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PHRASE, [MAGI.NATION ET SENSIBILITÉ

puissante imagination qui devinait tout, jusqu'aux batailles, Bossuet a bien yu dans cette dernière attitude le victorieux que la prudence arrête, maîtrisant son cheval, et le bras tendu, l'œil ardent, poursuivant d'une dernière menace les escadrons en déroute. Voilà certes un motif pour le peintre, et, au défaut de la toile, l'imagination garde aisément ce dernier trait.

En somme ne vaudrait-il pas mieux dire que cette faculté, née pour voir le sensible absent, suit l'ordre des visions et les note au passage? Par ailleurs, comme dans l'homme elle n'agit point sans la raison pour coopératrice, la phrase la plus pittoresque devient un entrelacement logique d'images et d'idées, de visions et de raisonnements. Prenons un type et, pour plus de lumière, essayons une traduction. C'est Tacite qu'il s'agit de rendre; nous sommes chez Néron, à sa table; Britannicus vient de tomber mort, foudroyé par le poison. Ici, comme il faut toujours faire, Tacite se constitue spectateur. Et qui le frappe tout d'abord? Un grand trouble, une agitation confuse autour du malheureux prince. Trepidatiir a circumsedentibus. Parmi les convives, quelquesuns se dérobent, saisis d'horreur. On les voit fuir, et après seulement on réfléchit que c'est imprudence. Diffugmnt imprudentes. Mais les plus avisés se commandent de rester immobiles et leurs yeux interrogent le maître. At quibus altior intellectus, resislunt defixietNeî^onem intiientes (1). Dans ce dernier membre l'historien s'est fait acteur encore plus que témoin. Tout finit sur une image expressive; mais en outre l'explication rationnelle précède la vision, comme, chez les courtisans plus maîtres d'eux-mêmes, la réflexion a précédé l'attitude. Voilà ce que la souplesse latine a pu faire. Mais nous ? Volontiers nous traduirions de la sorte : « Tout s'agite autour du prince; les malavisés s'enfuient, mais les plus pénétrants restent fixes, les yeux

(1) Tacite : Annales, XIII, 16.

420 •• TllliOlUE DKS DI:LLI:S-I, l'ilKI' S.

sur Néron. » Il a fallu faire un sacrifice à la rigidité de la syntaxe française : nous n'avons pu rendre la fuite avant de remarquer l'imprudence. A part cela, notre langue ne s'est pas montrée si rebelle au mouvement combiné de l'imagination et de la raison.

Ainsi fera-t-elle pour la sensibilité. Laissons aux rhétoriques élémentaires d'énumérer ces figures de passion, ces tours vifs et hardis que le sentiment donne à la pensée elle-même. C'est fort bien fait d'y attirer l'attention des commençants; mais tout cela est d'ailleurs trop simple et trop spontané pour exiger ici une étude approfondie. Ce qui l'est moins, c'est la construction proprement dite, la distribution des éléments dans la phrase. En ce point, nous croyons faire œuvre sérieuse d'ôter le plus que nous pourrons au caprice et au hasard. Or il suffirait, à propos de la sensibilité, de répéter nos remarques sur l'imagination. Gomme l'image, le mot de sentiment aime la place voyante. C'est parfois le cri de passion jaillissant tout d'abord. « Moi ! moi! voici le coupable !... »

Me, me, adsum qui feci... (1)

D'autres fois, c'est le trait final où la sensibilité ramasse toute sa force, et qui restera comme le fer dans la plaie. Cicéron montre debout au seuil de la prison de Syracuse le gardien de la geôle, le bourreau favori du préteur, la mort et la terreur des alliés et des citoyens, le licteur Sestius (2). A ce propos le bon Rollin, sortant de son impassibilité ordinaire, observe justement qu'on gâterait tout de nommer d'abord le personnage. « 11 faut, dit-il, que l'appareil terrible de ce bourreau marche devant lui (3). » En somme la sensibilité tendrait à conduire la phrase selon l'ordre des impressions. Notons d'ailleurs

(1) Virgile : Enéide, IX; 420.

(2) Cicéron : In Verrem, aclio H, lib. V, de SupiiUciis, 4o. i'.^) Rollin : Traité des éludes, liv. 111. chap. m, § IV.

