I/IDKE COMPLEXE ET LA RAISON
écrivain, n'aime rien tant que de nommer. C'est ce qu'il fait par exemple quand il applique aux choses des épithètes significatives... L'heureuse imposition d'une épithète illustre un substantif qui devient célèbre sous ce nouveau signe. Les exemples se trouvent dans toutes les langues ; mais pour nous en tenir à celle de ce peuple qui a lui-même un si grand nom puisqu'il l'a donné à la franchise ou que la franchise l'a reçu de lui, quel homme lettré ignore V avare Achér on, les coursiers attentifs, le lit effronté, les timides supplications, le fn'nnssement argenté, le destructeur rapide, les pâles adulateurs?... » De fait, une épithéte heureusement choisie a parfois cette fortune de s'incorporer au nom comme un achèvement nécessaire et de passer avec lui par toutes les bouches. L'histoire dit depuis longtemps Charlcmagne. Le christianisme avait trouvé au fronton des temples païens la belle légende, Jovi Optimo, Maximo ; et il a consacré, en l'adoptant, ce témoignage de l'âme naturellement chrétienne. C'est le christianisme surtout qui, en se greffant sur le bon sens français, a uni plus étroitement encore, plus universellement à l'idée de Dieu l'idée de bonté suprême. Chez nous du moins l'une ne va guère sans l'autre et Dieu s'appelle de préférence le Bon Dieu.
Il est un spectacle qui ne devrait pas lasser l'attention des apprentis du style — et les maîtres eux-mêmes n'ontils pas lieu d'apprendre toujours? Nous voulons dire le spectacle de l'esprit humain aux prises avec les menues difficultés de la parole ou plutôt de la pensée telle que Dieu l'a faite en nous. Condamné aux lenteurs de la perception successive, au rapprochement, à l'usage du sensible, son impatience le rend ingénieux. 11 se retourne et se replie de cent manières, tantôt déployant une idée en équivalents significatifs, tantôt abrégeant en un mot le résultat d'une longue opération mentale, partout curieux de justesse absolue et de justesse relative, d'exactitude et d'à-propos ; partout habile à nouer les idées mais par des
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nœuds invisibles, à en composer ce qu'on a si bien nommé la trame du style, mais avec une souple aisance qui cache l'effort et du même coup relève le mérite, au moins pour les yeux attentifs. Nous n'avons pas vu autre chose dans ce chapitre tout plein de détails pratiques. Il nous reste à le voir mieux encore en étudiant le troisième et dernier élément du style, la pensée complète et isolée, le jugement explicite, la phrase, car c'est tout un.
Si la phrase est chose sérieuse. — La phrase, pratiquement identique à la pensée. — Toutes les facultés y concourent. — Part de la raison : vérité, clarté. — Condition de l'une et de l'autre, achèvement de la pensée. — S'il faut toujours la livier tout entière. — Réticences illégitimes : manie de laconisme, profondeur affectée, fraude. — Réticence légitime et agréable. — Elle suppose la pensée achevée dans l'esprit.
Le seul nom de phrase n'éveillera-t-il pas la défiance, le dédain peut-être? Quelques-uns n'attendent guère que des minuties de rhéteur. D'autres sont habitués, et pour cause, à considérer la phrase comme un nuage brillant ou comme un groupe de bruits sonores fait pour couvrir à l'œil et à l'oreille le néant de la pensée. Le pire est que leur mépris passe volontiers jusqu'à l'art d'écrire, et ce n'est leur faute qu'à demi. Tant de gens écrivent ou jugent comme si tout le style était dans la phrase, et toute la phrase dans les sons 1 Dieu leur pardonne et à ceux dont ils ravalent ainsi les idées I Pour nous, sans réduire là tout le talent de l'écrivain, sans en faire, comme disait Malherbe, « un excellent arrangeur de syllabes, » nous prenons à la phrase un grand et sérieux intérêt. Pourquoi ? Parce que, dans le réel et le pratique, la phrase c'est la pensée même. C'est l'âme elle-même prise sur le fait dans la plus courte de ses évolutions complètes; c'est l'âme entière, ce sont toutes les facultés concourant à
faire l'ordre et le mouvement de la pensée, s'en disputant la direction et menant tout à bien si elles tempèrent leur influence d'après leur hiérarchie essentielle et les convenances de leur objet commun. Non, la phrase n'est pas tout l'art d'écrire et, pour tourner bien une phrase, on n'est point d'emblée un écrivain. Par contre, il est rigoureusement vrai que tous les éléments de l'art d'écrire se retrouvent dans une phrase bien faite, c'est-à-dire encore une fois toutes les facultés, toute l'âme, tout l'homme. Qui refuse de l'entendre ainsi est en droit de mépriser la phrase, voire même la littérature ; mais nous craignons qu'il ne manque de philosophie et nous l'avertissons à coup sûr que, s'il écrit jamais bien, même une phrase seule, ce sera rencontre et hasard.
Ne soyons, s'il plaît à Dieu, ni rhéteur au bas mot ni métaphysicien à outrance ; mais observons et raisonnons. Tout se passe, nous le savons, dans le commerce du langage et même dans la méditation réfléchie, comme si la pensée et la phrase ne faisaient qu'un. Toutefois la logique dislingue ces deux éléments que la pratique identifie, et par suite il nous est loisible d'envisager plus immédiatement l'un ou l'autre. Si nous écrivions pour des enfants, nous commencerions volontiers par le côté le plus sensible; nous irions à l'idée par le mot, à la pensée par la phrase. Cherchons plutôt la phrase dans la pensée; c'est suivre l'ordre logique ; c'est passer de la cause à l'effet ou plus exactement de la substance au phénomène. Aussi bien pour une intelligence quelque peu mîire il n'y a pas ombre de difficulté.
Toutes les facultés de l'écrivain ont obligation de concourir à l'ordre et au mouvement de la pensée, parce que cet ordre et ce mouvement doivent satisfaire à toutes les facultés du lecteur. Avant tout, la raison exige d'une part et procure de l'autre la vérité, la clarté.
La pensée complète c'est le jugement explicite, l'affirmation ou la négation formelle de la convenance entre deux
notions. Ample ou resserrée, simple et directe ou chargée de modifications et d'incidences, en somme elle revient toujours là. Or elle est vraie quand elle affirme des convenances ou des incompatibilités qui sont dans la nature ; fausse quand elle contredit aux relations véritables des choses, à leur nature par conséquent.
Mais cette vérité, il la faut claire, c'est-à-dire visible, facile, entrant du premier coup dans l'esprit. Exigence de race, bien humaine, par là même universelle; et cependant on la dirait plus impérieuse en France que partout au monde.
