‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 66 sur 103 · I, VMK DANS LA VOIX · texte numérisé non relu

I, VMK DANS LA VOIX

thèse philosophique ou démontrer sans un mot de trop un théorème de géométrie, nous pouvons et nous devons y mettre une passion réelle, passion du vrai pour nousmêmes, ardeur à le trouver une première fois ou à le découvrir tout de nouveau par une réflexion plus actuelle; passion du vrai pour les autres, laquelle devient tout naturellement amour des autres à cause du vrai, ambition de le communiquer afin qu'il règne, mais aussi afin qu'on en jouisse et qu'on en soit heureux. Dès lors, comment être en peine d'échauffer la discussion ou l'exposition doctrinale ? Si aride soit-elle dans les termes, la voix y peut mettre toutes les passions gracieuses ou fortes parce que l'âme s'y attache d'amour.

J'aime le vrai pour moi-même. Je désire donc le trouver, le conquérir, soit qu'eu effet je le cherche encore, soit que, le possédant déjà, je recommence, par une sorte de fiction méthodique, tout le travail de la recherche ; soit enfin que, sur de la vérité substantielle, je poursuive à son bénéfice une expression plus lumineuse ou un argument plus péremptoire. Sous l'influence de ce désir, la voix est tout naturellement tendue, ardente, résolue et comme lancée à l'assaut du vrai. Si la passion est contrariée, la voix dit l'hésitation, la crainte, l'abattement. Si la passion est satisfaite, ce sera le cri de la fierté, du bonheur, de l'enthousiasme, ou, chose plus frappante encore, l'accent de la possession calme, du repos magnifique dans la certitude. Ce sera par exemple le P. de Ravignan terminant un jour une peinture des angoisses du doute pa r ces mots dits avec une simplicité pleine de force : « Et nous, messieurs, nous croyons. »

J'aime le vrai pour mon auditeur, et, par suite, mon auditeur à cause du vrai. La mission que j'ai d'instruire devient une sorte de paternité intellectuelle où le cœur prend vite sa large part. Alors, tandis que les mots argu mentent, la voix flatte, insinue, caresse ; elle offre le vrai avec celte ardeur à la fois suppliante et ravie dont on oflre

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un bienfait où l'on voudrait mettre toute son âme. Quelquefois cette ardeur est satisfaite par les syQipathies manifestes des écoutants. Aussi la voix, tout en formulant les démonstrations les plus abstraites, chante la joie de l'unanimité sentie, l'enthousiasme du vrai triomphant, l'émotion fière et douce que donne la conscience d'être à la fois l'écho du vrai et l'écho d'une assemblée vibrant tout entière à l'unisson du vrai. Plus souvent cette ardeur est contrariée. Elle rencontre des opposants ou en imagine, ou bien encore elle s'épuise à soulever la pesanteur insouciante de l'auditoire. En ce cas la voix se fait pressante, elle s'étonne ou s'indigne, supplie ou menace ; elle respire en un mot toutes les passions du combat.

Et voilà pour les débutants une utile expérience. Que l'on prenne un morceau didactique de Bourdaloue, voire même un autre texte plus difficile et plus ingrat d'apparence, et qu'on s'essaie aie dire d'après les indications que nous venons de donner. Si l'on reste en peine de varier les inflexions expressives, c'est que, suivant le préjugé vulgaire, on cherche à rendre les objets et non les sentiments qui s'y rattachent, ou bien que l'on n'est pas assez pénétré de cet amour du vrai qui peut rendre éloquente par le.débit l'exposition la plus froidement sévère dans les termes. Mais que faire pour acquérir cette passion sainte? Méditer le prix du vrai et sortir de soi par une défaite, au moins commencée, de l'égoïsme. Il importe d'ailleurs d'avoir dés longtemps assoupli l'organe pour le plier à toutes les nuances d'expression. Ainsi féconder sa nature par l'exercice et l'élever par l'habitude des pensées généreuses, voilà où peuvent aboutir tous nos conseils. Ils vont à guider l'effort, ni plus ni moins, et cela vers une perfection, qui n'est celle de l'art qu'en étant celle de l'homme lui-même.

L'AMK DANS LA V(j|\. 'i7:l

Gouvernement de la voix expressive. — Ordre et mesure.

Tout ce qui précède se rapporte à notre loi d'action complète et revient à dire : ne laissons rien perdre des ressources de la voix. Mais il est trop évident que cette plénitude d'action veut être dirigée.

On y tiendra compte des exigences universelles du décorum. L'orateur mesurera le déploiement expressif de l'organe à sa situation personnelle, au nombre des auditeurs, à leurs qualités, à leurs dispositions connues, à la nature de l'objet dont il les entretient actuellement.

Mais il faut appliquer ces généralités à la triple fonction de la voix par rapport au texte.

Qu'elle l'interprète donc naturellement, sans demeurer plus froide et moins significative que le texte même, mai.s d'ailleurs sans le dépasser par un effort visible pour outrer ou forcer la valeur vraie des objets qu'il énonce. Là serait proprement la déclamation.

Qu'elle achève la parole et en accuse les réticences, mais à condition de lire entre les lignes ce qu'il y a et non ce qu'il n'y a point. C'est affaire de sagacité, de finesse, de logique et de sentiment tout ensemble. En ce point, impossible de tracer une règle absolue, mathématique; mais n'est-ce rien que d'avertir et de guider la réflexion?

Enfin la voix, nous le savons, peut ajouter au texte une sorte de libre commentaire. Or ce qu'elle y ajoute immanquablement et le plus souvent à notre insu, c'est l'expression exacte de notre âme, de ses dispositions actuelles à l'endroit du vrai et de l'auditoire. Le ton dit vite si nous parlons de conviction ou par routine et manière d'acquit. 11 dit parfois, du moins à une oreille un peu fine, ce qui

domine chez nous, l'amour du juste ou l'amour-propre. Il décèle, sans qu'on y songe, l'homme poli, doux, bienveillant, modeste avec assurance et dignité. Il trahit, sans qu'on s'en puisse longtemps défendre, la gaucherie, la bassesse ou tout au contraire la sufQsance, le caractère hautain, rude, cassant, impérieux. En tout, et jusque dans la plus simple conversation, le ton, la voix livrent à un interlocuteur expérimenté le secret de notre valeur intime. Ici reparaissent une fois de plus les rapports de connexion, parfois d'identité entre l'art véritable et la morale. Toujours le ton bien gouverné suppose l'âme belle, et d'ailleurs il ne peut pas longtemps la singer. Voulons-nous donner à notre voix toute sa puissance expressive, et d'ailleurs garder toutes les convenances et les mesures ? Supposé l'organe assoupli par l'exercice, nous n'avons qu'une chose à faire : aimer le vrai plus que nous-mêmes, et parler de l'abondance du cœur.

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