PHRASi:, IMACrNATIO.N Kï SE ->; S 1 C 1 IJ TÉ. 421

que cet ordre est le plus souvent identique à celui des visions; que d'ailleurs les impressions passionnées brodent pour ainsi dire sur une trame continue de notions intellectuelles et de relations logiques. L'art est de concilier tout; mais qui ne le voit? dans cette conciliation délicate c'est l'âme qu'il s'agit démettre en ordre et d'accorder avec ellemême. Qu'est-ce que la pensée dans son mouvement naturel et complet? Rien que l'âme cheminant par ses perceptions successives à travers les objets, les relations, les accidents de la vie réelle ou imaginaire, et les concevant, les imaginant, les sentant, à mesure qu'ils se présentent et d'après leur importance. Citons, sans l'approuver de tout point, une phrase de Michelet commentée par M. Taine. « iMais le temps noir se d issipe, le jour reparaît, je vois un petit point bleu dans le ciel. Heureuse et sereine région qui gardait la paix au-dessus de l'orage. Dans ce point bleu, royalement, un petit oiseau d'aile immense nage à dix mille pieds de haut. Goéland? Non : l'aile est noire. Aigle? Non: l'oiseau est petit. » Heiirense doit être le premier mot, parce que l'émotion dominante, première, est un élan de bonheur. Même raison pour la construction renversée de la phrase suivante. Quant à ces mots, « Aigle? Goéland? » ce sont des cris d'interrogation qu'on ne pouvait noter d'une autre manière (1). » Il est trop vrai que, dans l'ensemble, Michelet abuse du procédé; c'est un chercheur d'effet, un véritable sensualiste de style. Mais qui nous empêche d'admettre cette phrase isolée? La tendance de la sensibilité s'y montre, avec la souplesse de notre parler français.

Souvent aussi, et le cas est plus intéressant encore, le mouvement de la pensée est conduit, moins par les impressions de celui qui parle que par celles de l'auditeur. Dès leur naissance et avant qu'elles aient eu le temps de passer à l'état réflexe, on les devine, on les saisit, on y

(i) Taine : Essais de critique et d'histoire. Miclielet : L'Oiseau.

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répond. Muet dialogisme, l'une des forces de l'orateur habile, mais aussi l'un des secrets de la construction pathétique et logique tout ensemble. Notre raison et notre sensibilité de concert pressentent, préviennent et satisfont sans paraître y prendre garde les doutes, les désirs, les mille mouvements de l'âme qui lit ou écoute. Prévoir explicitement une objection pour la réfuter c'est l'artifice élémentaire. Dialoguer ainsi avec l'auditeur, lire en lui mieux qu'il ne fait peut-être, et l'avertir de lui-même en dégageant la question par la réponse qu'on y oppose, savoir mettre tout cela dans le détail du style et dans la construction même de la phrase, voilà de l'art et du meilleur. Il en faut un exemple.

Depuis Pharsale, Gicéron a repris sa place dans le Sénat ; mais il se tait, à son grand regret sans doute et à celui des amateurs de beau langage. Il garde ce que Lamartine, arrivant pour la première fois à la Chambre, appellera «( la rancune décente d'un vaincu. » Enfin, sur un trait de clémence du dictateur, il croit le moment venu d'en finir avec cette gêne. Il se lève, il va parler; c'est un événement politique et littéraire. Que pense-t-on d'abord dans l'assemblée? « Ahl voilà si longtemps qu'il ne disait rien !» — Sa première parole sera la réponse : « Longtemps je me suis tu, sénateurs. » — Et pourquoi ? Volontiers on se chuchoterait des interprétations malignes. — Écoutez: « Les circonstances me faisaient cette attitude: Était-ce crainte? Non, c'était douleur, c'était aussi réserve. » — Satisfaite quant au passé, la curiosité se tourne vers l'avenir. Le discours qui commence va-t-il être un pur compliment* sans conséquence? ou bien le Pompéien se rallie-t-il franchement jusqu'à rentrer dans la vie politique? L'attitude qu'il vient d'expliquer est-elle abandonnée une fois pour toutes? — Oui. — <f Ce jour en marque le terme, et du même coup il rend tout de nouveau à mes sentiments et à mes vues la liberté accoutumée de