Or à quel prix la vérité, la clarté? Au prix de cet effort de réflexion qui achève la pensée, qui la pousse ferme et droit jusqu'au bout d'elle-même. Le plus souvent ce n'est d'abord qu'une lueur vague : on pressent un rapport, on l'entrevoit tout au plus. Et voilà qui suffit aux talents faciles, c'est-à-dire à ces esprits légers, prompts et courts, à jamais incapables du vrai talent. Mais l'esprit sérieux ambitionne de passer outre. Son regard tendu vers l'objet démêle et fixe les contours d'abord flottants; il sait attendre et dans cette patience active, ardente, quelquefois inquiète et douloureuse, la pensée s'achève, la lueur devient lumière. Ne voulùt-il que jouir plus noblement de lui-même, achever ses conceptions serait œuvre de dignité bien entendue. S'il entreprend de penser pour d'autres, c'est de plus loyauté, justice, respect de l'intelligence humaine et de la vérité. Sans ce courageux travail d'achèvement, la pensée serait-elle claire, c'est-à-dire facile, pleinement lumineuse? Mais encore serait-elle assez vraie quand l'esprit qui la montre ne s'est pas donné le temps d'en égaler lui-même toute la vérité? C'est ici le point capital et la règle souveraine. Pour écrire clairement, prenons la peine d'achever nos pensées. Rude peine quelquefois, mais il faut nous y résoudre. Là seulement sont les profondes jouissances de l'esprit, là se trouve le maître secret du style et de la phrase en particulier.
39G THIÎORIEDES CELLES-LR TTTi E S.
Mais avant de nous en convaincre dans le détail pratique, répondons brièvement à une question qui se présente. Si l'homme qui écrit ou parle est rigoureusement tenu d'achever en soi-même sa pensée, l'obligerons-nous de la livrer tout entière, d'en achever la manifestation? Non vraiment; il est une réticence permise en bonne morale comme en bonne littérature, et il la faut distinguer avant tout de trois autres qui ne le sont pas. On n'a pas droit par exemple d'exiger que d'autres lisent sous des formules trop incomplètes ce qu'on y veut bien mettre et retrouver pour son propre compte. Certains esprits, en petit nombre, se font à leur usage une sorte d'algèbre littéraire, enfermant sous quelques signes brefs tout un monde d'allusions et d'intentions.
Moi j'entends là-dessous un million de mots,
diraient-ils volontiers comme Philaminte ; mais de plus ils trouvent fort mauvais qu'on ne les y entende pas comme eux. C'est travers, manie, égoïsme irréfléchi qui ne sait pas se mettre en idée à la place du lecteur. Chez d'autres ce sera plutôt ambition de dominer en éblouissant. De là cette concision affectée, ce laconisme d'oracle où Victor Hugo par exemple se complaît parfois dans sa prose. Mais voici bien la pire des réticences illégitimes : ce n'est plus illusion ou vanité, c'est fraude pure. On laisse la pensée incomplète pour la laisser équivoque; on n'affirme pas mais on insinue; on fait entendre en se réservant de pouvoir ajouter comme Alceste, mais par un dessein tout contraire : « Je ne dis pas cela. » Art hypocrite des demijours, des demi-teintes, des m<«?2ce5, art aujourd'hui poussé jusqu'à une perfection incroyable, art qui a savammeni, habilement, élégamment vicié la langue française au point de la faire louche et tortueuse, elle qui avait, selon l'heureuse expression de Rivarol, « une probité attachée à son génie. » Qu'on relise dans certains journaux ou revues
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politiques les articles écrits sur la Question romaine de 1860 à 1870. Qu'on se rappelle la trop fameuse Vie de Jésus. C'est en effet contre l'Église et contre Dieu même qu'a le mieux servi cet art de réticence malhonnête et d'élégante perfidie.
Tout cela réprouvé comme il doit l'être, il est une réticence permise, excellente même quelquefois pour faire saillir la pensée. Quand Louis XIV disait à Villeroy vaincu : « On n'est plus heureux à notre âge, » la délicatesse du mot était surtout dans le sous-entendu. Au lieu de se séparer du général malheureux pour l'accabler, le monarque voulait bien ne faire qu'un avec lui dans la défaite. Le vieux Balzac écrit de TÉglise : « Cette république naissante s'est multipliée par la chasteté et par la mort... » La pensée est juste et forte; mais pourquoi ce qui suit? «... bien que ce soient deux choses stériles et contraires au dessein de multiplier. » Croit-on que nous ne Tentendions pas? Glose malencontreuse et qui gâte tout. L'esprit n'aime rien tant que son travail propre ; ce qu'il trouve lui agrée bien plus que ce qu'on lui présente. Par ailleurs il redoute Tefiort pénible, et voilà précisément les deux règles simples de la réticence légitime. Laissez-nous dans l'occasion quelque chose à deviner, quelque chose à faire, mais à faire sans trop de peine. Menez-nous par la main jusqu'à un dernier pas que nous aurons le plaisir de franchir seuls. La réticence est permise et utile quand l'esprit y peut suppléer sans effort.
Mais pour nous préparer ainsi la voie, il faut manifestement que vous l'ayez parcourue tout entière ; pour nous ménager le plaisir facile de vous deviner, il faut que vous vous entendiez parfaitement vous-même. Autrement notre esprit et le vôtre marchent au hasard. Ainsi la réticence bien faite suppose et commande l'achèvement intime de la pensée. C'est la loi, et nous allons voir que la clarté de la phrase en dépend.
;m THiiOUIE DliS CELLIiS-LlilTUES.
La phrase d'après Aristote. — 1. Sou autououjie due a l'achèvemeut de la pensée. — 2. Sa brièveté relative due à l'aclièvement de la pensée. — Louis Veuillot abrégé par lui-même. — Principe de brièveté : les mots idées et les mots liaisons. — 3. Unité visible de la phrase due à l'achèvement de la pensée.
On ne dédaignait point la phrase au temps d' Aristote. Le grand philosophe prend la peine de la définir ainsi : « Un discours ayant par lui-même un commencement et une fin, avec une étendue facile à mesurer d'un coup d'œil. » Ainsi réclame-t-il pour elle trois caractères : existence individuelle ou autonomie, brièveté relative, unité visible. Qui les lui donnera? L'achèvement de la pensée.
Par là tout d'abord on détachera de la phrase tout ce qui n'appartient pas à son unité, tout ce qui de plein droit revient à d'autres phrases ; membres parasites ou parenthèses. Mais il faut raisonner sur des exemples. Gomment un historien de Bossuet, un homme qui avait longuement pratiqué ce grand modèle, a-t-il pu écrire ce qui suit? « Rester ignoré, ne paraître rien; — mais qu'ai-je dit? — n'être pas en présence de Celui qui seul est véritablement; que cet état, pour lui, eût une inexprimable douceur, on le poui'ra connaître par tant d'endroits de ses ouvrages où, sur cette disposition, il épanche librement son cœur : dans ses Élévations sur les Mystères, dans ses Méditations sur l'Évangile, dans son discours sur la Vie cachée en Dieu (1). » Gomment Sainte-Beuve, lui qui allait être bientôt le svelte causeur du Lundi, a-t-il laissé échapper celte étrange phrase : « Le jour où pour le triomphe d'Auguste on célébrait ces jeux au cirque (les jeux Troyens) et où Virgile, ayant accompli le chef-d'œuvre desesGéoryiqnes,
(1) Floquet; Études sur la vie de Bossuet, 1. 1, p. 244.
