MORALE ET L ITT É I! AT U KE
c'est-à-dire avec la loi de ma vie, coniinent seraient étrangères à celte fin, à celte loi, comment seraient indifférentes à la morale les impressions par où mes actes ont commencé? Mes déterminations ne vous seront-elles pas, dans cette hypothèse, imputées pour votre part, comme elles le doivent être à qui les a provoquées, conseillées, autorisées ?
Or l'hypothèse est véritable. La saine philosophie n'admet point qu'un acte délibéré se dérobe pratiquement à la responsabilité morale. Toute détermination librement posée en fait est bonne ou mauvaise sans milieu possible. Donc me provoquer par l'impression à une détermination quelconque, c'est me provoquer sans milieu possible ou au bien ou au mal. Agir sur mon âme, c'est agir en bien ou en mal : alternative rigoureuse à laquelle tous les prétextes d'art, toutes les considérations d'esthétique ne nous peuvent soustraire.
Mais la parole, dira-t-on, peut n'apporter à l'âme que des objets indifférents par eux-mêmes. Si le lecteur part de là pour arriver à des mouvements intérieurs bons ou mauvais, c'est affaire à lui; le bien ou le mal sortent de ses dispositions personnelles et de sa libre volonté ; ils n'étaient point, même en germe, dans ce conte badin, par exemple, dans cette description anodine, dans ce jeu d'esprit où ma plume s'est abandonnée. Honni soit qui mal y pense ! Au fond il n'y avait là ni bien ni mal.
Si vraiment, il y avait l'un ou l'autre. Sans doute l'influence morale, la bonne surtout, est moins immédiate et partant moins saisissable dans les œuvres légères et qui semblent de pur divertissement ; mais elle y est possible encore, mais elle s'y trouve dès que la mauvaise n'y est pas, et dès lors elle doit s'y trouver toujours. Entendons-le.
Si légère que fût l'œuvre, elle n'apportait pas seulement à mon esprit des objets peut-être indifférents par euxmêmes : elle m'apportait en outre des impressions toutes
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faites, armées de toute la puissance communicative, séduisante, contagieuse, que peut y mettre le talent. Or, que ces impressions n'aient aucune portée morale directe ou indirecte, immédiate ou médiate, voilà qui nous paraît inadmissible.
Mais enfin — et volontiers nous réduirions là toute la question — supposez l'objet de la parole indifférent, ce qui est fort possible, supposez même indifférentes, ce qui l'est moins, les impressions ^que la parole respire et veut transmettre; il reste au moins ceci. Elle met en action toutes nos puissances. Respecte-t-elle, en le faisant, leur ordre essentiel ou va-t-elle à le rompre? C'est l'un ou l'autre assurément. Si elle le rompt, elle dessert indirectement la morale ; si elle le respecte, si elle provoque toutes nos facultés à un exercice normal et légitime, en augmentant ainsi leur perfection native, elle sert la morale d'une façon indirecte mais réelle, et c'est assez pour nous.
Divers détails. — La parole a trois moyens pour servir la morale : la leçon, — la thèse, — l'impression. — Par l'impression au moins on peut toujours servir la morale. — Dernière oblication pratique de l'écrivain : élever l'âme par l'admiration, — ou l'épurer par le bon sens. — Vraie situation de l'écrivain par rapport à la loi.
Comme il arrive à toute doctrine vraie, celle-ci va toujours séclaircissant et se confirmant à mesure qu'on descend au détail, au pratique. Des théoriciens spiritualjstes ont nié que l'art, que la parole littéraire doive à la morale un concours positif (1). Nous voulons croire qu'ils se
(1) Dans sa huitième leçon sur le Vrai, le Beau et le Bien^ Cousin se moutre sinfiulièrement préoccupé d'assurer à l'art cette neutralité respectueuse que nous repoussons. Volontiers nous dirions avec le philosophe éclectique: « L'art produit le perfectionnement de l'âme, mais il le produit indirectement. « Nous hésiterions à contre-sicner ces autres
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seraient épargné cette erreur, s'ils avaient pris garde à toutes les ressources dont la parole dispose pour accomplir sa noble tâche. Ils semblent, quant à eux, ne rien voir en ce genre en dehors de la leçon ou exhortation directe, et ils ont raison d'estimer que la littérature ne saurait prêcher toujours. Prenons une idée plus complète des puissances que l'art peut mettre au service de la morale. Ce sera du même coup achever d'établir le principe. En voyant que, sous une forme ou sous une autre, la parole peut partout servir au bien, nous entendrons mieux qu'elle y est partout obligée.
