‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 54 sur 103 · L'IDÉE COMPLKXE ET LA RAISON · texte numérisé non relu

L'IDÉE COMPLKXE ET LA RAISON

exquise opportunité que nous avons décrite : c'est alors une pensée de plus et partant une force. Ainsi la loi de justesse relative ne nous apprend pas seulement à la bien faire, mais à l'introduire à propos.

11 en est de même pour les équivalents fondés sur la similitude, pour la comparaison, la métaphore, l'allégorie. A tous il faut la justesse absolue, la vérité du jugement implicite, la ressemblance de fait entre l'équivalent et l'objet. A tous il faut la justesse relative, le rapport exact à la pensée principale, ce rapport qui fait l'opportunité de telle similitude, voire d'une similitude quelconque, ce rapport sans lequel nous aurions à comparer autrement ou même à ne point comparer du tout.

Venons au détail et remarquons en passant combien la comparaison proprement dite est selon le naturel du génie de l'homme. Voilà bien, dans ce procédé de pensée et de style, les deux modes ou, si l'on veut, les deux infirmités de notre connaissance : la succession qui nous oblige au rapprochement perpétuel ; le besoin du sensible qui nous incline le plus souvent à y chercher des analogies pour nos plus nobles conceptions. De là aussi le double charme de la comparaison deux fois juste, c'est-à-dire opportune autant que vraie. L'imagination y trouve son aliment propre, et l'intelligence une lumière facile. Il est vrai que l'analogie est rarement absolue ; toute comparaison cloche, dit-on. A supposer le contraire, encore n'aurait-elle pas force de preuve : comparaison n'est pas raison. Mais en somme l'esprit lui est grandement redevable : insuffisante à prouver, elle vaut du moins pour éclaircir ; incapable d'établir par elle-même un jugement, elle nous aide à concevoir une notion. 11 y a plus : à défaut d'un argument proprement dit, elle apporte à la vérité une vraisemblance; elle lui est une sorte de témoignage, selon la fine observation d'Aristote (1), le témoignage indirect qu'un

(1) Aristote : Problème XVIII, a-^ 3.

ordre d'objets rend à un autre dans l'ensemble si bien lié des œuvres divines. Ainsi quand Notre-Seigneur use de la comparaison ou des autres formes de similitude, ce n'est point là une preuve, une base rationnelle à notre créance ; mais il y aura plaisir à noter, soit dans la nature, soit dans les relations simples de la vie, des analogies profondes avec ce qu'il enseigne de plus haut. Qu'on nous montre des images de la Trinité gravées dans le monde ou dans l'homme : voilà qui ne prouvera pas la réalité du mystère et qui ne nous l'aurait pas fait deviner. Mais le mystère une fois établi comme il doit l'être, notre foi trouve une jouissance fière à le voir écrit partout.

Joie de l'imagination, lumière de l'esprit : la comparaison n'est tout cela qu'au prix de la double justesse. Le rapprochement est nul quand il porte à faux, encore plus quand il est faux en soi-même. Voyez ces deux évêques allant et venant dans une galerie de Fontainebleau sous la conduite d'un page qui leur en fait les honneurs. Chapelain — car c'est lui qui nous les présente — se rappelle ici que la comparaison est un élément obligé du poème épique. Écoutez plutôt :

Ainsi quand l'océan s'ébranle vers la grève, Et par un flux réglé, sans le secours des vents, Se roule toujours plus sur les sables mouvants ; Contre mont, flot sur flot, l'onde vive élevée...

Grâce du reste. Où est la vérité du rapport ? En quoi ressemble au flux et au reflux le va-et-vient de ces graves personnages? Par-dessus tout, où est l'opportunité? Quel besoin de nous rendre plus sensible la chose la plus naturelle du monde, mais encore d'y employer une similitude si complètement démesurée ? N'est-ce point abuser du

Parva licet componere magnis ?

