L'AME DANS LA VOIX
supposent la grimace et choquent l'œil autant que l'oreille même. Articulons assez vigoureusement pour être entendus, mais non pas assez laborieusement pour être remarqués.
Autres conséquences du même principe. On aime le travail facile pour l'oreille. Donc point de cette volubilité fiévreuse que certains orateurs, certains prédicateurs surtout, prennent assez volontiers pour élan oratoire ; pas de ces cris aigus qui assourdissent, pas de ces brusques éclats qui agacent et irritent au lieu de toucher. Mais on aime aussi le travail facile pour la poitrine de celui qui parle. On souffre d'entendre une diction haletante, entrecoupée. Talma disait : « Tout artiste qui se fatigue est un artiste médiocre. » On peut en dire autant de l'orateur inhabile à ménager son haleine. C'est manque de sang-froid et d'empire sur soi-même, qu'il oublie d'aspirer largement, sans bruit et avant l'épuisement total. Soin tout matériel en apparence, mais qui tient à un art plus délicat, celui des repos bien distribués, de la phrase bien faite,, c'est-à-dire en somme de la pensée bien conduite. Il implique, avec la vigueur attentive de la volonté, les habitudes logiques de l'esprit.
C'est encore ce principe du travail facile qui oblige la voix de se tenir, au début surtout, dans un certain meditm propre à ménager les ressources de l'organe, mais qui en outre épargne à l'oreille les notes trop sourdes ou trop aiguës. Nous avons peine à nous figurer exactement la flûte de C. Gracchus et l'usage qu'il en pouvait faire (1), mais la loi générale est bonne et on en voit le motif. En résumé, l'esprit ne veut être distrait par aucun désagrément d'oreille, et, pour le dire en passant, voilà qui rend funestes au meilleur discours une prononciation fautive, un accent provincial ou personnel.
Enfin l'oreille aime la variété. C'est que la variété faci-
(l) Gicéron : De Oratore, III, (50. — Quintilien, XI, m, 43.
lite le travail et pour l'oreille et pour la voix tout ensemble. Elle délasse l'homme qui écoute en ménageant les forces de l'homme qui parle (1). Mais la diversité du ton vient plutôt de celle des objets et surtout des sentiments de l'âme. Elle tient donc à l'expression et nous introduit naturellement à cette partie plus intéressante de notre étude.
Puissance expressive de la voix : mélodie, rhythme. — Plein usage de l'une et de l'autre. — Triple fonction de la voix : 1" Traduire le texte. —2" Achever le texte, dégager les sous-entendus. — Méthode pratique. — Caractère rationnel de ces détails. — 3" Accompagner librement le texte.
Quelles que .soient les paroles prononcées, la voix a par elle-même deux puissances expressives de premier ordre, la mélodie -et le rhythme. Le rhythme, par ses accélérations et ses ralentissements, marque et scande pour ainsi dire les mouvements de l'âme. La mélodie est peut-être plus riche encore, avec sa triple variété possible dans l'acuité, l'intensité et l'inflexion. Employée comme accompagnement de la parole articulée, elle Tachève, la précise, la renforce ou la restreint. « Le ton fait la chanson » dit l'adage populaire ; combien ne change pas une même parole au gré des inflexions diflférentes I II y a plus, à elle seule et sans mots articulés, la mélodie de la voix peut, pour an temps du moins, exprimer une idée précise. Nos interjections, simples cris, deviennent bien souvent des exclamations prolongées, renforcées ou dégradées mélodiquement, qui doutent, acceptent, embrassent d'enthousiasme, s'étonnent, admirent, rejettent, protestent. Que de choses par exemple un comédien de goût peut faire entendre dans
(1) Cicéron : De Oratore, III, 60.