‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 68 sur 103 · LAMK DANS LE GESTE · texte numérisé non relu

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les plus généraux de la vie morale. A ce point de vue, Platon distinguait deux ordres de danse, l'un noble, solennel, quasi tragique, figurant par la beauté grave des attitudes les mouvements élevés de l'âme, en tout digne instrument d'éducation ; — l'autre plutôt comique et traduisant les ridicules de l'esprit par la bouffonnerie des attitudes, bon à titre de contraste et de repoussoir, mais d'ailleurs trop vil pour les citoyens qui le laisseront exécuter aux étrangers et aux esclaves (1).

On le voit, l'illustre païen voulait la danse partout immatérielle de signification et de portée. Il la concevait spiritualiste à l'égal de tous les arts, et d'ailleurs il sentait combien, par sa nature, elle incline au sensualisme pratique. Leçon bonne à recueillir au profit de l'action oratoire, où tout cela reste vrai et à plus forte raison. Car ainsi que la musique est au-dessous de la parole, la danse est inférieure à l'action, et par la servitude d'un rhylhme uniforme, et surtout par une impuissance plus entière d'exprimer l'idée précise. Il est vrai qu'elle s'y est essayée quelquefois; mais en s'exagérant ainsi elle perdait sa propre nature et devenait pantomime. La décadence romaine s'en amusa fort et le temps vint où l'on mima, où l'on dansa les tragédies au lieu de les dire (2). Le genre n'en était pas moins faux; ce n'était plus la danse mais l'action oratoire qui, faite pour accompagner la parole, entreprenait de la remplacer. Simple prétexte au tour de force, pur objet de curiosité banale, comme serait la musique si elle avait la prétention d'exprimer tout à elle seule. Laissons donc à leur vraie place et la danse et l'action. La seconde surtout a un assez beau rôle si elle en veut bien entendre la grandeur, et cette grandeur est tout entière dans l'expression vive de l'âme ordonnée. C'est où nous devrons insister plus longuement.

(1) Platon : Les Lois, liv. VII.

(2) Saltare Nioben.— V. Dezobry: Rome au siècle d'Auguste, lettre CXV.

i'iO JllKORIE DIlS BI- LLES-LETTRES.

Ktude de l'appareil expressif. — L'organe exprime directement sou opération sensitivo aisée ou pénible. — Il peint le sentiment par la sensation correspondante. — L'action est une continuelle métaphore. — Exemples : expression métaphorique de l'amour immatériel, — de l'orgueil. — Ressources indéfinies pour la traduction sensible de l'âme.

Et d'abord connaissons mieux l'instrument dont nous aurons à tirer parti (1).

Il y a dans notre personne physique deux centres ou deux appareils d'expression morale: le visage, où dominent les yeux et la bouche ; le reste du corps, mais surtout le bras. Analysons le jeu de l'un et de l'autre.

Qu'expriment nos organes directement et immédiatement? Rien que la facilité plus ou moins agréable on la difficulté plus ou moins pénible de leur opération propre, sensitive, matérielle. L'œil exprime directement la vision facile ou difficile, agréable ou pénible ; entraînant d'ailleurs dans son mouvement expressif le Iront, les sourcils, les muscles delà face, quelquefois la tête et le corps tout entier. L'oreille, ou plutôt la pose obéissant aux exigences de l'oreille, trahit de même l'audition aisée ou laborieuse. La bouche indique, soit la respiration facile ou contrariée, soit la jouissance d'une saveur agréable, ou, au contraire, la répulsion, le dégoût. Les bras, les mains, les doigts, exécutent un nombre indéfiniment varie d'expériences, de travaux, d'efforts qui appartiennent tous directement et en premier lieu à l'ordre matériel. Ils cherchent, talent, palpent, mesurent, examinent, ou montrent. Ils menacent, frappent, percent, unissent, ou séparent, poursuivent ou

(1) Dans tout ce chapitre nous devons beaucoup à la belle étude de Gratiolet sur la Physionomie. Le point de vue du physiologiste n'est pas le nôtre, mais il ne nous a laissé que la peine d'appliquer ses observations et de les transformer souvent en principes d'art.

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saisissent. Ils développent, étendent, lancent, attirent, repoussent ou écartent. Voilà le geste pris en soi, dans son élément matériel et sa signification immédiate. Poni le déterminer il suffit d'un objet imaginaire. On pense à quelque chose de répugnant, et l'on ébauche, sans y réfléchir, la mimique de l'horreur. Si un objet nous échappe par la distance, il nous arrive de nous comporter comme l'ayant sous la main ou d'exécuter le mouvement que nous voudrions lui imprimer à lui-même. Qui n'a souri, par exemple, de l'illusion du joueur de billard se creusant les reins avec effort pour faire dessiner une courbe à sa bille? Et qui, dans l'occurrence, ne se prend à son tour en flagrant délit d'imagination ?

