CHAPITRE VIII La pensée, ou phrase, et le pouvoir expressif des sons
En s'incorporant dans la parole articulée, la pensée tombe sous la dépendance d'un sens. Par ailleurs, il est clair que cette dépendance est la dernière entre toutes. En devenant la phrase, en se faisant « air battu » pour retentir au dehors, la pensée commence à relever des exigences de l'oreille. Mais il va de soi que ces exigences doivent céder le pas à toutes les autres. Ou plutôt elles servent les autres. Harmonie, mélodie, rhythme, tout ce qui fait la sonorité de la phrase ne vaut pas surtout comme agrément de l'oreille, mais comme auxiliaire de rimagination, de la sensibilité, de la raison même. Il est des tours de phrase qui chantent à l'àme ce que l'imagination lui peint, ce que la sensibilité lui inspire, ce que la raison lui enseigne. Par l'harmonie, par la mélodie plutôt, ils imitent de loin les mouvements physiques et les impressions morales ; — quant au rhythme, il y peut servir, mais son plus noble usage est d'accuser l'opération logique, de jalonner fortement la route de l'esprit cheminant d'une vérité à l'autre. Matérielle au premier aspect, cette question de la sonorité des phrases est donc toute psychologique dans son fond. En l'étudiant, nous verrons toujours mieux que rien n'est petit dans le style, à plus forte raison que rien n'est factice. Tout y ressort de la nature même de l'homme, et,comme le reste, cette musique du langage, quelquefois surfaite, plus souvent dédai-
gnée. Elle est un agrément, soit; mais avant tout, elle est une puissance d'expression, une des voix de l'âme. C'est par là qu'elle mérite l'attention.
On ne doit jamais blesser l'oreille. — On n'est pas tenu de la flatter. — De quoi s'offense l'oreille. — Hiatus complet. — Consonnes dures. — Uniformité.
Sans nous extasier avec M. Jourdain sur les beautés des voyelles, rappelons que ce sont elles qui font le son, l'élément agréable et expressif par excellence. La consonne, assez indifférente au son, représente plus directement l'articulation, la logique, l'idée. Avec l'une et l'autre se composent les groupes sonores, mots, membres et phrases, qui, par eux-mêmes et indépendamment de l'expression, peuvent agréer à l'oreille ou lui déplaire. Dans cet ordre toutsensitif, l'écrivain doit se reconnaître envers elle des obligations plutôt négatives : il est tenu de ne la point choquer. Devoir strict et pour l'orateur et même pour qui ne fait qu'un livre. Le lecteur entendra en idée la page muette ; il importe donc de nous écouter écrire, c'est-à-dire de prononcer mentalement ce qui tombe de notre plume, de le soumettre ainsi par avance à la superbe délicatesse de l'oreille, superhissimo aurium judiciOy dit Quintilien.
Mais c'est là tout : à l'oreille considérée comme un pur sens, nous n'accordons guère de droits positifs. Soigneux de ne la point blesser, nous nous préoccuperons médiocrement de lui plaire, du moins en prose. En poésie même, nous chercherons avant tout dans la musique du vers un auxiliaire de la pensée et du sentiment. Point de cacophonies qui nous distraient, point de magnétisme qui nous endorme; ni Chapelain, ni Lamartine; c'est l'idéal.