‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 65 sur 103 · AMK nANS LA VOIX · texte numérisé non relu

AMK nANS LA VOIX

les « ah ! » de M. de Pourceaugnac recevant les compliments de Sbrigani !

Mélodie, rhythme, voilà donc nos richesses, et la loi de plénitude, loi première de toute action littéraire ou autre, nous prescrit d'en user le plus largement possible, surtout pour traduire nos sentiments.

Mais il faut détailler, et, pour cela, bien entendre toutes les fonctions possibles de la voix par rapport au texte, c'est-à-dire à la parole prononcée de mémoire ou d'improvisation.

Avant tout, la voix peut et doit traduire le texte, c'està-dire chanter le sentiment écrit dans la parole articulée, dire à l'oreille ce que la parole dit à l'esprit. Point de chant vague, monotone ; point de finales indécises, partout les mêmes, n'accusant guère que le mouvement grammatical, le balancement périodique de la phrase. Le texte impose d'ordinaire une intention mélodique large mais précise. Joad dit :

Celui qui met un freiti à la fureur des flots Sait aussi des méchants arrêter les complots ;

et il serait ridicule de ne point le dire avec une force calme. Le charlatan de rhétorique s'engage à rendre disert

... Un badaud, Un manant, un rustre, un lourdaud. — Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne.

Ce dernier vers, sublime en son genre, est plein d'une présomption enthousiaste que la voix ne peut se dispenser d"accuser.

Soit encore le plus classique et le plus connu des exemples : nous y reviendrons plus d'une fois. Voici d'autres personnages du même fabuliste, les deux Pigeons. Honni soit qui mal y pense ! Prenons-les bonnement comme deux amis dont l'un, s'ennuyant d'être heureux, annonce tout à coup le dessein d'une absence prolongée.

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L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?

et sa voix exprime nécessairement une surprise profonde.

Voulez-vous quitter votre frère ?

L'étonnement doit se nuancer de tristesse et de terreur. L'absence est le plus grand des maux.

C'est ici une conviction attendrie; mais quelle douleur dans ce rejet :

Non pas pour vous, cruel !.,.

Il y a donc des nuances de mélodie et de rhythme que le texte enjoint comme d'autorité; .mais il en est d'autres qu'il indique et insinue. L'office de la voix ne s'arrête pas à le traduire sans le trahir jamais. Plus rapide et plus souple, elle peut et doit le compléter en restituant les sous-entendus inévitables, en dégageant ces mille intentions que la parole fait pressentir sans les accuser. Que d'ellipses dans le mieux achevé des textes, ellipses de sentiment ou de raison, de cœur ou d'esprit 1 Et comme il importe à notre satisfaction plénière que la voix qui nous parle nous aide à les suppléer 1

.... Qu'allez-vous faire ?

Voulez-vous quitter votre frère ?

Entre le premier vers et le second, il y a un sous-enteodu manifeste, un effort de l'âme pour se convaincre de la réalité de son malheur. « Eh quoi I Est-ce possible? Ai-je bien entendu?» — Comment le rendre? Par le silence, par une pause bien sensible. Le texte même y convie et il semble qu'il y aurait faute à y manquer.

Mais encore, après l'interrogation pleine d'angoisse et avant cette vérité générale :

L'absence est le plus grand des maux...

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un nouvel arrêt n'est-il pas opportun, quasi nécessaire, soil pour attendre l'effet de la question posée, soit pour continuer de laisser à la douleur le temps de se concevoir et de se raisonner elle-même?

Suit la restriction amère :

Non pas pour vous, cruel !...

Si le texte disait tout, il la ferait précéder de ces mots : « Mais hélas ! » ou autres semblables. Il appartient au débit de les rendre, tout d'abord par une pause nouvelle, puis directement par le ton même dont ce rejet sera prononcé, ton de la découverte douloureuse : « Il paraît que ce n'est plus vrai de vous à moi. »

Avant le mot cruel, ellipse encore. « Pourquoi l'absence ne vous semble-t-elle plus, à vous, le pire des maux? Parce que vous aimez moins, et en cela vous êtes cruel. « Si l'on veut donner à ce mot toute sa force, outre une légère pause précédente qui le détache et le prépare, n'estil point naturel que la voix retombe, comme l'âme se replie sur elle-même pour savourer l'amertume de sa pensée intime?

Mais nous sommes au milieu du vers et le second hémistiche nous introduit dans un autre ordre d'idées :

.... Au moins que les travaux.

Les dangers, les soins du voyage Changent un peu votre courage !

Cette fois encore, une transition manque dans le texte : « Allons, quittons ce sujet, ne parlons plus de moi, parlons de vous. » Voilà qui se traduirait bien, après un silence obligé, par une sorte de reprise vive, résolue, sentant l'effort pour s'arracher à un sentiment amer et stérile, en se jetant dans un autre plus généreux et plus désintéressé.

Et voici une régie générale pour la traduction de ces continuelles ellipses : attachons-y l'attention par une

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pause précédente, puis accusons-les dans leur nuance propre par le ton donné aux mots suivants.

