‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 60 sur 103 · POL'VOIR EXPRESSIF DES SONS · texte numérisé non relu

POL'VOIR EXPRESSIF DES SONS

ments, à les caresser de la plume, à les mettre complaisamment en musique, nous paraîtrons nous en jouer à demi, on les jugera peu profonds, si tant est qu'on les veuille bien estimer sincères. En fait de sentiment comme de description, la grande loi reste la même : soyons vrais sans affectation ni recherche. Ayons l'impression exacte et vive, l'expression fidèle et simple, et laissons venir sans y songer la sonorité expressive : rarement elle nous fera défaut.

La mélodie et le rhvthme auxiliaire? de la raison. —Par l'intermédiaire de la mémoire. — C'est le meilleur emploi des Silures de mots. — Du style périodique. — Rè?le de l'usage pratique.

Reste à lui reconnaître une troisième fonction, de toutes la plus noble, celle d'accuser l'opération logique et par là même de la rendre plus facile à suivre. Toute sensitive d'apparence, la sonorité du langage est pourtant l'auxiliaire puissante de la raison. Nous trompons-nous de penser qu'on ne lui en fait pas assez honneur? Ouvrez les rhétoriques élémentaires : tous ces artifices de style, symétries, oppositions, assonances, toutes les figures dites de mots, tout ce qui vient sous le nom de style périodique ou de période proprement dite, tout cela vous est présenté surtout comme ornement du discours et agrément de l'oreille. Osons le reconnaître, sans oublier le respect dû aux grands rhéteurs de l'antiquité : ils semblent eux-mêmes s'en tenir trop volontiers à ce point de vue quelque peu étroit. Qu'en résulte-t-il pour nous? Un léger dédain à l'endroit de ces effets de parole, formules de pur agrément, sortes de hochets de l'enfance littéraire et qu'une main d'homme ne touche plus. Erreur encore. Toutes ces formes de style ont une valeur naturelle et haute ; ce n'est point chquetis sonore, musique pure; ou plutôt cette musique a l'honneur

de servir très efficacement la plus haute et la plus sévère des facultés humaines.

Rien de plus facile à entendre. L'homme connaît successivement, mais il aspire à connaître d'ensemble. Pour venir au vrai, la raison chemine à travers les notions diverses; mais en même temps la mémoire tend à laisser des jalons sur la route, afin de pouvoir la mesurer plus aisément d'un coup d'œil . Or la mémoire y est puissamment aidée par l'oreille; c'est la mélodie, c'est le rhythme surtout qui plante les jalons de la marche rationnelle. Ainsi la mémoire est guidée, et par suite l'esprit, dans ce coup d'œil rétrospectif nécessaire à la possession de la pensée. Ainsi tout se tient dans l'homme : les combinaisons sonores ont vivement frappé l'oreille ; l'oreille a soutenu la mémoire; la mémoire a facilité la tâche de la raison (1).

Et voilà qui justifie, voilà qui relève ce que nous dédaignons quelquefois, manque d'en bien apprécier l'usage. S'agit-il des figures de mots? On sait que la logique aime les répétitions, les accumulations entre autres, parce qu'elles agissent fortement sur l'esprit en le frappant toujours au même point. Or pour que la répétition ou l'accumulation aient leur valeur totale, il faut que tous les éléments en soient ensemble présents à la mémoire. Et qui les rend mieux présents que l'assonance, artifice mélodique, et la symétrie, affaire de rhythme? La même assonance, les mêmes symétries directes ou inverses font encore saillir les comparaisons et les contrastes, ces deux moyens si chers à la logi(jue. Non qu'elles soient par ellesmêmes directement expressives de la ressemblance ou de l'opposition. Leur emploi se borne à retenir sous l'œil de la mémoire les termes de l'une ou de l'autre, et l'opération de l'esprit est plus aisée d'autant. Écoutons bien, pour la

(1) Cela est si vrai, que le syllopisme bien fait, avec ses termes répétés à certains intervalles obliaatoires, est un modèle d'assonance et de symétrie. La mélodie et le rhythme se retrouvent donc là même où il n'y a plus de place pour l'imagination et la sensibilité.

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