LA l't.NSKI-, OU PllKASi:, ET LA RAISON. 399
venait saus doute de Naples à Rome pour être téinoia de tant de magnificences ; ce jour-là, où il ressentait en lui, dans celte âme de poète qui est au plus haut degré l'âme de tous, cet immense besoin de paix et de félicité dans la grandeur, qui était alors le cri impérieux de tout le monde romain (besoin de paix si puissant et si véritablement sorti des entrailles de la terre, que le pieux et savant Tillemonl n'a voulu y voir qu'une soif instinctive et un pressentiment de cette autre paix divine qu'allait apporter dans l'ordre moral le Sauveur du monde) ; ce jour où le temple de Janus enfin était fermé, ce qui ne se voyait que pour la troisième fois depuis la fondation de Rome (non pas qu'il n'y eût encore quelques troubles en Espagne (1)... » — Nous ne sommes qu'aux deux tiers, mais il suflQt.
Or voici l'explication de ces phénomènes de style. Dans la réalité des choses tout touche à tout. Mille relations se découvrent à la fois, entrelacées et luxuriantes comme la végétation d'une forêt vierge. Quelquefois l'esprit aimerait à n'en rien laisser perdre, et il entreprend de tout dire. Plus souvent il manque de force pour s'orienter et marcher droit parmi ces entrecroisements sans fin, c'est-àdire en somme pour achever sa pensée. Car c'est bien en l'achevant par la réfiexion qu^il pourra tout d'abord la démêler, l'abstraire, la séparer de ce dédale et lui donner ainsi son être propre et individuel. Pensées incomplètes et mal venues que celles qui se présentent ainsi emmêlées et enchevêtrées. Avec une réflexion plus patiente, ni Floquet ni Sainte-Beuve n'auraient admis ces phrases impardonnables. L'analyse plus vigoureusement poussée eût détaché les uns des autres ces membres qui s'embarrassent et ces relations qui s'étouffent, à peu près comme on détache le lierre ou les lianes de la branche qu'on veut cueillir. Point capital en matière de style. On dit aux écoliers : coupez vos phrases; nous disons^nous, aux hommes
(i) Sainte-Beuve: Études sur Virgile.
qui écrivent : achevez la pensée, pour donner à la phrase l'existence à part, l'individualité, l'autonomie par où elle commence d'être claire et d'agréer à l'esprit.
Notons une autre conséquence. Achever la pensée, ce n'est plus seulement détacher la phrase des éléments étrangers et parasites, c'est l'alléger d'autres éléments bien à elle mais dont elle peut se passer. Tout à l'heure la réflexion séparait la pensée de ses entours, donnant du même coup à la phrase individuelle, sa totalité indépendante. Elle va faire plus.
Nos premières conceptions ont d'ordinaire quelque chose de flottant : elles se présentent à notre esprit et volontiers elles tomberaient de notre plume en formules redondantes et lâches. Le propre de la réflexion est de resserrer. S'agit-il d'un ensemble, d'une doctrine : plus on approfondit, mieux on résume. S'agit-il d'une pensée unique : plus on l'élabore, mieux on la condense. Ainsi la méditation qui achève les premiers aperçus élaguera de la pensée même et de la phrase certaines superfluités, certains compléments de rapports, vraiment inutiles parce qu'on les supplée sans peine, et d'ailleurs nuisibles par là même qu'ils sont inutiles. « Ohstat quidqtiid non adjuvai, » observe justement Quintilien. Nous retrouvons donc ici la réticence légitime dont nous nous occupions tout à l'heure et nous la voyons due à l'achèvement de la pensée, à la plénitude de la réflexion.
Nicole dit des hommes : « Ils suivent témérairement les impressions des objets présents ou les opinions communément établies parmi ceux avec lesquels ils vivent. » Que perdrait-il à supprimer ces derniers mots? Plus loin, après avoir établi que la grâce peut seule maintenir la paix, il ajoute : « Mais entre les moyens humains qu'il est utile d'y employer, il semble qu'il n'y en ait point de plus propre que de s'appliquer à bien connaître les causes ordinaires des divisions qui arrivent entre les hommes, afin de les pouvoir prévenir. » N'y aurait-il pas tout profit à
I,.V PENSÉKj OU l'IIKASii, ET LA RAISON. 40i
décharger la phrase des deux incises que nous indiquons?
Mais faisons mieux; voyons aux prises avec lui-même le mailre de la concision vigoureuse, Louis Veuillot. Assurémenlla préface des Libres penseurs éldiii, dès 1848, un morceau accompli. Et toutefois, vingt ans après, l'écrivain y trouvait à effacer encore. Citons dans sa première forme un des plus éloquents passages, en soulignant les détails retranchés depuis comme superflus. Il s'agit de 1848 et des frayeurs de la bourgeoisie.
« L'épouvante (légitime épouvante) monte au cœur des puissants de la terre ; ils se disent : Que ferons-nous et qu'allons-uous devenir ? La sueur au frunt, ïa pâleur sur le visage, on refait à la hâle un gouvernement. Mille efforts sont tentés pour écarter de la scène le peuple, cet effrayant acteur qu'on n'y/ attendait pas sitôt. Mais il veut jouer le rôle auquel la bourgeoisie l'a longuement dressé. Vainement on le refoule dans la coulisse hérissée de canons: implacable et rugissant, il assiège un rempart qu'il sent trop faible pour le contenir. Vainement on lui jette par-dessus la barrière les promesses, les décrets, les millions ; il crie à la Bourgeoisie en repoussant ces offrandes du danger et de la peur: « Ce que je veux de toi, c'est le sang de tes veines. » Et il est toujours là, l'œil hagard, le cœur plein de haine, les mains pleines d'incendies, repassant le souvenir amer de ses injures.
