POUVOIR EXPUKSSIF DES SONS
L'oreille doit chercher son plaisir dans l'expression, ou plutôt c'est l'expression que l'âme doit estimer dans ce que lui apporte l'oreille. Si l'on demandait pourquoi, nous dirions que, dans cet ensemble qui est le style, la sonorité est pour la pensée, comme dans une symphonie l'accompagnement est pour le motif principal; nous invoquerions la hiérarchie nécessaire des facultés ; nous rappellerions qu'en bonne morale le plaisir sensitif ne peut jamais être terme. Dieu l'ayant voulu comme moyen.
Est-ce là dispenser l'écrivain de soin et de correction ? Nullement, et afin de rassurer les délicats, arrêtons-nous un moment à ce devoir de n'offenser pas l'oreille. Il est bon d'en avertir tout de nouveau notre négligence, et d'ailleurs on l'entendra mieux en le rapportant à un principe.
L'oreille aime le travail facile et pour elle-même et pour l'organe qui lui parle. Voilà pourquoi les aspirations lui agréent peu et l'on sait que, dans toute langue où elles abondent, la prononciation distinguée tend de préférence à les adoucir. La même raison rend l'hiatus désagréable, mais l'hiatus vrai, celui qui, en juxtaposant deux voyelles identiques, oblige d'interrompre l'émission du son; ainsi dans cet exemple créé tout exprès par Voltaire: « Il alla à Arles (1;. » De là encore l'inconvénient de mul-
(1) Au contraire deux voyelles différentes juxtaposées se fondent très facilement l'une avec l'autre et seraient plutôt un agrément : riant, suave, oasis, aérien. Notre règle de versification est donc peu naturelle et peu mesurée d'interdire partout ce qui a quelquefois un vrai charme. Chose bizarre, qu'on dise bien en vers : « Il tua son ami, » et qu'on ne puisse dire : « Tu as un ami ! » Cependant le comte deMaistre s'amuse, lorsqu'au beau vers de Racine,
C'est Vénus tout entière à sa proie attachée, il oppose cette contrefaçon qu'il déclare identique pour l'oreille : C'est un croyant soumis à sa foi attaché,
(Paradoxe sur le Beau.)
Ve muet de proie, qu'il juge inutile, rend circonflexe l'a qui précède. Ce n'est plus la même voyelle que l'a aigu qui suit, et la voix passe de l'un à l'autre saQs interruption ni saccade.
tiplier les consonnes identiques, fussent-elles douces. Un critique anonyme présente au public un roman nouveau ; promettant que les mœurs du dix-huitième siècle y sont peintes « avec verve et vérité. » Ce trait de style trahit aux yeux de Louis Veuillot l'auteur lui-même : « C'est lui qui parle. A ces quatre v je sens sa plume (1). » De fait, la simple répétition de la même consonne devient une difiQculté pour l'organe, et pareillement celle des consonnes de même ordre. Qui dirait plusieurs fois de suite, sans confusion ni embarras, cette phrase lancée à Robespierre dans la séance du 8 thermidor : « Le sang de Danton t'étoutfe ? » A plus forte raison, si la consonne est par nature fatigante pour la bouche, comme Vr, ou pour l'oreille, comme la sifflante. La gloire, s'écrie la Pucelle :
Un seul endroit y mène, et de ce seul endroit Droite et roide est la côte et le sentier étroit (2).
Et maint personnage de Voltaire :
De quel subit elTroi tous mes sens sont saisis !
L'oreille, il est vrai, accepte parfois ces duretés; elle peut même s'y complaire, mais en passant et en vue d'un effet spécial.
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
dit Racine, — et son fils, dans le poème de la Religion : La lime mord l'acier et l'oreille en frémit.
Cas d'exception, bons à prouver que l'intérêt de l'expression l'emporte sur l'harmonie matérielle, comme nous le verrons bientôt.
Ajoutons que l'oreille aime la variété. N'est-ce pas une facilité de plus? Aussi bien la monotonie endort. Donc
(1) Louis Veuillot : Les Libres penseurs ; Écrivains.
