‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 7 sur 103 · MORALE FT LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

MORALE FT LITTÉRATURE

Est-elle purement négative? Ne va-t-elle qu'à obliger l'art de n'offenser point la morale? Ne lui impose-t-elle pas en outre le devoir de la servir?

Pour le bon sens chrétien ou simplement spiritualiste, la réponse ne fait pas doute. L'art est fin dernière ou moyen; et comment imaginer pour lui, comment imaginer pour chose au monde une situation mitoyenne entre ces deux termes? S'il est fin dernière, il échappe à toute subordination négative ou positive, il est Dieu. S'il est moyen, la condition du moyen est de servir, et l'art ne pourra pas s'y soustraire. Encore une fois, Dieu l'a voulu, Dieu l'a créé. Il n'a pu le créer nuisible ; veut-on qu'il l'ait créé inutile, inutile au dessein unique, étranger au plan général de la création? Nous l'avons dit : poser la question, c'est la résoudre.

Qu'on 'y prenne garde, au reste : ce n'est pas là un a priori téméraire et qui ait chance de soutenir mal l'épreuve des applications. Il suit inévitablement de l'existence et de la notion même de la morale. Contestez-le : la morale disparaît, avec l'idée d'une fin dernière et unique où tout concourt et se rapporte, alors qu'elle-même ne se rapporte à rien de supérieur. Dussions-nous trouver quelque embarras de détail, fût-il difficile de voir tout d'abord de quelle manière et dans quelle mesure telle ou telle œuvre d'art peut servir positivement la morale; que prouverait l'embarras, la difficulté? Ce que prouve contre un principe nécessaire l'objection demeurée sans réponse : notre faiblesse et rien de plus.

Mais l'embarras est-il sérieux, la difficulté réelle? Nous osons croire que non. Le bon sens est en possession du principe : commençons de descendre au détail.

Nous demandions plus haut si, devant la morale, l'art ne se pourrait pas contenter d'une neutralité respectueuse. La question en appelle une autre : cette neutralité est-elle possible? Nous ne le pensons pas. L'œuvre d'art, mais surtout, pour nous tenir à notre objet, la parole littéraire,

sera toujours, de soi, plus ou moins directement et immédiatement utile ou nuisible à l'élévation de l'âme, en accord ou en opposition avec l'intérêt de la fin dernière, morale ou immorale dans son influence. Il se peut que cette proposition étonne; mettons-la donc dans tout son jour.

Il est hors de doute que l'écrivain a manqué le but, qui n'a point produit une action sur l'âme du lecteur. Si jamais pareille disgrâce lui est advenue, on a dit justement que son œuvre était insignifiante, avortée, nulle. Il n'a pas même été sifflé.

Non pas même sifflé : ce fut la chute morne

De l'ennuyeux parfait devant l'ennui sans borne (1).

Tant il est vrai que le moins où puisse prétendre l'écrivain, c'est d'agir sur l'âme, d'y exercer dans un sens ou dans un autre des mouvements tout d'abord indélibérés, qui sont les impressions premières, mais qui tendent à devenir délibérés, parce qu'ils sollicitent nécessairement la volonté de les admettre et de s'y laisser conduire.

L'action de l'auteur aboutit donc en dernière analyse à produire dans mon âme, par le moyen des impressions qu'elle y jette, des mouvements volontaires, délibérés, libres. Je lis votre roman, votre tragédie, votre discours, votre satire. Je traverse sous votre conduite les sentiments les plus divers : amour, haine, pitié, admiration, terreur,, intérêt, gaieté, que sais-je? Et ces sentiments ne s'arrêtent pas à la partie inférieure de mon âme ; ils s'efforcent de se faire admettre par ma libre volonté et de l'entraîner à leur suite. C'est évident.

Mais vous qui en êtes cause, vous en êtes donc aussi responsable. Et si aucun mouvement de ma libre volonté n'est indiffèrent à ma valeur morale, si tous mes actes, à les considérer individuellement et dans leur réalité pratique, ont une relation nécessaire avec ma fin suprême,

(1) L. Veuillot : Satires.

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