« ... Mon père est mort à cinquante ans. C'était un simple ouvrier sans lettres, sans orgueil; mille infortunes obscures et cruelles avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs, et parmi tant d'épreuves la seule joie de ses vertus inébranlables mais ignorantes l'avait un peu consolé... Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air; pour lever la dîme de ses sueurs; pour lui demander le sang de ses fils; jamais un protecteur juoïrr le défendre et pour le secourir ; jamais un guide pour l'éclairer, pour prier avec lui, pour lui apprendre l'espérance. . .
et Mon père avait donc travaillé, il avait souffert et il était mort. Sur le bord de sa fosse encore onrerte, je songeai aux longs tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce cœur vraiment fait pour Dieu ; joies pures, joies inénarrables et célestes, dont, par le crime d'une société que rien ne peut absoudre, il avait été brutalement privé. Alors de la tombe du pauvre ouvrier sortit comme une lueur de vérité funèbre çui me fit maudire, nou le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, le crime d'impiété par lequel est ravie aux déshérités de ce monde la conipensation que Dieu avait attachée à l'infériorité de leur sort ; et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur... »
Libre à chacun de pousser plus loin cette instructive élude. Elle est d'ailleurs facile. On voit vite le pourquoi des suppressions même les plus sévères en apparen- e. L'auteur a montre la Bourgeoisie s'efforçant d'écarter de la scène le peuple « cet effrayant acteur qu'on u'y attendait pas... » Quoi de trop dans cette courte phrase ? Un monos3llabe, une lettre? Cela valait-il un trait de plume? Eh 1 sans doute; le monosyllabe accuse uu rapport de lien trop évident par lui-môme; il est bien réellement superflu. Quel modèle ! xMais quelle matière à examen de conscience pour tout homme qui se n.êle d'écrire I Combien d'ouvrages on réduirait d'une grosse part, à ne leur enlever que les supeiflnités pures et les relations d'une évidence banale I Mais il faudrait pour cela que les auteurs prissent sur eux de ue plus penser à demi.
Aussi bien peut-on généraliser et voici peut-être le principe de la brièveté savante et forte. Parmi les mots, les uns portent une idée entière; ils offrent d'abord à Fiatelligcnce un objet total et connue un point solide où se poser. C'est le substantif, le nom par excellence; le verbe, nom de l'action; l'adjectif et l'adverbe qui nous font pas-
LA i'i:>sKi:, ou PHiiAsi:, kt la raiso.n. io;'.
ser toufd'abord à la iiolion de la qualité correspondante. Les autres ne désignent qu'un lien logique entre idées: pronoms, prépositions, conjonctions, simples auxiliaires sans valeur ni signification complète. Pour ceux-là, l'esprit; n'aime guère qu'on les prodigue. Ayant hâte de nouer ses idées, il s'impatiente quand le nœud se forme et se serre avec lenteur. En outre, comme il répugne à la peine, il en redoute même le spectacle; il souffre donc de voir la pensée se décomposer et se recomposer, laborieuse et quasi haletante, sous son attirail de pronoms et de conjonctions. \oulez-vous lui plaire? Abrégez le circuit logique. Voilez l'opération mentale par où s'enchaînent vos idées ; poussez l'effort jusqu'à l'aisance parfaite et l'art d'écrire jusqu'à ce degré supérieur où il ne parait plus. En pratique, achevez votre pensée jusqu'à simplifier autant que possible le uœud des parties; élaborez votre phrase jusqu'à réduire le plus qu'il se pourra l'appareil artificiel des liaisons. Ainsi Bossuet en vient parfois à construire un*e phrase tout entière sans verbe : « Nos péchés contre nous., nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous: trait perçant contre notre sein, poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles (1). » La Bruyère, au même temps, pratiquait merveilleusement cette brièveté nerveuse du style. A notre époque, nul ne l'a mieux entendue que Louis Veuillot. Il se peut même qu'on la juge excessive dans tel ou tel passage de ces deux maîtres. D'aucuns se plaignent que La Bruyère fatigue, et nous n'oserions pas affirmer que, sur la fin surtout, Louis Veuillot n'est pas çà et là quelque peu tendu. C'est un faible trop naturel à chaque homme d'outrer sa qualité dominante et le génie même n'y échappe guère.
A parler en général, celte brièveté doit être employée à sa place et toujours avec mesure. Elle sied par exemple
(i) Bo^iuel : Troisième sermon pour le premier dimanche d'Avent, !•' point.
dans le livre qu'on lit à tête reposée, dans l'artide preste et vif d'allure, mais où le lecteur peut revenir. Elle ne serait pas de mise dans le discours qui passe une fois pour toutes devant l'esprit. Elle fait merveille quand il s'agit d'énoncer ou de résumer une doctrine, de poser un tableau sous les yeux ; elle est moins opportune dans un développement de passion par exemple. Trop serrée peutêtre pour un début, elle sera mieux accueillie au cours de l'exposition et quand l'intelligence y est profondément entrée. En somme, il faut ici comme ailleurs proportionner la parole aux variétés infiDies de l'objet. Mais il demeure vrai que dissimuler le travail logique en en ménageant les signes est dans le style un grand mérite. Or il y faut l'achèvement de la pensée, la plénitude de la réflexion.
Enfin quand la pensée est isolée de toute autre, quand elle est allégée de toute superfluilé, il reste d'en ordonner si bien les parties que leur rapport au tout soit manifeste. Quand la phrase est complète en soi et sulTisamment brève, encore doit-elle être bien distribuée. Voilà pour faire son unité visible, sa clarté même. C'est, comme tout le reste, œuvre de réflexion et d'achèvement.
Toute phrase, toute pensée, tout jugement revient à ces trois éléments essentiels : un sujet, un verbe, un attribut; d eux notions comparées et l'aflirmation qui les unit ou la négation qui les sépare : « Dieu est bon » — moins encore: « Dieu est » (Dieu est étant). Mais on s'en tient rarement à ce type rudimentaire. Tantôt le sujet s'épanouit en une ou plusieurs idées complexes, tantôt c'est l'attribut. Bien souvent l'aHûrmalion ou la négation de leur convenance mutuelle ne sont pas directes ni absolues; elles se présentent restreintes et modifiées par des circonstances ou incidences diverses : temps, lieu, causalité, similitude, opposition. De là les puisque, les hieti que, les si, les quand, les comme, toute la pesante armée des conjonctions. On se trouve donc en lace d'éléments nmltiples à
LA PENSÉE, UU MlliASK^ ET LA RAISON. 40o
mettre en bon ordre, et les rhéteurs donnent en ce point d'utiles conseils. Dans la même phrase, ne passez pas d'un sujet à l'autre, c'est-à-dire groupez les parties autour d'un centre unique. — Rapprochez les détails qui se touchent réellement par can'^alilé, opposition ou similitude. — Le plus souvent placez en tête les incidences, afin de circonscrire la position et de déblayer le terrain. Tout cela est fort juste. Mais qu'on nous laisse y ajouter le conseil par excellence : réfléchissez, ne pensez pas trop vite et rien qu'à demi.
