrons-nous choisir? Un peu d'attention nous fait voir entre l'expression figurée et l'action que prête à Dieu la pensée principale un rapport exact, un lien logique étroit. Pourquoi
quoi de plus naturel que les fipures ■■? Opposons-le plutôt au style rudimentalre et de losrique pure, qui procéderait par affirmations ou négations directes, uniformes et nues. Avec les rhéteurs, appelons figure tout artifice appréciable de langage, et notons bien que tout ce qui est artifice est loin d'être artificiel.
Dieu se glorifie-t-il de faire la loi aux rois terrestres et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et terribles leçons? Précisément et directement parce qu'il est le roi céleste et le suzerain des empires. Quel "meilleur fondement à ce droit pratique? Ici donc le rapport de l'idée complexe à la pensée principale est celui de la cause à l'effet. Ailleurs ce sera plutôt opposition.
Les délices de Rome en devinrent l'horreur,
dit Racine, et la sinistre métamorphose de Caligula est rendue plus frappante par le contraste de sa première popularité. Quand le même Racine écrit:
Celui qui met un frein à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots ;
c'est la similitude qui fait le nœud entre l'idée du premier vers et la pensée achevée dans le second. Causalité, opposition, similitude : il semble qu'on puisse réduire à ces trois genres le rapport de l'idée complexe avec la pensée principale. Mais ce rapport est nécessaire. Avec et après le bon choix des idées simples, il concourt puissamment à la logique du style, logique voilée au premier regard, mais qui charme la raison bien avant qu'on ait le temps d'y prendre garde. .loubert a noté « qu'il se fait dans l'esprit une continuelle circulation d'imperceptibles raisonnements. » Autant pouvait-il en dire du style. Pour être ferme, nerveux, plein, serré, car toutes ces métaphores se touchent presque jusqu'à l'identité pratique, il lui faut cette logique intime, cette puissante cohésion des détails s'appelant tous et se justifiant les uns les autres, vrais anneaux d'une chaîne souple mais forte et d'oii rien ne se peut détacher.
L'idée complexe n'est, à le bien prendre, que l'épanouissement d'une notion simple, et elle se ramène facilement à l'une de ces deux catégories. Tantôt enveloppant l'objet d'un jugement implicite qui le caractérise, elle nous
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l'offre sous une forme équivalente. Là reviennent surtout la périphrase, la comparaison, la métaphore, l'allégorie. Tantôt elle achève la notion simple en la qualifiant par un des attributs qui lui conviennent : c'est le cas de l'épithète par exemple. Examinons brièvement ces quelques formes. Nous y verrons commandée par le bon sens la double justesse, absolue et relative ; en même temps et par occasion, nous en étudierons la raison d'être et l'emploi dans le style. Quelques-unes, il est vrai, comme la comparaison et l'allégorie, peuvent remplir toute une pensée, tout un développement, en quoi elles dépassent, à parler en rigueur, le cadre de notre présente étude. Mais elles peuvent de même s'enfermer dans les limites d'une expression, d'une idée complexe, et voilà qui nous donne droit de les étudier ici une fois pour toutes.
Les équivalents, — La périphrase. — Les colères romantiques. — Où emplo.ver la périphrase i — Pascal et Blauqui. — Les équivalents par siuiilitufle. — La comparaison. — Sa valeur devant l'imapination et la raison. — La mètapliore. — Sa supériorité sur la comparaison. — L'allégorie. — Sa supériorité sur la métaphore. — Difficulté spéciale des personnifications allégoriques. — Approfondir les rapports sans les outrer. — Métaphores incohérentes.
Au premier rang parmi les équivalents, se présente la périphrase, définition ou description partielle substituée au nom propre et simple de l'objet ou de l'action. Nous connaissons cet artifice de langage, et c'est un exemple de périphrase que nous empruntions tout d'abord à Bossuet. On sait d'ailleurs les colères du romantisme :
.l'ai de la périphrase écrasé les spirales^
s'écrie V. Hugo, et le plaisant de la chose est qu'il en fait une en le disant. Mais pourquoi tant de haine? Par réaction contre les excès de la dernière école prétendue classique.
De fait la périphrase y fleurissait à côté de l'expression générale ; elle servait de même à déguiser mille réalités estimées choquantes. Là-dessus le romantisme poussait le mot propre jusqu'à la bravade : abus contre abus. La périphrase a du bon, mais à sa place. Pascal a dit : « îl y a des lieux où il faut appeler Paris Paris, et d'autres où il le faut appeler capitale du royaume. » Et quels sont-ils? Quand la périphrase vaut-elle mieux que le nom simple et court? Quand elle a une grande justesse relative, un rapport étroit avec la pensée principale. Appelons donc Paris « la capitale de la France » si cet attribut met mieux en lumière le rôle que nous donnons actuellement à la grande ville. Nous aurions dit par exemple à l'indolent roi de Bourges : « Vous ne rêvez que fêtes et votre capitale est sous le joug. » Un historien de la Commune pourrait écrire : « La capitale révoltée comptait bien être suivie par les autres villes. » Ici l'attribut de capitale explique, à titre de cause, la présomption parisienne; dans le premier exemple il rendait le malheur de Paris plus saillant par le contraste. A préférer le nom propre, nous perdrions de part et d'autre l'idée d'une relation significative. Au contraire, quand, le 15 mai 1848, à la tribune de la Chambre envahie, Blanqui, discourant au profit de l'émeute, appelait Rouen « cette ville qu'une voie ferrée relie à la capitale, » il n'y avait là qu'une banalité de langage, insipide en soi mais expressive d'ailleurs. L'homme capable en un pareil moment de faire sa phrase et de s'écouter la faire, parlait évidemment à froid et promettait par là même d'être redoutable à la façon de Robespierre. L'observation est d'un témoin, de Louis Veuillot.
En effet les passions vives s'accommodent rarement de la périphrase, elle est trop lente à leur gré. De même l'écrivain l'évite plutôt comme un poids et une gêne ou l'accueille à regret comme un expédient de style, un remède à d'autres inconvénients, l'équivoque par exemple. Elle ne lui agrée pleinement que si elle le sert par cette