Bossuet compare justement Henriette de France, intrépide parmi les ruines de la monarchie, à la colonne restée debout sous un palais écroulé. On voit, on comprend, on

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approuve. Mais voit-on et comprend-on vraiment quelque ciiose quand on lit cette phrase de Chateaubriand : « Quelquefois une haute colonne se montrait seule debout dans un désert, comme une grande pensée s'élève par intervalles dans une âme que le temps et le malheur ont dévastée (1)? » Est-ce vrai ? Est-ce clair? et à quoi bon ? C'est que, si la comparaison est fille de l'imagination, elle n'obéit point à la fantaisie. Qu'elle égaie le bon sens populaire, qu'elle aide aux élans oratoires ou aux poétiques peintures ; toujours la faut-il vraie, lumineuse, en accord avec la situation et justifiée par cet accord même. Il y aurait plaisir à la trouver telle dans Homère, dans Virgile, dans Bossuet par exemple ; mais ce serait matière à tout un livre. Avançons.

Plus intéressante encore et plus complètement humaine est la métaphore, la métaphore que nous faisons continuellement et sans y prendre garde, comme M. Jourdain faisait de la prose, mais qui mériterait bien ici l'honneur d'un moment de réflexion. La comparaison ajoute à l'objet un équivalent, et elle prend soin d'accuser entre eux la similitude^ Plus vive d'allure, la métaphore substitue l'équivalent à l'objet même sans nous avertir autrement de la ressemblance. La comparaison dirait : « Les passions qui bouleversent l'âme comme les orages la nature... » La métaphore dit d'un mot : « Les orages de l'âme. » A nous d'apprécier la similitude qui autorise la substitution, c'està-dire la vérité de la comparaison implicite ou la justesse absolue de la métaphore. Dans cette comparaison abrégée, l'esprit trouve de quoi satisfaire et son besoin de rapprochement et, le plus souvent du moins, son goût du sensible, mais de plus son ambition de synthèse rapide, puisque tout se fait en un mot. On entend par suite que le poète s'attarde plus volontiers à déployer ses comparaisons, et que le prosateur les resserre plutôt en méta-

(1) René.

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phores : il a droit d'être plus pressé. Par nature aussi, la métaphore excelle à conclure une comparaison précédente, à en ramasser toute la force, en identifiant par une substitution hardie les deux termes juxtaposés tout d'abord. C'est un artifice cher à Bossuet. A-t-il, d'après Isaïe, assimilé à un lépreux Jésus-Christ souffrant: « 0 saint et divin lépreux 1 » s'écrie-t-il, et nous goûtons dans l'apostrophe toute l'énergie de cette similitude que les développements précédents nous avaient déjà rendue familière (1). Ailleurs, suivant toujours le même prophète, il montre amplement que l'âme pécheresse ressemble à un vase brisé ; puis, se résumant d'un mot, il admire avec une audace originale « l'étrange état de cette âme cassée et romime (2). » Ou bien il décrit le pécheur obstiné comme un chêne encore debout mais déjà mort et attendant la cognée : « Bois aride, Dieu n'a pas encore frappé ta racine (3). » La pensée éclate avec toute sa force dans cette assimilation directe. On y voit et la double justesse requise de la métaphore et l'énergique brièveté par où elle l'emporte sur la comparaison (4).

L'allégorie sera la métaphore continuée. Comme la métaphore simple, elle substitue immédiatement l'équivalent à l'objet sans accuser explicitement le lien qui les rassemble ; mais cette fois la substitution ne s'arrête pas à un seul terme ; la pensée comprend plusieurs équivalents empruntés au même ordre de similitude, plusieurs mots métaphoriques justifiés par le même rapport. Citons encore Bossuet: « Quand j'entends quelquefois discourir des mystères du royaume de Dieu, je sens mon âme comme échauffée...; faut-il faire le premier pas de l'exécution : le moindre souffle du- diable éteint cette flamme légère €t

(1) bossuet : Premier sermon pour le Vendredi-Saint, exorde.

(2) Premier sermon pour le premier dimanche d'Avent.

(3) Ibidem.

(4) L'allusion n'est le plus souvent qu'une métaphore fondée sur une similitude historique. Condé dormant au matin de Rocroi est bien, comme dit Bossuet, un autre Alexandre. Rien de plus à noter.