Empruntons encore un exemple à la préface des Libres penseurs. L'écrivain a montré la Bourgeoisie voltairienne acharnée à ruiner la foi du peuple. Il poursuit ainsi : « Par malheur, parallèlement à ce grand succès du plan bourgeois, se développent des phénomènes imprévus. » Par malheur est la transition naturelle et doit commencer la phrase. Le second membre suit immédiatement pour remettre aux yeux tout le tableau qui précède, et du même coup il commande la construction du troisième. Écrivez: « des phénomènes imprévus se développent: » le parallélisme que toute la phrase veut accuser perd en éclat ce que les deux membres perdent en symétrie. Au j)lan hourgcois ne répondent plus pour l'oreille, ni par là même pour l'esprit, ces résultats imprévus qui sont d'ailleurs l'idée saillante et où tout le reste doit mener par gradation.
Quelques lignes encore : « Le peuple souffre, il devient méchant, il devient sauvage. L'infériorité de sa condition, qu'il acceptait jadis comme une loi de la Providence, moyennant tous les adoucissements que cette même Providence avait préparés et dont l'Église était la dispensatrice, il ne s'y résigne plus depuis qu'elle est la loi brutale d'un hasard qui n'adoucit rien. » La dernière phrase est longue, mais combien facile, grâce à la distribution des parties I Tout d'abord l'objet principal, qu'une inversion hardie met en lumière; puis, à l'égard de cet
/iOS THÉOniE DES BEI. LES-LETTR;ES.
objel, la situation ancienne et la situation nouvelle, symétriquement opi)Osées. Au cours du développement, deux points d'appui pour la ra.son, l'un sur. l'objet initial, l'autre sur le membre principal « il ne s'y résigne plus. » Qu'on ne dise pas : minutie. Ces minulies-là font le style parce qu'elles font l'ordre de la pensée. Ils sont rares, les esprits où le jugement quelque peu étendu se forme d'abord de toutes pièces et naît pour ainsi dire tout armé. Gela suppose une grande maturité habituelle, mais encore une réflexion actuelle très intense et qui ne serait guère possible dès les premiers moments du travail. Le plus souvent la pensée naissante est quelque peu en désordre, elle ressemble à ces jeux de patience où il faut débrouilk'r les pièces pour Ibs emboîter les unes dans les autres. Assurément la réflexion y aura moins de peine si elle a déjà écarté tous les éléments étrangers ou superflus; mais alors même il reste quelque chose à faire et c'est elle qui le fera.
La phrase frcinçaise en particulier. — Lutte entre l'intôrêt de la clarté et celai du mouvement : avant le dix-septième siècle, au dixseptième siècle, au di.\.-liuitiéme siècle, au di.x.-neuvieuie .-iècle. — Quelques difficultés spéciales : pénitifs équivoques. — Incidences multipliées ou hors de place. — Pronoms personnels, relatifs, pooscssifs. — Un mot de Cousin.
Allons donc courageusement jusqu'au bout de notre pensée; voilà le secret de la phrase, secret fort simple mais infaillible et au pouvoir de tous. Par là nous la détacherons de tout ce qui n'y doit pas entrer: elle sera totale, indépendante, une en soi. Par là nous l'allégerons de tout poids inutile: elle sera brève de cette brièveté relative et morale, moyenne variable entre le trop et le trop peu (1).
(1) Ou prononce souvent qu'une phrase est trop courte, beaucoup plus souvent qu'elle est trop longue, et de part et d'autre ou juae
l'ar là nous la distribuerons dans son ordre dénature: elle sera visiblement une, c'est-à-dire claire. Nous n'y savons pas, quant à nous, d'autre finesse. Tout revient à dire : tiav:iillons, travaillons non pas surtout les mots au bénéfice de l'oreille, mais les idées et leurs liaisons au bénéfice du jugement.
Observations ou conseils, ce que nous avons dit sur la clarté de la pensée et de la phrase peut également s'appliquer à toutes les langues. Nous n'achèverons pas cette étude sans examiner un instant les conditions et dilTicullés particulières à l'écrivain français.
Les langues dites synthétiques incorporent au mot, à l'idée même, l'indice de ses relations logiques avec ce qui l'entoure. De légères flexions ajoutées au radical déterminent le mode et le temps du verbe, la fonction du substantif comme sujet ou complément. Grande farcilité, on le voit, et précieuse au libre mouvement de la pensée. Au contraire, les langues analytiques, telles que la nôtre, décomposent visiblement le travail logique ; elles ont pour le traduire tout un appareil de mots auxiliaires. Et voilà qui avive la lutte entre les deux tendances naturelles de la pensée, entre l'impéluosité hardie du mouvement et la clarté indispensable. L'une redoute les liaisons comme un retard, l'autre les appelle comme une lumière. Le sentiment bondirait volontiers par-dessus tous ces intermédiaires ; la raison veut les franchir patiemment et cheminer pas à pas.
Lutte bien visible, à mesure que la langue se fait plus analytique en perdant les derniers vestiges de déclinaison et de conjugaison. La phrase française se détache peu à peu de la phrase latine, mais avec un embarras souvent manifeste. Eu passant par Joinville, Commines, Rabelais,
d'après ur. vanue intlinet de l'oreille. Mesurons d'abord la longueur aux exippiicpp 'e lu raison. AvaLt tout, la plirafe e?t trop courte de tout ce qui m.îuque à sa clarté parfaite ; tlle est trop ioucue de tout ce qui u'y sert pas.
Amyot et Brantôme, suivons-la jusqu'aux premières annéps du dix-septième siècle, jusqu'à la veille des chefsd'œuvre. A ce moment et longtemps après, du moins sous la plume des moins habiles, elle est encore trop latine et tout ensemble elle ne l'est plus assez. Elle garde l'inversion facile, une aisance réelle à se déployer, à se renouer soudain, quand on la croirait finie, puis à se dénouer un peu n'importe comment. En revanche elle est chargée de relatifs et de conjonctions et laisse trop voir l'effort logique. Elle imite de trop près l'ampleur et Ivs allures périodiques de la phrase latine. Est-ce respect exagéré des traditions? Est-ce habitude irréfléchie? H est certain qu'on semble ne pas prendre garde à une différence pourtant notable. En latin comme dans toutes les langues à flexions, les rapports logiques entre idées apparaissant vite, la phrase peut s'étendre à l'aise, tout en demeurant, comme le veut Aristote, facile à mesurer d'un regard. Chez nous et dans toute langue analytique, elle ne s'allonge qu'à la condition de multiplier les mots auxiliaires; d'où résulte pesanteur et quelquefois obscurité. Force lui est donc de se faire plus brève; à ce coînpte elle sera claire et vive tout à la fois.