(2) Boileau : Dialogue des Héros de Roman. — Nous ignorons si Boileau n'a pas un peu arrangé son modèle.
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variété dans la longueur des mots : ni trop de monosyllabes, ni trop de longs vocables à l'Indienne (1). Variété dans l'étendue des phrases ou membres de phrase, variété dans les tours, variété dans les terminaisons, point de rimes en prose, à part certains effets spéciaux: en outre alternance moralement sensible de finales muettes et fortes. Autant de lois qu'un écrivain sérieux observe par respect pour son lecteur, à peu prés comme Thomme de bon ton ne se présente qu'en toilette convenable. Manquer à ces exigences de l'oreille serait du sans-gêne, et le sansgêne est odieux partout ; les dédaigner serait erreur, car elles sont fondées sur la nature et le jeu de nos organes. Mais à tout prendre, elles sont d'ordre secondaire. Comme les discours d'un orateur importent plus que sa chevelure, tout ainsi la pensée est d'un autre intérêt que les sons, et dans la parole complète la vraie gloire des sons est de servir la pensée. Hàtons-nous de les considérer par là.
Triple puissance expressive des sons. — L'harmonie. — Elle existe dans le son réputé unique. — Elle a un germe de puissance expressive. — La mélodie. — Elle existe dans le style. — 11 est mélodieux plutiH qu'harmonieux. — Le rhythuie. — Sa nature, ses éléments essentiels. — Rhythme et mesure. — Puissance physique et morale du rhvthme.
Les sons mettent au service de la pensée une triple force, ils ont comme une triple valeur expressive, l'harmonie, la mélodie, le rhythme : notions à préciser tout d'abord, instruments dont il convient de rappeler la nature, avant d'en étudier l'usage.
(l) Les lonL's mots n'abondent pas dans la vraie langue française. Au contraire certains néologisme» sont effrayants par ce côté : anticonstitutionnellement, exlralerrilorialHc, etc. Gardons-nous donc plutôt de prodiguer les monosyllabes ; ne prenons pas exemple sur la célèbre phrase de Bourdaloue ù propos des Provinciales : " Ce qu'un seul (Jésuite) a mal dit, tous l'ont dit; ce que tous ont bien dit. nul ne l'a dit. ..
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L'harmonie est, dans l'acception commune, la proportion entre sons simultanés, elle suppose plusieurs notes, un accord. Maison sait qu'en rigueur de langage tout son, même isolé, même unique d'apparence, est de fait multiple. Au-dessus de la note fondamentale que nous percevons comme seule et par où nous le désignons lui-même, une attention plus soutenue, aidée parfois d'instruments spéciaux, saisit un accompagnement, un chœur plus ou moins juste et riche d'échos affaiblis, ^'harmoniques, c'est leur nom. Dès lors il est facile d'entendre comment une seule note chantée, une seule syllabe prononcée, une seule émission de voix, peuvent être ou n'être pas harmonieuses (1). Par là même elles commencent de n'être pas indifférentes au sentiment. Dans la seule harmonie d'un son unique, dans le timbre seul de la voix ou de l'instrument qui ne feraient entendre qu'une note, il y a une puissance expressive, non pas complète mais initiale, une aptitude prochaine à servir l'expression. C'est chose d'expérience:
J'aime le son du cor le soir au fond des bois,
et telle cloche, avec son appel monotone, me rend triste ou joyeux. Tout de même, certaines voyelles, certaines nasales, certaines diphthongues,ont une sonorité particulière encore incapable de rendre par elle-même tel sentiment précis, mais bien faite pour entrer dans un ensemble qui le rendra, mais s'offrant dès lors aux préférences de qui veut le rendre. Sourdes et tristes, les nasales s'adaptent bien à la douleur, à la crainte. Faites-les suivre d'une muette; elles ne sont plus que graves et rendent un effet de majesté. En général, toute voyelle allongée par la spéciale influence
(1) L'expérience a rattaché à la richesse et à la Justesse des harmoniques le timbre, cette qualité si longtemps mystérieuse qui distincue les instruments ou les voix sur une note d'ailleurs identique. On a comparé les voyelles, nasales et diphthongues, à des timbres transitoires que la voix humaine peut se donner.