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volage qui ne prend pas à sa matière mais qui court légèrement par-dessus (1). » Ce n'est point ici comparaison, parce qu'il y a substitution directe des notions d'emprunt aux notions premières ; en mèuie temps il y a plus qu'une métaphore simple et autre chose que des métaphores successives, puisque voilà dans la même pensée cinq équivalents également fondés sur la ressemblance de la flamme et du désir.

Cette ressemblance, Bossuet ne l'a donc pas vue et touchée en un seul point ; il l'a suivie dans toute son étendue; il n'a pas effleuré le rapport entre deux objets, il l'a épuisé. Marque de puissance personnelle, de profondeur et d'attention; mais tout ensemble supériorité manifeste de l'allégorie. Accumulez des métaphores diverses : mon esprit, suivant le vôtre, voltige légèrement de similitude en similitude, d'objet en objet; insistez sur un même rapport : je le pénètre, je l'approfondis et il me rend toute sa lumière. Souvent la veine est assez riche pour que l'allégorie dépasse les étroites limites d'une phrase et fasse à elle seule un beau et large développement (2). Mais ample ou resserrée, elle a toujours cette force que donne l'insistance en un même point.

Toutefois cette insistance a des limites dans la nature même des choses. Prenons garde à un certain enthousiasme d'imagination qui nous ferait outrer de bonne foi des ressemblances d'ailleurs réelles, et si les objets se touchent par un ou deux points, n'allons pas vouloir, pour la beauté du fait, qu'ils coïncident par toute leur étendue. Avant tout, prenons garde à l'ambition de trouver merveille. C'est le lieu de se rappeler que l'ordre, c'est-à-dire

(1) Bossuet: Troisième sermon pour le premier dimanche de Carême, 3» point. La même allégorie se retrouve dans le premier sermon pour la Conception, 2° point.

(2) Voir dans Bossuet le céUbre fragment sur la vie humaine comparée à un chemin dont l'issue est un précipice; ou dans Veuillot le rapprochement de l'aurore et des premières lumière? de Dieu dans uue âme. (L' Honnête Femme, xxxi.)

la fidélité au vrai, est le meilleur garant de la puissance. Ainsi la raison peut sembler une forteresse où l'homme trouve asile. Mais que penser de cette phrase de Danton et d'une époque où elle paraissait éloquente ? « Je me suis retranché dans la citadelle de la raison ; j'en sortirai avec le. canon de la vérité et je pulvériserai mes ennemis (1;. »

Qui rend fausses et glaciales ces personnifications allégoriques si chères au dix-huitième siècle et que, par un juste châtiment de son paganisme poétique, le dix-septième siècle lui-même ne dédaignait pas assez? N'est-ce pas le symbolisme outré qui de cette vertu ou de ce vice vous fait un personnage complet, armé ou vêtu de pied en cap, suivant cette mode ou cette autre ? Donnez à ces personnalités fuyantes des contours un peu flottants, un corps plutôt diaphane, et faites-les passer rapidement devant nos regards ; mais n'appuyez pas les traits et ne posez pas devant nous une sorte de statue de marbre dont nous puissions discuter les détails. Quand Klopstock nous montre au bord de l'enfer « la pâle Épouvante, éblouie et muette, contemplant avec des yeux gonflés ces profondeurs, » notre imagination accepte cette vision exacte et rapide. Elle protesterait si le poète s'avisait de nous dire rage de l'Épouvante et la couleur.de sa robe et les attributs (lu'elle porte en main.

Dans une pièce de la belle époque, Victor Hugo comparait son âme à une cloche qu'il avait vue souillée d'inscriptions impies. Rien de mieux jusque-là; mais pourquoi, l'instant d'après, nous peindre les passions

Qui viennent bien souvent trouver l'homme au saint lieu, Et qui le font tinter pour d'autres que pour Dieu (2) ?

Que l'âme ressemble à la cloche par la destination et le baptême, qu'elle soit de même « un vierge métal « où des mots profanes ont défiguré après coup le nom de Dieu : à

(i) Moniteur réimprimé. 1" avril 1793.

(2) Chants du Crépuscule.