Balzac, le Malherbe de la prose, paraît l'avoir compris ; les maîtres font mieux encore. Pascal et Bossuet marquent le passage de la grande période latine à la phrase française définitive. Chez Bossuel surtout, les extrêmes se rencontrent : modèles de brièveté savante, longues phrases déroulées avec une facilité qu'on prendrait pour négligence. Du moins ne sont-elles jamais obscures. Fénelon, dans la controverse du quiétisme, son chef-d'œuvre littéraire, nous semble avoir atteint la plus parfaite alliance de la précision sévère avec la liberté d'allure. La Bruyère offre comme un répertoire de tous les tours de phrase possibles. Mais le défaut est proche, la précision un peu grêle et un peu sèche, pour tout dire, la tension.
Ainsi, dans la phrase française, rinlérèt du mouvement
et de l'iDdépendance avait paru l'emporter d'abord sur celui de la clarté. Le grand siècle avait établi l'équilibre. Le dix-huitième le rompt peu à peu en faveur d'une clarté géométrique et souvent glaciale. Nous en demandons bien pardon même à la prose de Voltaire ; mais nous y voyons la prestesse plutôt que l'aisance; comme l'esprit qui l'anime, elle sautille et gambade plus qu'elle ne court. Tout autre est celle de Rousseau; mais Rousseau touche par tant de côtés au dix- neuvième siècle !
Or le dix-neuvième siècle nous semble ici en progrès. Tandis que la foule des lettrés écrit à l'aventure, quelques maîtres, les seuls qui comptent, réagissent heureusement contre la froide clarté de l'époque précédente. Fidèles à la précision, ils s'efforcent d'élargir la liberté; faisant d'ailleurs bonne guerre aux relatifs, aux conjonctions et autres empêchements de style, voilant de leur mieux le travail logique, français d'allure et de syntaxe, mais pliant la phrase française à tous les mouvements de l'âme. Nommons en première ligne Joseph de Maistre, Sainte-Beuve et Louis Veuillot.
L'œuvre n'est pas sans mérite : il faut vaincre bien des difficultés. Qu'on nous permette d'en relever en passant deux ou trois entre les principales. C'est d'abord notre génitif, ou plutôt notre préposition de avec les rapports multiples qu'elle peut traduire. On dira : supporter les injures d'un ami; mais on dira de même: venger les injures d'un ami. Qui n'a lu la fine critique de Joseph de Maistre sur une malencontreuse édition de Madame de Sévigné? Le génitif équivoque fleurit entre les innombrables fautes de style qu'un méchant lutin paraît souffler à l'éditeur. « Les manuscrits des personnes célèbres intéressent toujours le public. » Apparemment les manuscrits qui ont pu être en leur possession? Non, les manuscrits de leurs ouvrages, leurs autographes pour tout dire. — Et quel remède à ces embarras d'expression? Pas d'autre quune refonte de la pensée. Faisons ce que
disent naïvement les vieilles grammaires, prenons un autre tour.
Est-il besoin d'indiquer les incidences multipliées ou hors de place? Elles s*ont partout redoutables, mais tout spécialement peui-êlre chez nous. Un amateur publie un ouvrage resté deux cents ans inédit, et il écrit intrépidement dans sa préface : « Nons nous décidons, après un sommeil de deux siècles, à publier, etc. (1).» Ici le Français né malin ne peut se défendre d'éclater de rire. L'éditeur était donc parmi les personnages de la Belle au hois dormant?
Mais le pronom est le mot terrible. Écueil des écoliers, dit le comte de Maislre. Hélas I que d'émériies sont écoliers en ce point! Un professeur, qui fit quelque bruit en son vivant, laisse échapper des phrases de celte force : « Ce n'est pas à lui (au jansénisme) que Port-Royal dut ce qu'il y eut en lui de salutaire et de grand (2). » Mais ce n'est que bagatelle, et voici mieux. Le même écrivain, qui traite Bossuet de fort haut et avec le sentiment profond de la supériorité qui appartient au libre penseur sur l'évèqne, déprécie en ces termes les ouvrages écrits pour l'éducation du fils de Louis XIV : « Il est probable que le Dauphin ne lut jamais les livresque comj)Osa iiourix'i sou éloqu(.'nt précepteur, la Connaissance de Dieu et do soi-même, le Discours sur l'Histoire universelle, la Politique tirée des propres paroles de TÉcrilure sainte, et il est difficile de LUI en avoir quelque reconnaissance (3). » En clïei nous ne voyons pas du tout pourquoi nous saurions gré au pauvre prince de n'avoir pas lu les ouvrages de son illustre maître.
(1) Nous laissons la citation inachevée pour ne pas désoblicrer un galant homme qui u'a pas pris.le temps de se relire ; mais le le\le est sous nos ypux et il n'a pas encore trois ans.
(2) Paul Albert : La LiUêralure française au dix-septième siècle, p. 163. Hachette, iu-18, 4* édit-, 1880.
(3) Paul Albert : Littéraluie au dix.sepUème siècle, p. 269.
LA PKNSÉE, OU THUASE, ET L.V RAlSO^. 411
J'ai fait un Jacobin du pronom personnel,
dit quelque rart V. Hugo. Les professeurs de littérature en font quelquefois bien autre chose.
En soi, le relatif est pire, et il faut, pour n'en avoir souci, toute l'audace de Saint-Simon, par exemple. Après un portrait du secrétaire d'État, Ghavigny : « Tel fut l'ennemi de mon père, qui lui coûta cher par deux fois. » Quelques lignes plus bas, voyez Condé allant dire son fait au même Chavigny : « Monsieur le Prince partit de l'hôtel de Condé, suivi de l'élite de cette florissante jeunesse de la cour qui s'était attachée à lui et dont il était peu dont les pères ou eux-n.êmes n'eussent éprouvé ce que Chavigny savait faire, et qui ne s'étaient pas épargnés à échaufler encore Monsieur le Prince. » Yoilà bien écrire à la diable ; heureux quand par ailleurs on écrit pour l'immortalité (1).
(1) Un styliste conteiuporain s'est promis à lui-même de bannir absolument le relatif de sou lan^ape. Il écrit à un journal : « J'ai juré la puerre aux qui et aux qiie, ces lourds coujouctifs de la syntaxe. CeUe puerre à toute outrance contre de paisibles pronoms trouble l'économie de la laur-ue et le mécanisme ordinaire des pbraees; mais elle éclaircit la. pensée, elle alléL'e la période, elle supprime les longueurs.
« Depui-i quatre siècles, l'horrible qui tyrannise les lettres françaises, il infeste le? meilleurs écrivains. Rabelais le cultivait dans les bosquets de l'abbaye de Thélème ; Pascal et La Bruyère montrèrent pour lui la plus coupable des induicrencts. Bossuet le mettait sur ies autels. Ne s'avisail-il pas de dire un jour : « Celai qui rècrne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, d qui seul appartient, etc. » Cette déclinaison éhoDtée du qui fasait les délices de^ contemporains.