l'ouvoru i;\i>ni:ssii- m: s sons. 431
de certaines consonnes ou combinaisons de consonnes, porte dans sa lenteur facile une aptitude à exprimer les sentiments profonds, recueillis, magnifiques parfois. C'est le charme du vers de Racine :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
Jour... pur... cœur: la voix s'arrête et se repose trois fois sur une syllabe que IV finale adoucit et prolonge. Voilà comment ces douze monosyllabes de suite ne blessent aucunement l'oreille; mais surtout yoilà qui donne au vers une lenteur grave, une sérénité recueillie en parfait accord avec la pensée (1).
Toutefois l'harmonie de ces syllabes n'y a servi qu'en entrant dans la mélodie de la phrase. Et voilà une seconde et plus complète puissance d'expression, la mélodie : la mélodie qui est la succession rationnelle et agréable des sons, ou mieux encore la relation ordonnée entre les sons successifs. Or cette relation, cette mélodie existe dans le style avant même que la voix de l'orateur ou du lecteur y vienne ajouter une secoMe vie. Cette mélodie est dans le texte muet, elle y est mieux qu'en germe et en puissance, à tel point que l'oreille en jouit en idée tandis que les yeux lisent tout bas.
Maintes phrases offrent un entrelacement marqué de
(1) Notons au moins en courant qu'on aurait bien mauvaise grâce à jugei notre langue trop pauvre de ces richesses harmoniques. M. Legouvé, dans son livre sur l'Art de la Lecture, cite un jugement tout contraire de Gounod. L'illustre maître y préfère le français à l'italien, à cet italien qui est déjà par lui-même une musique. Et par où notre langue l'emporte-t-elle ? « Elle est moins riche de coloris, soit; mais elle est plus variée et plus fine de teintes ; elle a moins de rouge sur sa palette, j'y consens ; mais elle a des violets, des lilas, des gris-perle, des ors pâles que la langue italienne ne connaîtra jamais... Savez-vous à quoi je compare la langue italienne? A un magnifique bouquet de roses, de pivoines, de crocus, de rhododendrons, mais auquel il manque des héliotropes, des résédas, des violettes. » (E. Legouvé : L'Art de la Lecture, p. 198.)
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syllabes longues ou brèves, sourdes ou éclatantes. Nous le sentons, nous y prenons plaisir; il y a donc succession ordonnée, niélodie par conséquent. Et ici, malgré notre désir de parler comme tout le monde, on nous excusera de ramener les mots à leur signification véritable. On dit d'une phrase qu'elle est harmonieuse, on le dit aussi d'un mot. Abus de langage, assez inoffensif du reste; mais toujours abus de langage. Mélodieux serait le terme propre. Dans la parole, l'harmonie proprement dite n'appartient qu'aux syllabes considérées une à une. Dès qu'il y a succession, enchaînement, l'effet produit sur l'oreille relève de la mélodie. On nous excusera de le noter; nous croyons que, dans ces études, la précision nous est un devoir.
Mais c'est par le rhythme surtout que la phrase parle puissamment à l'oreille et à toute l'âme. L'harmonie est l'heureux accord des sons ; la mélodie en est la succession rationnelle; le rhythme en est le groupement ordonné. On le définirait bien la proportion sensible entre groupes sonores successifs.
Les syllabes ne sortent pas de nos lèvres à intervalles égaux comme les tintements d'une cloche ou les gouttes d'eau tombant dans un vase. Elles se joignent et se séparent de manière à former des groupes distincts. L'écrivain trouve les uns tout faits : ce sont les mots ; sa libre habileté compose les autres : ce sont les incises, les membres, les phrases entières. Quand l'oreille saisit entre eux un rapport appréciable de symétrie, d'opposition, de périodicité, la parole est rhythmée ou rhythmique. Telle est la célèbre phrase de Cicéron sur le droit naturel de défense (1), ou l'exclamation de Bossuet sur la mort foudroyante de Madame: « 0 nuit désastreuse, nuit effroyable 1... etc. » Que si nous décomposons une phrase
(1) « Est ennn hœc, Judlces, non scripta sed nata lex ; quant non didicimus, accepmns, leghnus, vertiin ex naiurd ipsd arripuimus, hausimus, expressimus ; ad quam non docti sed facti, non instiliiti sedimbuti sumns... » (Gicérou : l'ro Milone, IV.)
