POUVOIR EXPRESSIF DES SONS
mieux comprendre, la célèbre phrase de Cicéron sur le droit de légitime défense: partout nous y verrons la similitude mélodique et rÊythmique renforcer l'accumulation ou accuser l'antithèse (1). Le français, en tout moins musical, offre pourtant des exemples analogues.
« Le monde a menacé, la vérité est demeurée ferme ; il a usé de tours subtils et de flatteries, la vérité est demeurée droite. Les hérétiques ont brouillé, la vérité est demeurée pure. Les schismes ont déchiré le corps de l'Église, la vérité est demeurée entière. Plusieurs ont été séduits, les faibles ont été troublés, les forts même ont été émus; un Osius, un Origéne, un Tertullien, tant d'autres qui paraissaient Tappui de l'Église sont tombés avec un grand scandale ; la vérité est demeurée toujours immobile (2). »
— a On dit au peuple qu'il est souverain, il montre ses maîtres; on lui dit que sa condition s'améliore, il répond qu'il a faim; on lui jette des livres pleins de beaux raisonnements et de beaux chiffres sur la nécessité de l'inégalité des conditions humaines, il ne les lit pas (3). »
Qui n'est un peu tenté de sourire au nom seul de style périodique, de période? Erreur et faute, mais dont les rhéteurs sont en partie responsables. Pourquoi nous vanter la forme périodique à titre d'artifice musical ? En vérité, c'est là son moindre mérite. Dites plutôt qu'elle sert admirablement la logique. Par son balancement prolongé, par ses suspensions, provoquant et annonçant une résolution finale, elle guide, elle aussi, la mémoire et la raison à travers l'ample développement de la pensée. Elle procure
(1) Est enim hœc, Judices, non schpta sed naia lex ; quam non didicimus, accepimus, legimus, verum ex naturd ipsâ arripuimus, hausimus, expressimus ; ad quam non docU sed facti, non instiluti sed imbuli sumus... (Cicéron : Pro Milone, IV.) — Impossible d'essayer une trarluction, ce serait perdre immanquablement tout ce qui fait exemple dans la piirase.
(2) Bossuet : Deuxième sermon pour le deuxième dimanche d'Avent, 1" point.
(3) L. Yeuillot : Libres penseurs, avant-propos .
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à l'oreille, et par l'oreille à l'intelligence, des demi-satisfactions, des attentes qui tout ensemble reposent en route et préparent la satisfaction totale. Cette forme, en un mot, permet à la pensée d'être ample et claire. L'ampleur du circuit peut nous faire perdre de vue l'ensemble; c'est ici que la mémoire a besoin d'aide et que le rhythme est d'un grand secours. A lui de faire que la phrase, alors qu'elle se développe et embrasse des rapporls plus vastes, demeure pourtant, comme le veut Aristote, capable d'être mesurée d'un coup d'œil.
Estimons donc à leur vraie valeur ces ressources pratiques du langage. Mais jusqu'où en user? Voici qui va nous le dire.
Supposons-nous auditeurs. Nous aimons pour nousmêmes le travail facile; donc nous saurons gré au rhythme et à la mélodie de nous aplanir et de nous jalonner le chemin du vrai. D'autre part nous redoutons jusqu'au spectacle du travail difficile. Voilà pourquoi nous en voulons au style de paraître laborieusement ciselé. A ce compte d'ailleurs, au lieu d'aider notre esprit à mieux entendre, il risque de l'amuser, de le distraire, de l'endormir; il pourrait tout aussi bien nous agacer, nous mettre en défiance par une séduction trop visible, nous offenser par l'affectation.
Et maintenant supposons-nous écrivains ou orateurs. Tous les états d'âme ne permettent pas cetle curieuse élaboration de la parole. Il y faut d'ordinaire une ceriaine liberté du jeu réflexe de l'esprit, un degré d'attention calme et de reploiement sur soi-même, incompatible avec la grande passion par exemple. Ajoutons les circonstances diverses, tenons compte du grand devoir de mesurer le style aux objets. Mais par-dessus tout, pensons juste et allons jusqu'au bout de notre pensée. C'est en s'achevant par le travail intime qu'elle se distribue suivant l'ordre logique et l'ordre pathétique heureusement combinés. C'est par là aussi qu'elle se répartit en groupes sonores capables de servir à la fois toutes les facultés supérieures. Vraie et totale
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pensée d'homme, elle juge, elle peint, elle sent, elle chante, et, grâce à ce concert d'énergies, elle entre dans l'àme par toutes les avenues, la saisit et la domine tout entière. C'est le but du style, c'en est le sérieux et la grandeur.
Conclusiua du présent livre. — Eq fait, le style, c'est l'âme, modifiée à sa surface par des différences communes, ou individuelles, mais toujours l'âme. — En droit, le style c'est l'âme puissante et ordonnée. — Ce sont les choses montrées à travers cette âme. — Nombre de styles différents, ou mieux, un seul qui se plie aux objets.
Aussi, après avoir longuement étudié l'art de l'expression, nous ne pouvons mieux conclure qu'en revenant au point de départ de ce livre et aux principes universels établis dans le premier. Qu'est-ce que le style, en fait et en droit?