« MAI. de Port-Iloj'al reuchérirert sur Bossuet, et les be^ux esprits de la cour et de la ville semèrent de qui leurs productious. A l'avènement de Voltaire, le qui relouait despotiquement. Voltaire le laissa vivre. Il lui abandonna ses vers traaiques, mais il reconduisit de sa p'-ose, de sa belle prose si pleine et si vive. Il ne l'expulsa point toutefois avec assez de rudesse et l'ambitieux pronom réapparut au seuil de certaines phrases. Chateaubriand le caressait de sa plume douillette et le berçait avec une mélancolie udcruarde. LamaUine lui donna des ailes d'or ei le lança dans l'azur de ses rêves. Notre qui rendu insolent par l'hommaj-'e de ces pranis noms, allait terroriser davantage encore la République des Li'tLres. Victor llupo, énm de cette audace, voulut faire bouue justice de cet outrecuidant : il l'appela eu champ clos, le rudoya, l'estocada, mais l'autre tint ferme.
412 THÉOftlt: DES BELLES-LKTTUES.
Mais le pronom possessif reste encore le grand ennemi. Que de procès de propriété soulevés par l'usage de cet auxiliaire incommode ! Que de choses, grâce à lui, clamant domino ? Retournons à Monsieur de Maistre et à ce pauvre Grouvelle, l'homme « possédé du pronom possessif, » et bornons-nous à un ou deux exemples. « En nous parlant des fameuses fêtes de Versailles, il nous dit que Madame de Sévigné était bien faiie pour orner ce théâtre de ses propres charmes. » Énigme dont le critique donne trois solutions possibles, à quoi on en pourrait ajouter bien d'autres. Mais rien ne vaut cette phrase où le pronom possessif et le pronom personnel s'entrelacent dans un pêlemêle inouï. «Attentif à rassembler ici tout ce qui intéresse la gloire de Madame de Sévigné, l'éditeur a pensé que ses enfants — évidemment ceux de l'éditeur — tenant d'elle leur talent, ce qui reste de leur plume (!) était un supplément nécessaire à sa collection. » Collection de leur plume ou de l'éditeur ou de Madame de Sévigné? Et dans les trois cas, qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire?
On cite de Cousin cette parole : « Quand je ne me donne pas horriblement de mal, j'écris horriblement mal ; quand je me donne horriblement de mal, j'écris un peu moins
« J'ai essaye^, nionpieiir, d'approcher ce monstre, fr^tudier sa tactique, ses moyens de défense. Enfin, je l'ai surpris et je l'écorche vif : il méritait ce châtiment. La patience fut ma seule arme, la patience, à défaut de renie, une longue patience.
« Avec les qui, la phrase s'embourbe, les pensées hautes ou firacieuse? revêtent une enveloppe bouiceoise, les virilités de la concision perdent de leur étreinte. Le qu'il mourût du vieux Corneille ne me persuade pas. Émancipée des qui, la phrase s'en va lérère, leste, sautillante, atraçante, provocante, amusante. Elle a le maintien jeune et aisé. C'est une qilette apile et court vêtue, oiacnant d'un saut le but de sa course.
« Le parti-pris apparent de mon style, cette rare de VfWiU-qui, pourrait sembler d'abird une rar^eure peu difne d'un écrivain d'art, mais cette petite conquête grammaticale me parait capable d'intéresser les curieux de littérature. » (De Chennevières : Lettre au Voltaire, 1883.) — L'auteur de cette spirituelle boutade ne viendra pas à bout du crand Qui tout comme les Précieuses n'ont pu venir à bout du prand Car si bien déi'eudu par Voiture. Du moins nous apprenilra-t-il ii eu user très sobrement.
mal. » Toute hyperbole à part, on comprend la nécessité du travail quand on voit de prés quelques-unes des difficultés particulières à notre langue. Ne nous en plaignons pas cepeudant. Les maîtres nous ont appris à tourner l'obstacle ou à le vaincre. Appositions, répéiitions d'un nom propre, phrases coupées et multipliées: autant de secrets qu'un peu d'attention nous livrera. Mais outre que les dirficultés ne sont pas insolubles, elles nous servent plutôt en nous obligeant d'élaborer patiemment notre pensée, pour l'amener, quelquefois à travers plusieurs ébauches, à cet achèvement qui en fait la perfection. Nous allons le constater mieux encore: le génie particulier des langues n'est une entrave réelle que pour l'ignorance ou pour la paresse. Quel qu'il soit, il laisse en lin de compte à la pensée son ordre, son mouvement naturel ; à la raison sa fermeté d'allure; à l'àme entière une magnifique liberté d'essor.
CIIAPITKE VII La pensée, ou phrase, rimaginatiou et la sensibilité.
La raison n'est pai? toute l'âme. — La phrnse sons l'influence de 1.1 raison, de la passion et de la langue. — En quoi l'inflnence de la laucue est secondaire. — Idéal : respect de H lauTup, mais lilierté du tour loaique ou passionné — La traduction y sert ; à quelles conditions. — Principes de la traduction.
A la suite de la raison, en même temps qu'elle, les autres facultés réclament sur la pensée leur part d'influence. Il faut imprimer tout d'abord dans la phrase une raison exacte et vigoureuse, une àme éprise du vrai et capable de le fixer en l'achevant. Mais l'àme n'a pas que le goût du vrai, mais la raison n'est pas toute l'àme, et c'est toute l'àme qu'on doit savoir mettre au besoin dans la pensée isolée comme dans les plus vastes ensembles, dans la phrase comme dans le discours. A la pensée la raison donne plutôt l'ordre; le mouvement vient plutôt de l'imagination et de la volonté sensible. En effet, le mouvement, bien que gouverné en partie par la raison même, ressort plus directement de l'imagination et de la sensibilité. Puissances d'impulsion, pourrail-ondire,alors que la raison . est surtout puissance de direction.
En définitive, le mouvement complet de la pensée ou de la phrase, le mouvement légitime parce qu'il est vif et ordonné tout ensemble, obéit à trois influences.
Influence de la raison, d'où procède la construction
PUR AS L, IMAGI.NAilO.N li T SENSIBILITE. 415
logique, celle qui mène immédintement et exclusivement à la connaissance du vrai. Rien de plus simple que sa marche: le sujet d'abord, puis l'allribut, puis le verbe; c'esl-à-dire les deux notions à comparer, puis le prononcé de leurs relations véritables. Tel est l'ordre du jugement type où se ra[jporlent toutes les variétés.
Influence de la passion, imaginalion et sensibilité réunies; d'où la construction qu'on nomme assez communément oraloire et qui s'appellerait imeax pathétique. C'est l'objet propre de ce chapitre.
Influence de la langue avec ses exigences particulières, son gihiie ; d'où la construction grammaticale.