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de cette nature, l'analyse s'arrêtera nécessairement à un groupe élémentaire formé d'un nombre relativement petit de syllabes ou de sons. Nous remarquerons d'ailleurs que, dans chaque groupe, tout dépend d'un son principal, ou plus intense ou plus aigu ou plus durable. C'est lui dont le retour périodique trahit le rhythmeou plutôt le constitue. Le rhythme d'ailleurs ne se rencontre pas seulement dans la musique ou dans la parole ; il peut être dans toute sorte de bruits naturels ou artificiels. J'entends un orage, une fusillade, le vacarme d'un atelier de métallurgie: chaos de sons entremêlés, point de groupement, point de rhythme. Au contraire le galop d'un cheval, par exemple, arrive à mon oreille par groupes le plus souvent binaires ou ternaires :
Quadrupedante piitrem sonitu quatit imgula campum...
Et du Bartas a certainement cru mieux faire que Virgile quand il dit que le cheval
... Le champ plat bat, abat, délrappe, grappe, attrappe Le vent qui va devant
Si les puérilités étaient capables de quelque mérite, ou pourrait reconnaître ici un rhythme naturel très exactement rendu.
Le rhythme diffère de la mesure. Toute mesure est un rhythme, mais court, constant et immuable. Elle est au rhythme plus libre et proprement dit comme une base, un fil conducteur rigide et pointé d'intervalles égaux, autour duquel il se joue, mais à condition de s'y rattacher par des coïncidences périodiques. C'est, si l'on veut, la ligne de canevas soutenant et guidant les arabesques d'une broderie régulière. Une troupe d'infanterie s'avance: le pas marque la mesure sur laquelle le tambour jette des rhythmes variés. Tout à l'heure du Bartas notait le rhythme du galop; Madame de Sévigné en bat la mesure quand, pour peindre le carrosse de M. de Reims traver-
sant Nanterre, elle écrit ces deux monosyllabes: ira. Ira (1). Les vers ont une mesure exacte déterminée parla prosodie, et l'art du poète est d'y superposer des effets rhythmiques divers. La prose, plus libre, a l'avantage du rhythme sans la contrainte de la mesure.
Nous avons insisté quelque peu sur cette troisième force expressive du langage sonore. C'est qu'il y a dans le rhythtiae une puissance étrange, mystérieuse peut-être comme toutes les forces premières et naturelles. Expression de la régularité dans la succession, il satisfait, peut-on dire, le besoin d'ordre qui est en nous. Mais c'est peu pour expliquer avec quel empire il s'impose à l'oreille, par elle au système nerveux et enfin à l'âme tout entière. Nous savons d'expérience qu'il facilite l'effort physique, et le multiplie jusqu'à le rendre irrésistible; mais surtout qu'il met la sensibilité en branle. M. Taine, décrivant l'insurrection en marche sur Versailles le 5 octobre 1789, parle des tambours qui versaient à la foule « l'ivresse rhythmée. » Rien n'est plus vrai que cette hardiesse de langage. On sent en musique l'ascendant du rhythme et la puissance de ses effets ; on ne s'étonnera pas de le voir en littérature servir à la fois toutes les facultés. L'harmonie et la mélodie ne profitent qu'à l'imagination et à la volonté sensible ; tout-puissant sur l'une et l'autre, le rhythme a de plus cet honneur d'être associé comme auxiliaire à l'opération logique de la raison.
La mélodie et le rhythme, auxiliaires de l'imagination. — Onomatopée. — Imitation des bruits et mouvements physiques. — L'hirondelle chez La Fontaine, Buffon et Michelet. — Jusqu'où user de ces sortes d'effets.
Voyons donc à l'œuvre les trois puissances que nous avons décrites. Ou plutôt réduisons-les à deux, en omet-
(1) Lettre du 15 février 1074.