En fait, « le style c'est l'homme, » et en plus d'un sens; le style, c'est l'àme telle qu'elle est, puissante ou faible, bien ou mal ordonnée, saine ou vicieuse. C'est l'àme, telle que la modifient à la surface les influences du climat ou de l'époque. Ne parlons que de nous, Français. Au dixseptième siècle, le style est, dans sonensemble^ équilibré, sain, reposé, paisible; c'est que les âmes sont telles. Dans l'âge suivant, il deviendra sentencieux, poseur, pédant et sensible à faux. De nos jours, il est presque partout excessif, tendu, nerveux, malsain, accusant, jusque dans ses beautés incomplètes, le désordre et la fièvre. Qui ne reconnaît les déplorables transformations de l'àme française?
Le style c'est l'homme individuel, avec son cachet, sa physionomie, et tel est le sens précis de Buffon. C'est l'àme toujours, mais l'àme déterminée en chacun par certaines notes originales, par certaines dispositions de moralité, d'esprit, de cœur, de tempérament, de caractère. Le style est, comme la pensée môme, sobre, spirilualiste; on pour-
rait l'appeler chaste, non pas seulement pour n'évoquer jamais d'images troublantes, mais pour n'agir pas trop Yiveaient sur la partie sensible de Fàme. Tout au contraire, il y a un langage tout matérialiste et sensuel qui démoralise alors même qu'il n'est pas immoral au sens vulgaire et grossier du mot. Net ou obscur, ferme ou lâche, vif ou traînant, pâle ou coloré, froid ou chaleureux, le style prend toutes les nuances de l'intelligence, de l'imagination, de la sensibilité individuelle, il en porte à bon droit tous les titres. Il accuse de même le tempérament, le caractère, et fait saillir les différences entre les hommes d'ailleurs semblables en bien des points : franc, naïf et rude chez Corneille ; délicat et tendre chez Racine; également fort dans Pascal et dans Bossuet, mais ici paisible et cordial comme la charité chrétienne, là sombre et amer comme le rigorisme de secte ; — souvent emporté, colère, bilieux chez Voltaire, toujours empreint chez Rousseau d'une corruption ardente, mais surtout d'un orgueil lâche, ombrageux et jaloux.
En définitive, le style se confond avec l'âme telle qu'elle est: image fidèle, expression spontanée, immédiate, jusqu'à ne se distinguer plus pratiquement de l'original qu'elle représente. Expliquons donc le style par l'âme ; surtout entendons que, pour former le style, c'est sur l'âme qu'il faut travailler. Écartons de plus en plus cette conception basse qui fait de l'art d'écrire un procédé, une habitude purement artificielle et appliquée à l'âme par le dehors. C'est le confondre avec la connaissance technique de la langue, préliminaire indispensable, mais rien de plus. Posséder sa langue ce n'est pas encore savoir écrire ; écrire c'est faire usage de la langue possédée, et c'est ici que l'âme intervient, qu'on la sent et qu'on la juge, variée à l'infini dans sa surface par les différences énumérées tout à l'heure, et cependant partout la même en son fond, en son activité de nature, en ses lois essentielles, partout reconnaissable sous les différences légères dont
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les langues embarrassent plus ou moins son expression.
Passons du fait au droit. Qu'est-ce que le style? — L'âme. Que doit-il être ? — L'âme puissante et ordonnée. C'est-à-dire que, dans le mouvement de la pensée ou delà phrase, que, dans le choix même des idées ou des mots, l'âme doit tendre à se déployer tout entière, mais d'après sa légitime nature, d'après la hiérarchie essentielle de ses facultés.
Or, en se déployant de la sorte, l'âme n'apparaît pas seule: du même coup, elle nous montre les objets tels qu'ils sont par rapport à elle, ces objets dont elle a reçu l'empreinte et qu'elle a tout ensemble marqués de la sienne. C'est pour elle, c'est pour le style un devoir de s'ajuster à eux, de les suivre et de les égaler sans relâche dans leur variété indéfinie. De là toutes ces classifications de la rhétorique élémentaire : style de ce genre ou de cet autre, style de la poésie, de l'éloquence ou de l'histoire, style simple, tempéré ou sublime, style de la discussion ou du mouvement, du début ou delà conclusion. Distinctions fondées, utiles à fixer l'attention des commençants, mais qu'il faut toujours entendre avec une largeur généreuse. Assurément le langage poétique n'est pas le langage oratoire, le ton de la tragédie ne convient pas à la comédie ni celui de l'ode à la satire ; mais qu'on y prenne bien garde : tous ces styles différents ne s'excluent que par leurs extrémités, ils coïncident par la plus grande partie d'euxmêmes. Quelques mots et quelques tours sont trop simples et trop nus pour la poésie, quelques-uns trop gracieux et brillants pour l'éloquence ; la masse est commune aux deux genres et il en va de même partout. Donc pas de rigueur exclusive. Rien de factice non plus. Ne traitons pas ces distinctions mécaniquement pour ainsi dire, comme chose de convention et de pur usage. Ramenons tout au principe, à la proportion nécessaire de la parole aux objets. A ce compte, il y a trois styles ou dix ou cent ou mille, comme on voudra l'entendre. Disons plutôt, il
n'y ea a qu'un, mais infiniment souple et mobile, comme il n'y a qu'une âme toujours identique, mais capable de se plier à la .mobilité des choses, les égalant par son impression toujours exacte, égalant d'ailleurs son impression par une expression toujours fidèle. C'est le style, c'est la nature, c'est l'homme ; ce sont les choses telles qu'a dû les voir et les sentir l'âme vive et saine, l'âme comme Dieu la veut.