Or cette troisièuie construction varie seule avec les temj's et les lieux ; les deux autres sont partout les mêmes, comme les influeJiccs qui les font naître, comme l'âine qui se traduit immédiatement dans ces influences. Autrement dit, le mouvement de la pensée est activement déterminé par deux forces naturelles et constantes, la raison avec son opération déductive, la passion avec ses éléments inséparables, visions de l'imagination, saillies de la sensibilité. Par contre, ce mouvement, que la raison dirige en même temps qu'elle l'imprime pour sa part, est contenu par une force accidintelle, par la langue plus ou moins flexible ou résistante.
Force accidentelle, force changeante par conséquent, mais aussi force de second ordre. Qu'est-ce à dire? Qu'on s'en affranchitjmpunément? Non certes, mais qu'on peut, en y restant fiilè'e, mettre encore à l'aise le mouvement de la pensée. Au dix-septième siècle et au dix-huitième surtout, quelques écrivains et la plupart des critiques semblent préoccupés du génie de la langue jusqu'au scrupule et même jusqu'à une sorte de jalousie. On dirait qu'ils font gloire d'accuser les différences nationales, fallùt-il multiplier les obstacles que la langue oppose aux élans naturels de l'âme. Tels sont les hommes que Fénelon accuse de nous avoir enlevé tant de tours faciles et naïfs, bien français pourtant
416 THÉOItlE DES BEL LES-LETTH ES.
puisque nos pères en avaient l'usage. C'est, si Ton veut, l'élernelle querelle du grammairien contre l'orateur ou le poète. C'est Bouhours embusqué derrière Pascal et Bourdaloue et notant sur ses tablettes les imperfections grammaticales qui leur échappent (1). Notre temps voit l'extrême opposé, la syntaxe violentée comme les mots, le barbarisme dans la phrase comme dans les vocables ; affectation de génie, réalité d'impuissance. Mais de meilleurs exemples nous marquent la route entre ces deux excès. Non, la vie du style n'est pas au prix de la correction ni la correction au prix de la vie. Respectons la langue, mais travaillons à l'assouplir en la pliant habilement aux mouvements naturels de la pensée. Restons français par la clarté surtout, par la droiture et la probité lumineuse, vrai génie de notre langue; mais d'ailleurs étudions-la, cette noble langue, et demandons-lui de se faire assez généreuse pour suivre dans leurs mouvements, nous dirions volontiers dans leurs courbes indéfinies, la raison et la passion humaines.
Et voilà bien l'idéal ; sans violer jamais la grammaire, gagner sur elle assez de liberté pour n'entraver pas l'essor qu'imprime à la phrase l'âme tout entière, raison, imagination, sensibilité. Composer la pensée en prenant habituellement la moyenne la plus heureuse entre les trois influences et constructions indiquées tout à l'heure. Qui entend cela commence d'entendre l'art d'écrire ; qui fait cela est écrivain.
Or pour le devenir, il lui aura grandement servi d'être un peu traducteur. Jean-Jacques traduisait Tacite et même assez mal. Du moins rendait-il hommage à un principe de raison et d'expérience. Pour assouplir une langue analytique, rien ne vaut la reproduction de chefs-d'œuvre appartenant à une langue synthétique. Pour nous. Français, nul exercice comparable à la traduction du latin. La langue
(1) Voltaire ; Temple dti Go ni.
PlIKASI::, IMAGIN.VTIOiN ET SENSIBILITÉ. 417
synthétique est plus à l'aise pour exprimer au vif le mouvement combiné de la raison et de la passion humaines. Il s'ensuit qu'elle le rend plus sensible, qu'elle nous en avertit mieux,' mais de plus qu'elle nous provoque à le suivre. Les libres beautés du modèle nous sont un défi et la traduction n'est bonne qu'à la condition d'être une lutte. Lutte sérieuse, non d'habileté seule et de métier, mais de profondeur et de délicatesse d'âme. Lutte où nous avons vu s'essayer des hommes plus graves que Rousseau. Ils avaient la noble ambition d'écrire et ils sentaient qu'un des grands moyens est là.
Mais une condition s'impose: déranger le moins qu'il se pourra la construction latine. Laquelle encore? La construction grammaticale? Non, mais la construction logique et pathétique, celle que la syntaxe latine, moins résistante, a pu suivre avec une si magnifique aisance. Nous osons croire que le dix-septième siècle s'y trompa. Mettons à I)art Bossuet traduisant l'Écriture sainte ; il restera que les traducteurs de profession sont pauvres, quelques-uns même ridicules, ceux de Port^Royal en particulier. La faute en est à leur conception étroite et scrupuleuse du génie de la langue française, mais encore à cette erreur vraiment étrange. On les dirait plus'attentifs au matériel de la phrase latine et à l'enchaînement grammatical des mots qu'au mouvement et à la vie de la pensée. Ils semblent jaloux de reproduire l'ampleur, la forme périodique, nous dirions presque la ponctuation du modèle. Mais qu'est-ce que cela au prix de son âme? et s'il faut sacrifier une ressemblance, n'est- il pas clair que la ressemblance grammaticale est ce à quoi nous devons le moins tenir ? Brisons en deux ou trois tronçons la majestueuse unité de la phrase latine ; faisons d'un sujet un complément et d'un substantif un verbe ; mais, à ce compte, serrons de près l'ordre des idées, égalons toutes les nuances du sentiment. C'est la première fidélité, la plus enviable. C'est aussi le meilleur profit. Par là nous plions respectueusement notre
syntaxe nationale à une plus vive et plus libre expression des saillies de l'âme ; autrement nous gâtons le latin sans aucun bénéfice pour le français.
En attendant de nous former à mieux écrire, le latin va nous aider à mieux entendre l'ordre que nous avons appelé pathétique, le mouvement de la pensée sous l'influence de l'imagination et de la sensibilité.
Rôle de l'imagination dans le mouvement de la pensée : images mises en évidence. — Ordre des visions. — Entrelacement logique de jugements et d'images. — Une phrase de Tacite. — La sensibilité dans le mouvement de la pensée. — Mots de sentiment placés en vue. — Ordre des impressions combiné avec celui des jugements. — Deviner et suivre les impressions de l'auditeur. — Une phrase classique.
Qu'aime à faire l'imagination quand on lui donne part à la direction de la phrase? Tout le monde sait qu'elle met volontiers en lumière les mots de son choix. Au début, l'image qui saisit tout d'abord et que la mémoire gardera la première. Des coureurs se disputent le prix; on en voit un qui vole devant tous les autres. Avant même de songer à reconnaître la personne, l'œil est frappé de cet élan vainqueur:
Emicat Enryalus... (1)
L'image ressort bien encore à la fin du membre ou de h phrase, au point d'arrêt. Elle y gagne le bénéfice des dernières impressions. Dans une période à la fois prolongée et rapide comme l'action de cavalerie qui commença la bataille de Rocroi, nous voyons Condé multiplier ses prouesses et pour finir, « étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. » Avec sa
(1) Virgile : Enéide, V, 337.