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la boime heure 1 xMais doiiuerez-vous à l'àme une robe de bronze, un battant de fer, la ferez-vous tinter, sonner en volée? On nous dira peut-être que tel ascète n'en aurait pas eu scrupule, et qu'il serait facile d'emprunter à la littérature pieuse du moyen âge et du seizième siècle des exemples encore plus étranges. C'est un fait et nous le regrettons. Renouvelées aujourd'hui, ces erreurs de goût pourraient être fort dangereuses ; à distance même et dans leur lointain historique, elles offrent à la sophistique moderne un prétexte contre la foi. Mais après tout, fussions-nous en temps de croyance vive et simple, en plein treizième siècle par exemple, bien que plus inoffensives, ces analogies à outrance nous déplairaient encore. La simplicité chrétienne répugne à l'illusion même innocente, et le vrai ne veut être servi que par le vrai.

La route à suivre est donc entre la puissance fausse qui dépasse les relations réelles des choses et l'impuissance qui effleure sans jamais approfondir. Impuissance dont le pire effet est d'accumuler parfois dans une même pensée des métaphores disparates, de figurer à la fois un même objet sous des traits incompatibles. Est-il besoin de rappeler cette faute grossière? Et pourquoi non? Le génie même y tombe, quand il ne veille pas d'assez près. Corneille a dit de Rome :

Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans Avec le premier lait sucent tous ses enfants. Pour l'arraciier des cœurs est trop enracinée (1).

Et que d'oublis de ce genre dans le parlage incessant où nous condamnent nos institutions modernes ! Joseph Prudhomme a fait lignée. Tel personnage politique reste littérairement célèbre par son torrent éclipsé (2); tel autre,

(1) Corneille : Cinna, acte IF, scène i.

(2) M. Ganibetta. Tout n'est pas charpe dans le discours de réception ù l'Acadéujie que prêtait d'avance à cet homme politique un provincial de belle humeur. (V. Pontmartin : Nouveaux Samedis, t. IX, p. 71.)

présidant une fête scolaire, fait des études classiques un foyer de culture, ou de la Faculté des lettres un laboratoire qui prend du champ comme un jouteur, déhorde comme un fleuve, et campe sous des baraques à la façon des armées en campagne (1). Plaignons l'homme obligé par situation de parler beaucoup plus qu'il ne lui est possible de réfléchir.

Les qualificatifs. — L'épithète. — L'épithète de circonstance. — Un avi^ de Ronsard. — Vraie valeur de l'épithète de nature. — Conclusion.

Il nous reste à dire un mot bref des qualificatifs. Avec la notion qu'ils déterminent, ils composent, eux aussi, une idée complexe : l'esprit s'arrête sur un objet unique et perçoit tout ensemble l'aflirmation implicite d'une qualité. Ici encore, même loi de vérité et d'opportunité, de justesse absolue et relative. Tout serait dit s'il n'y avait à insister quelque peu sur l'emploi de l'adjectif, cet ennemi du nom, disait Voltaire, bien qu'il s'accorde avec lui en nombre, en genre et en cas. De fait, l'adjectif est une des forces du style ou il en est la plaie : il n'y a pas de milieu.

Maury définit Vépithète, l'adjectif qui ajoute (2). Pourquoi pas, l'adjectif qui est ajouté? Ce serait plus étymologique et plus juste. L'épithète est bien ce compagnon utile mais non pas nécessaire, qui s'unit au nom pour lui rendre service, mais pourrait disparaître sans emporter avec lui le fond de la pensée. Dans le beau vers de Racine :

(1) M. Jules Ferry: « Les études classiques entretiennent le foyer de culture 011 ?e maintient la trempe simple et forte de l'esprit français. » (Distribulioudesprixauconcours!iénéral,1881.) — «Grâce ij vous, la Faculté des lettres est devenue, elle aussi, un laboratoire; elle aussi a pris du champ, elle a débordé son étroite enceinte ; eu attendant qu'on la loge, elle campe modestement, bravement, sous des baraques comme il convient à une armée encampajine. » (Même circonstance, i883.)

(2) Essai sur l'éloquence de la chaire, xxx\ii.

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Je l'aimais inconstant ; qu'eussé-je fait fidèle ?

il n'y a point d'épithéte ; les deux qualificatifs sont indispensables, ils sont tout.