Mais il faut voir maintenant tous ces mouvements, sensitifs par nature, se transformer en indices de l'opération spirituelle. Aussi bien tenons-nous déjà le secret de la métaniorphose : il est dans la nature de l'homme, dans l'union personnelle et substantielle de l'âme au corps. L'esprit incorporé ne perçoit pour lui-même l'objet immatériel qu'en l'attachant à un signe sensible d'ordre quelconque. De même et d'instinct, il le présente toujours à autrui sous une image sensible. Or quelle image plus naturelle et plus immédiate des opérations et affections spirituelles que les opérations et affections sensitives ? Qui peindra Tàme plus naïvement et plus vite que le corps dont elle est la forme et qui devient par là même son meilleur reflet?

Et voilà comment l'œil, la bouche, le bras, la main, la ersonne entière, en viennent à traduire l'àme. C'est en transportant aux modifications intellectuelles et morales le signe expressif des modifications correspondantes dans les sens. Procédé légitime à coup sûr, fondé qu'il est sur la nature de l'homme; d'ailleurs fait incontestable et d'expérience continue; enfin donnée simple et singulièrement féconde pour le gouvernement réfléchi du geste. L'action oratoire n'est plus qu'une perpétuelle série de métaphores.

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Il ne s'agit plus que de les bien entendre et de les placer à propos tout comme celles du langage. Elles sont, au fond, les mêmes, et d'ordinaire l'action va reproduisant avec une curieuse fidélité les tours métaphoriques de la parole.

Par exemple, s'agit-il de conquérir une vérité immatérielle, morale, philosophique, mathématique? Style et geste vont recourir aux mêmes symboles. Je dis voir la vérité en question, et mon œil donne en même temps tous les signes de la vision facile. Je dis V entendre, en être frappé, la saisir, la toucher du doigt, la sentir, la (jouter, et mes organes répètent à leur façon toutes ces métaphores d'ailleurs empruntées d'eux-mêmes. Ainsi l'on parle de caresser une idée, d'écarter, de repousser une assertion, de parer une objection. Le geste suit naturellement; peut-être dirait-on mieux qu'il précède : est-ce lui qui traduit le langage ou le langage qui le traduit?

Soit maintenant une passion, l'amour, et le plus haut de tous, l'amour de Dieu. Il est extatique ou recueilli, nous portant hors de nous-mêmes pour y chercher notre objet, et nous ramenant en nous-mêmes pour en jouir par une concentration muette. Et combien d'autres nuances possibles ? Est-ce le désir qui domine, l'union cherchée avec l'objet suprême envisagé comme extérieur à nous (1)? Alors l'œil seul est vivant; tout le corps agenouillé, immobile sans raideur, suit la tension du regard; les mains avancées et jointes veulent attirer et saisir, toute la personne se penche et se soulève comme pour s'élancer. Ailleurs l'admiration l'emporte; l'âme est accablée de Dieu, sans découragement toutefois. L'œil alors demeure

(l)Nous savons qu'il est près de nous j en nous-mêmes; mais il est naturel quelMmafrination, le langage, l'attitude, expriment la distance qui sépare son Être de noire néant. A ce compte, il est hors de nous, infiniment loin de nous. Jésus-Christ même autorise cette conception et ses traductions naturelles quand Jl nous fait dire : « Notre Père qui êtes aux cieux. »

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fixe, tendu, extatique; mais tout le corps s'affaisse et recule suivant une courbe inverse de celle du désir ; les mains ouvertes ou jointes pendent comme impuissantes. Jusqu'ici rien que l'admiration accablée. Ajoutez seulement l'œil baissé ou demi-clos; c'est l'abattement, la tristesse, le Christ à Gethsemani. Le corps dans cette situation peint comme le langage Tàme repliée sur ellemême.

Étudions enfin la métaphore de l'attitude et du geste daos un sentiuient mauvais, l'orgueil. L'orgueil a deux voluptés principales : jouir de soi-même et dominer autrui. Pour ne rien perdre de la première, il se recueille et se rengorge, dégustant à la lettre le sentiment de son excellence propre. Souvent l'œil est demi-clos pour favoriser la contemplation intime. Quelquefois c'est un regard complaisant promené de haut en bas sur soi-même, une sorte de revue triomphale de toute la personne. Chez Homère, quand un dieu rentre dans l'Olympe, il s'assied « joyeux de sa gloire. » Qui ne voit cette expression de fierté satisfaite? Et qui n'a ri de la retrouver quelquefois dans un salon, en chemin de fer, en omnibus ? Joignez-y les indices qui souvent échappent, trahissant le monologue intérieur, le dithyrambe ininterrompu que l'orgueilleux se chante tout bas. C'est le Ménippe de La Bruyère : « Il se parle souvent à lui-même et il ne s'en cache pas ; ceux qui passent le voient et il semble toujours prendre un parti ou décider que telle chose est sans réplique. »

Mais l'orgueil sort de lui-même pour dominer, et ici la métaphore se complique avec la passion même. Cette domination s'affirme, s'impose ; en même temps elle craint la résistance et la soupçonne, mais en se gardant de le laisser voir. Que de traits à rendre ! La métaphore corporelle y suffira. La démarche sera prétentieuse, lente, raide, balancée d'un côté sur l'autre, majestueuse à faux. L'hounêle homme marche, le vaniteux sautille, l'orgueilleux se transporte, magna se mole ferebat, disait Virgile*

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