PIIRASR, IMAGINATION i; T SENSIBILITÉ. 423

leur expression (1). » Ainsi la pensée des sénateurs a eu beau marcher vite ; à chaque pas l'orateur lui faisait face. Voilà écrire et parler (2). Or ce qu'il nous a fallu répartir en trois phrases, le Maître l'a pu dire en une seule. En lui abandonnant cet avantage, nous gardons celui de suivre le mouvement de son âme répondant aux muettes impressions de l'auditoire. Bien des conclusions pourraient sortir de cette expérience. Voyons-y du moins, comme toutà l'heure, et la complaisance de notre langue et l'un des jeux favoris du sentiment joint à la raison.

Quand l'imagination et la sensibilité peuvent-elles influer sur le mouvement de la pensée et jusqu'où ? — La phrase et les lois universelles de la parole. — Ce que c'est qu'une phrase bien faite.

Ordre des visions, ordre des impressions sensibles : nous avons reconnu où tendent l'imagination et la sensibilité quand on leur permet d'influer sur le mouvement de la phrase. Mais .quand le faut-il permettre et sur quoi mesurer la part d'influence qu'on leur accorde? La réponse est dans la double condition qui règle en tout le déploiement des puissances de l'âme. C'est d'abord leur hiérarchie essentielle ; c'est en second lieu la nature de leur objet commun. Avant tout, l'imagination ni la sensibilité ne doivent jamais prévaloir contre la raison ; donc jamais

(1) € Diuturni silentii, Patres Conscripti, quo eram his temporibus usus, non timoré aliquo, sed partim dolore, partim verecundiâ, finem hodiernus dies attuUt, idemque initium qiiœ vellem quœque sentirem meo pristino more dicendi. » (Cicéron : Pro Marcello.)

(2) Victor Hugo a dit ;

Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes! '

Et pourtant s'il y a beaucoup à laisser dans le bon et honnête Batteux, il y a aussi quelque chose à prendre. C'est à lui que nous devons au moins l'idée première des observations qu'où vient de lire sur la première phrase du classique Pro Marcello.

l'image ou le tour passionné n'auront droit contre la précision logique de la phrase. Point de nuages, dût l'éclair en sortir. En outre la hiérarchie demeurant sauve, les facultés inférieures déploient ou resserrent leur action suivant les variétés infinies de la matière. Ainsi la précision logique une fois garantie et la clarté avec elle, la phrase suivra de plus ou moins près l'ordre des visions ou impressions sensibles. S'agit-il de peindre ou d'émouvoir : il est juste qu'elle s'en rapproche. Vienne la discussion ou l'exposition doctrinale : la logique tiendra plus visiblement les rênes et elle les tiendra plus courtes. L'image ne sera point absente ni le sentiment, ce sentiment né de l'amour du vrai et qui donne de l'élan à la discussion même la plus sévère. Mais la pensée se préoccupera tout d'abord de courir en ligne droite au vrai ; la phrase déploiera dans ce sens toute son agilité, toute son impétuosité d'allure : c'est le bon sens.

Et qu'on nous pardonne d'y revenir et d'y appuyer à rencontre des préjugés du grand nombre. Nous voilà loin de la phrase telle qu'on se la figure trop souvent, réduite à une sorte d'éclat factice et de sonorité banale. Non, encore une fois, la phrase, c'est la pensée, la pensée complète et bien humaine ; la phrase bien faite, c'est la pensée bien conduite ; c'est, dans un étroit espace mais avec une réalité palpable, le jeu puissant et ordonné des facultés de l'homme, puissant parce que toutes y concourent, ordonné parce que la part de chacune s'y règle d'après leur hiérarchie constante et les exigences mobiles de leur objet; c'est l'âme enfin, l'âme présente et déployée en quelques mots comme elle peut l'être dans un discours ou dans un livre, l'âme comprenant, voyant et sentant à la fois selon sa nature et celle des choses; c'est l'âme telle qu'elle doit être, cheminant de son pas naturel à travers les choses telles qu'elles sont.

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