‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 67 sur 103 · CHAPITRE m L'âme dans le geste · texte numérisé non relu

CHAPITRE m L'âme dans le geste

Double expression de l'âme par le corps. — Expression lointaine : élécance des formes et mouvements. — Devoirs négatifs : ne pas choquer. — De la danse. — Elle exprime au moins l'ordre, le nombre. — Elle peut rendre quelques sentiments généraux de l'âme. — Elle est inférieure à l'action.

Gomme l'âme est pour Tâme le plus intéressant des objets, de même la physionomie et l'attitude humaine sont pour l'œil le plus agréable des spectacles. Cet agrément se peut-il détacher de toute signification psychologique? Un visage peut-il plaire à l'œil sans rien exprimer de l'âmie? Nous sommes en droit de répondre négativement, mais à charge de noter que la personne visible est capable de deux expressions psychologiques distinctes et inégales. C'est d'abord la manifestation prochaine, précise, mobile, de cette disposition puis de cette autre, le jeu varié qui traduit les impressions successives ; c'est, à proprement dire, Taction. Mais il y a de plus une expression lointaine, vague, générale, quelquefois passagère, tenant par exemple à tel mouvement spontané, à telle contraction irréfléchie du visage, quelquefois constante à Tégal des traits eux-mêmes. Avant de sortir de son repos, la physionomie, par tout ce qu'elle a de beau, éveille déjà l'idée lointaine d'une beauté morale, et par tout ce qu'elle a de laid, celle d'une difformité de même ordre.

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Garde-toi tant que tu vivras, De juger les gens sur la mine.

Ces indices peuvent tromper, mais ils se présentent comme invinciblement à l'esprit observateur, preuve que la physionomie, même au repos, et Tattitude, même inconsciente, semblent toujours trahir quelque chose de l'âme. En fait et dans la vérité pratique, la personne humaine n'offre donc jamais à qui la voit des beautés ou des laideurs de pure forme, puisque nos impressions spontanées cherchent toujours au delà. L'observation n'est point superflue. Tel est ici le danger du sensualisme, qu'il fait bon rappeler tout d'abord cette vérité d'expérience: immobile ou en action, la personne physique n'intéressera jamais sans que, au charme des formes harmonieuses ou au désagrément des formes irrégulières, il se mêle à tout le moins l'idée prochaine ou lointaine, exacte ou décevante, d'une signification psychologique et morale.

Cela dit, arrêtons-nous tout d'abord à la plus lointaine des deux expressions de Tâme ou, si Fbn veut, à l'élégance des formes et mouvements, abstraction faite de leur valeur expressive directe. En ce point, comme lorsqu'il s'agissait de la voix, les devoirs de l'homme qui parle sont plutôt négatifs : il s'agit de ne point choquer.

Il est des laideurs et des difformités indépendantes de la volonté humaine, incurables par conséquent. Il suit qu'à certains hommes trop disgraciés la parole publique est impossible, avec cette différence toutefois que la simple laideur est un moindre obstacle. C'est que la passion, en éclairant l'œil, transfigure le visage, tandis qu'elle ne saurait masquer des vices trop sensibles de conformation générale. Mirabeau devenait magnifique à la tribune; le Paysan du Danube pouvait s'y produire; Thersite et Scarron ne l'auraient point osé deux fois.

Mais passons vite à ce qui tombe sous la liberté de l'orateur.

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Quant au visage, il lui arrive de pécher par défaut, c'est-à-dire par inertie et mollesse : œil fermé, vague, errant, boucbe languissante, prononciation paresseuse et comme dégoûtée, physionomie plate, ennuyée, morte. Cependant chez les habitués de la parole publique, l'excès semblerait plus à craindre. Entendez la mimique ou la grimace de la passion mal réglée, les airs farouches, les yeux roulés de façon terrible, la bouche effroyablement ouverte, à la manière de Santeuil lisant ses vers; ou bien encore les contorsions d'un travail trop pénible, un effort visible d'articulation, une sorte de mastication laborieuse des syllabes, un visage contracté comme par la douleur physique. Défauts, excès : l'un et l'autre se retrouvent aussi bien dans le mouvement de toute la personne. On sera mou, gauche, hésitant faute d'énergie, ou (out au contraire outré, raide, brusque, violent, manque d'énergie encore, mais de cette énergie complète qui va jusqu'à se gouverner.

Évitons toutes ces fautes, ne choquons point; à la bonne heure ! Y joindrons-nous le souci positif de plaire? A quoi bon? Ou plutôt il faut s'entendre. Poursuivons l'agrément dans l'expression, dans l'expression précise, complète et non pas simplement lointaine et confuse. Ne cherchons directement ni les belles poses ni les beaux gestes. Ayons, Dieu aidant, une âme belle et façonnons nos organes à la traduire au naturel : tout est là.

Avant de quitter ce terrain de l'agrément pur et simple, il peut n'être pas superflu d'étudier un moment la danse. Autrefois comptée parmi les beaux-arts, aujourd'hui déchue au point d'être insignifiante dès qu'elle est inoffensive, nos auteurs d'esthétique en sont venus à remettre ou à peu près (1). Elle a pourtant de quoi compléter nos idées sur la valeur expressive de Faction.

(1) Cousin n'en dit mot. — Ch. Lévèque y touche à peiue. (La Science du Beau, 3* partie, chap. v.) — Lamennais y insiste quelque peu. (i'e l'Art et du Beau, chap. \ i.)

Elle est à raclion oratoire ce que les vers sont à la prose, ou mieux, la musique à la parole ; elle est le mouvement uniformément rhythmique ou mesuré. Aussi bien par l'entremise du rhythme s'unit-elle tout naturellement à la musique,au chant. Nous savons la place qu'elle avait en Grèce dans les chœurs dramatiques ou même lyriques (1); on dansait les odes de Pindare en même temps qu'on les chantait.

Mais la danse ne peut être un art qu'à la condition d'exprimer une beauté immatérielle. Et d'où lui vient cet honneur ?

A tout le moins et au plus bas degré, elle exprime l'ordre dans le mouvement physique, et parce qu'elle l'exprime, elle le commande, et parce qu'elle le commande, elle l'y exerce. De là cette première sorte de danse, conseillée par Platon (2), simple gymnastique rhythmée, faite pour assouplir le corps. Peu importe du reste qu'il s'agisse du mouvement individuel, ou des évolutions d'ensemble, depuis les plus simples, comme le pas militaire, jusqu'aux figures les plus compliquées. Peu importe également que ces dernières soient purement géométriques comme les desseins du kaléidoscope ou symboliques à la manière de celles que Dante a vues au Paradis (3). Dans tous.ces cas, la danse est expressive de l'ordre, de l'harmonie, du nombre, loi qui régit la matière, mais de haut et en la dépassant.

Toutefois la grande valeur possible de la danse serait dans l'expression de l'âme, expression réelle, puissante, mais quelque peu lointaine et indéterminée comme celle de la musique, ne rendant par suite que les mouvements

(1) A Croiset : La poésie de Pindare, l""* partie, chap. i, § 1.

(2) Platon : Les Lois, liv. VII.

(3) Dante offre l'exemple des deux formes. Il voit dans le soleil les Saints Docteurs exécuter une danse toute géométrique, une ronde simple, puis double, puis double et inverse. (Paradis, X, XII, XIII.) — Ailleurs les Saints Guerriers, sous formes d'étincelles brillantes, s'unissent et se rangent de manière à tracer des lettres, des inscriptions et enfin la flpsure d'un aigle. (Paradis, XVIII.)

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