Quant à l'épithéte proprement dite, elle est de nature ou de circonstance. Où est le fondement de cette distinction élémentaire ? Dans la différence de la justesse absolue à la justesse relative. Si l'adjectif n'a que la première, s'il n'attribue aux objets qu'une qualité inséparable de leur essence même, nous avons l'épithéte de nature, l'épithèle qui est toujours de saison. Homère a droit d'appeler partout la mer infertile ; Fénelon peut montrer en toute occasion les brebis bêlantes et les agneaux bondissants. Plus riche et plus forte, l'épithéte de circonstance unit les deux justesses ; elle convient aux objets, c'est le moins ; mais en outre elle leur convient précisément à raison de la situation actuelle, ici l'expliquant à titre de cause, ailleurs la relevant par contraste.

L'heureux Aman a-t-il quelques secrets ennuis ?

Dans ce vers, l'épithéte plaide contre ces ennuis, inexplicables, ce semble, dans une telle fortune. Au contraire Bossuet en tire un admirable parti pour compléter et justifier sa pensée quand il dit : « Je ne sais pas même déplorer ma misère ni implorer le secours du Libérateur, faible et altier tout ensemble, impuissant et présomptueux. » On voit la supériorité de l'épithéte de circonstance : actualité, c'est-à-dire vérité plus accomplie, concours efficace à la logique du style, charme pour l'intelligence en même temps que pour l'imagination. Ronsard écrivait à d'Elbeine: « Je te veux advertir de fuir les épithètes naturels (sic) qui ne servent de rien à la sentence de ce que tu veux dire, comme la rivière courante, la rerrfe ramée... Tes épithètes seront recherchés pour signifier, et non pour remplir ton carme (poème) ou pour être oiseux en ton vers; exemple: le ciel voûté encerne tout le monde. J'ay

dit voûté, et non ardant, clair ny haut ny azuré, d'autant qu'une voûte est propre pour embrasser et encerner quelque chose... » Il y a plaisir à recevoir cette leçon du poète chez qui l'on trouve les flûtes doux-soiifflantes, les trompettes haut-parlantes, le tonnerre aigu- tournoyant et autres dépouilles homériques. Ronsard est plus sage en prose qu'en vers.

Toutefois ne le prenons pas au mot. Encore moins siiivrons-nous le tranchant et superficiel Maury qui condamne absolument Tépilhète de nature, ou même Quintilien qui ne l'accordait qu'aux poètes. On nous permettra, quant à nous, d'être moins sévères, Elle garde l'avantage de fixer l'imagination, et voilà qui est précieux, même en prose. Reste, bien entendu, l'obligation de se modérer dans l'usage. Bien faite pour la simplicité des peuples enfants, l'épithète de description pure, nous dirions volontiers Fépithète de son et de couleur, agrée pour un tout autre motif au sensualisme des époques raffinées : c'est l'abus. Mais l'abus est facilement évitable et l'épithète de nature n'en est pas déshonorée. A l'origine des langues, les philologues la retrouvent dans quelques-unes des racines connues, appliquant directement à l'objet une qualité universelle qui devient son nom propre (1). Dans nos littératures élégantes et vieillies, elle n'a point encore perdu tout à fait le privilège d'illustrer un substantif, comme parle Joseph de Maistre, et il n'y a pas que des qualificatifs de circonstance dans le passage où nous empruntons ce mot : « L'homme, dit le grand

(1) Tous les mots ont exprimé originairement un attribut, une qualité perçue d'abord dans les objets, puis conçue par l'esprit comme universelle et tout de nouveau appliquée aux objets comme leur caractéristique. Or le plus souvent ces attributs sont de véritables épithètes de nature. En sanscrit par exemple le soleil s'appelle l'ardent, le luisant, etc., les animaux sont ceux qui paissent. En anclais, moon, la lune, est lemesureur; sun, le soleil, celui qui fait naître, etc. — De là des conséquences graves pour la nature môme de nos connaissances. Notons seulement que l'épithète de nature est là fort en honneur. (Voir Max Millier : Leçons sur la science du langage, leçon IV.)

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