Or elle a, pour élever les âmes, trois moyens de valeur inégale: la leçon, la thèse, l'impression.
La leçon ou prédication directe du bien est à coup sûr
parole? : « L'artiste... se confie à la vertu de la beautié ; il la fortifie de toute sa puissance, de tout le charme de l'idéal ; c'est à elle ensuite de faire son œuvre; l'artiste a fait la sienne, quand il a procuré à quelques âmes d'élite ou répandu dans la foule le sentiment exquis de 1.1 beauté. » Mais comment admettre et par où justifier ce qui suit? «T/art... est à son tour un pouvoir indépemlant. Il ne relève que de lui-même, il s'associe naturellement à tout ce qui agrandit l'âme, mai.'* il n'est pas plus au service de la morale et delà relipioH, que la relisiou et la morale ne sont au service de la politique. Non, le bien, le saint, le beau, ne servent qu'à eux-mêuîes. Il faut comprendre et aimer la morale pour la morale, la religion pour la reliiïion, l'art pour l'art. » — Ktran?es paroles et vraiment tristes, car à les prendre en rigueur, elles font de l'art une idoje. Pourquoi tant craindre de le voir au service de la morale, de la fin dernière, de Dieu? — La même crainte se montre, moins accusée, mais visible encore, chez un autre philosophe de mérite, .M. Charles Lève que: " Faire de l'art l'auxiliaire de la morale et seulement cela, ce serait réduire de beaucoup son domaine. » Et pourquoi, je vous prie ? Car enfin, si l'on entend d'une façon juste et large le rôle d'auxiliaire que l'on prétend faire à l'art, rien n'échappe à son domaine de ce qui peut élever et perfectionner l'âme, rien de ce qui est crand et beau. Or, il est manifeste que. l'auteur ne revendique pas autre chose. — « Parmi les œuvres d'art, poursuit-il, celles-là seules intéressent directement la morale et la peuvent efficacement servir qui représentent des actes de vertu et de dévouement. » (La Science du Beau, 3" partie, chap. i.) D'où il conclut que l'art néclicera, pour satisfaire à nos théories, et la beauté purement intellectuelle, et la beauté purement sensible, et les beautés physiques. Sans nous attarder aux détails, observons que les actes de vertu et de dévouement, représentés par l'artiste, sout peut-être les seules œuvres d'art qui intéressent directement la morale, mais non pas certes les seules qui la puissent efficacement servir.
le plus haut emploi de la parole. Mais rien ne vaut hors de sa place et la leçon directe ne trouve point sa place partout. Ajoutons que la leçon directe effarouche trop souvent. Hélas 1 ni l'amour-propre n'aime à se sentir régenté, ni les chères faiblesses de l'àme à se voir trop franchement poursuivies. Un jour Saint-Amant, le joyeux bohème, s'étonna d'être à demi converti par la lecture de V Imitation de Jésus- Christ dans la traduction de Corneille. Il écrivit au traducteur des stances remarquables à plus d'un égard, mais où il inséra ce malencontreux conseil :
Empiette sur la chaire et trompant le démon Fay qu'en la comédie on trouve le sermon.
Corneille ne se laissa pas guider par cette ferveur de néophyte, et bien lui en prit (1). Non, ce n'est point là le rôle que nous prétendons imposer à l'art. Qu'il prêche, qu'il enseigne, mais à son heure et selon le besoin. Partout ailleurs, il peut encore servir la morale, et, plus efficacement peut-être, sans se poser en pédagogue et sans montrer la férule.
Par exemple, en dehors de toute leçon proprement dite, de toute excitation directe à là vertu, l'écrivain agit encore sur rame par les vérités générales qui ressortent de l'ensemble et constituent /a t](He de l'ouvrage. Yérilés que le fabuliste énonce et souligne, — c'est la moralité de l'apologue ; — mais que le conteur, le romancier, le dramaturge
(1) Chose étrange, il était réservé au dix-huitième siècle d'ériser le théâtre en chaire. Alors
La muse de Sophocle eo robe doctorale
Sur des tréteaux sanjrlants professe la morale.
Alors voici venir la comédie philosophique et lurmoyaule, le drame à iuteutious et à théories, où l'auteur
Passe en dépit du goût du plaisant au boufloo, Et marie une farce avec un lone sermon.
(Gilbert: Le di.r-huitiime siècle.)
Triste époque uù le théâtre prêche, alors que la chaire n'ose plus prêcher f