On voudra bien le noter du reste. De tels détails, si minimes au premier aspect, ne sont, à le bien prendre, que de l'analyse psychologique et morale. S'ils nous forment à bien dire, c'est qu'ils nous apprennent à mieux raisonner les mouvements de notre âme, et nous y voyons en même temps que le débit sérieusement compris devient le meilleur des critériums littéraires.

Dira-t-on : « Tout n'est pas là d'une certitude absolue, on peut se partager sur la façon d'entendre tel sous-entendu, voire même sur le fait de son existence. » Nous répondrons: soit, pourvu qu'on admette en principe l'obligation où est l'orateur de remarquer les ellipses réelles et d'y suppléer par la voix. Quant à la nuance propre de chacune ou à sa réalité même, rien d'étonnant que l'on se partage; le texte indique, il insinue, il ne prescrit point. C'est donc affaire de goût et de sagacité personnelle, et nous commençons d'entrevoir quelle liberté la parole la plus nette de sens et la plus finement comprise laisse encore au jeu expressif de la voix.

En effet la diction est capable d'un troisième rôle. Dans une symphonie par exemple, toutes sortes de dessins mélodiques secondaires peuvent, au gré de l'artiste, voltiger par forme d'accompagnement autour du motif principal. L'harmonie n'est point pour cela compromise et le motif lui-même en reçoit un caractère qui achève son originalité. De même pour le débit. Le texte est ici comme la mélodie dominante, la pensée musicale, Vair que l'âme dit à d'autres âmes. Tout d'abord la voix s'y conforme, elle s'y harmonise par une traduction suffisamment exacte. En outre, elle y supplée en accusant et rétablissant les ellipses de la parole, à peu près comme il arrive que l'accompagnement musical se continue pendant les rapides intervalles où la mélodie se tait. Enfin la voix peut souvent, sans le devoir toujours, ajouter aux injonctions for-

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melles du texte ou à ses indications probables d'autres nuances libres mais en harmonie avec lui. C'est par là surtout que l'orateur achève la valeur de sa propre parole et que l'interprète d'une œuvre étrangère devient grand artiste et créateur.

Pour nous en rendre compte, attachons-nous au même thème d'expériences ; ne nous lassons point d'écouter le pigeon deJLa Fontaine ou plutôt l'amitié consternée à l'aspect d'une séparation imprévue.

Voulez-vous quitter votre frère?

Ici le ton de l'étonnement est de rigueur. L'âme lutte par un effort d'esprit contre la brusque apparition de la souffrance; elle refuse de croire; elle veut se faire répéter l'annonce fatale. Mais assurément la surprise peut se nuancer de tristesse et la tristesse même aura plus d'une forme possible. Se tournera-t-elle en reproche direct ou peut-être, malgré sa forme d'apostrophe, craindra-t-elle de s'adresser au fugitif et se repliera-t-elle sur elle-même comme si JLa Fontaine avait écrit : « Yeut-il vraiment quitter son frère? »

— L'absence est le plus grand des maux.

Cette maxime de sentiment commande à la voix un accent de conviction profonde. Mais qui dominera dans la conviction même, douleur, tristesse, reproche, affection ?

Non pas pour vous, cruel !...

Évidemment restriction douloureuse. Mais encore une fois sera-ce plainte ou reproche ? Et si c'est reproche, y mettrons-nous douceur ou ironie ?

Il sufBt: on entend parmi quelles richesses d'expression la voix peut choisir. Que choisira-t-elle? Question d'àpropos et de goût. Du moins en lui montrant qu'elle doit traduire le texte et l'achever par la restitution des ellipses,

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voire même l'entourer d'une sorte d'accompagnement libre, nous l'avons jusqu'à présent avertie de ses ressources et conviée à en tirer le plus large parti .

Cas spécial de l'exposition ou de la discussion. — Source d'admirables richesses expressives: la passion du vrai pour^ous-mêmes, pour nos auditeurs.

xMais les vers que nous avons pris pour exemple offrent une série de sentiments. Supposons un texte relativement plus froid, une exposition, une discussion, quelque chose de doctrinal et de serré comme une page de Bourdaloue. Comment varier les inflexions? Ne sommes-nous point nécessairement monotones, ramenés de force à cette mélopée fastidieuse qui, pour toute expression, scande lourdement le balancement logique et grammatical ?

C'est là une crainte qui ne tient pas devant la réflexion et l'expérience. Dans ce cas, au contraire et précisément parce que le texte commande ou indique moins par luimême, nous allons voir mieux ce que l'âme et la voix y peuvent mettre du leur. Nous y apprendrons tout ensemble combien il est facile d'animer, d'échauffer, de passionner oratoirement Texposition ou la discussion la plus sévère.

Le vrai est le premier bien de l'homme; et chez qui n'est point ravalé jusqu'à l'insouciance ou dépravé jusqu'au scepticisme, il provoque l'amour. Voilà donc, à son occasion, la passion maîtresse entrée dans l'âme, et toutes les autres font nécessairement cortège. Or comme c'est l'âme qui s'exprime par le débit bien plus que les objets mêmes de la parole, l'amour du vrai va se produire, avec toutes ses modifications possibles, dans l'exposition, qui est la déclaration du vrai, et dans la discussion, qui est le combat pour le vrai. Fallùt-il établir scolastiquement une

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