‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 71 sur 103 · L'AME DANS LI-: GESTK · texte numérisé non relu

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pouvons peindre à l'œil et notre âme et celle d'autrui diversement impressionnée par tout objet qui se présente. Voilà de belles richesses, et la première des grandes lois littéraires, la loi d'action puissante ou complète, nous avertit d'en user largement. Que le jeu de notre personne physique exprime de notre àme tout ce qu'il en pourra exprimer.

Notons d'abord à ce propos que chacun de nos organes expressifs entraîne lians son mouvement, sinon tout le reste, au moins certains autres organes plus étroitement sympathiques et solidaires. Que dans la discussion par exemple, l'impression du moment, lumière ou obscurité, détermine en nous, par manière de métaphore, un phénomène de vision facile ou difficile ; elle nous impose du même coup tel changement dans l'attitude générale, telle pose d€ tète, tel mouvement du corps ou du bras. Aussi, pour le plein effet à obtenir, faut-il garder cette loi de nature, cette collaboration sympathique des organes. Point d'œil inerte qnand le bras travaille ; point de tête immobile, de visage mort. Sauf les cas spéciaux où l'immobilité même devient significative, point de bras enchaînés et muets tandis que la passion parle par les yeux ; point de torse immobile etraide alors que les bras sont en mouvement. En résumé, que la personne physique parle tout entière afin de nous rendre de l'âme le plus qu'il se pourra.

Et maintenant l'action, comme la voix, est faite pour traduire le texte, pour l'achever en en dégageant les ellipses, pour y ajouter, en manière d'accompagnement libre, telle ou telle intention qu'il n'impose, ni ne sollicite, mais à laquelle il ne répugne pas. A moins de remplir à la fois ces trois fonctions dans la mesure du convenable, l'action n'aura pas déployé toute sa puissance et produit tout son effet.

La doctrine vaut surtout par l'exemple et l'exemple par le détail. D'autre part la variété des objets n'a ici qu'un

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intérêt secondaire. Tenons-nous-en donc au pigeon de La Fontaine. Puisqu'il parle, il gesticule ; au reste, dans ces quelques vers, il est — pardon du mot — aussi peu pigeon que possible. C'est une personnalité humaine que nous voyons en jeu.

L'autre lui dit : « Qu'allez-vous faire? »

11 semble que ce premier cri demande seulement une traduction exacte. Rien encore, sinon l'étonnement soudain, expansif, mêlé d'effroi. L'œil est ouvert, dilaté, fixe, commandant l'expression analogue de tout le visage. Assise ou debout, toute la personne éprouve une secousse, un recul. Les bras s'ouvrent comme si une terreur soudaine venait interrompre un travail ou faire tomber un objet des mains (1).

Une question se présente. Cet ensemble de mouvements expressifs a-t-il accompagné ou précédé la parole? En thèse générale, convient-il au geste de la devancer? Jamais, dit un auteur (2). Toujours, dit un autre (3). Nous dirions, nous : quelquefois, suivant l'occasion. Dans celleci, le doute n'est guère de mise. Le tressaillement précède l'exclamation, retardée qu'elle est parla surprise même ; la parole traduira le geste après coup.

Or il est impossible de ne pas détacher ce premier rri de l'interrogation suivante :

Voulez- vous quitter votre frôre ?

De l'un à l'autre il y a un circuit manifeste de la pensée : «Est-il donc vrai? Vous en croirai-je vous-même? » — L'attitude l'exprime en se prolongeant telle quelle. Le regard interroge, et, comme nulle réponse ne vient, la

(1) Ainsi la loère d'Euryale,

E.rcnssi manibus radii revoluiaqve pensa.

(2) A. Rondelet : L'Art de parler, p. 342.

(3) Delsarte : Pratique de lart oratoire^ p. 53.

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voix pose enfm la question directe. Mais de quel geste l'accompagner? Ici en effet l'action n'est plus seulement obligée de traduire ou sollicitée d'achever une nuance. Elle peut varier avec fes sentiments accessoires que l'âme a droit de broder pour ainsi dire sur le principal. Est-ce l'étonnement qui persiste, mêlé d'effroi et de douleur? En ce cas, presque tout est dans les yeux. Le regard, en se fixant sur l'ami, semble dessiner une courbe, par le jeu du sourcil abaissé jusqu'à ne laisser que l'ouverture strictement nécessaire à la vision. La tête suit ce mouvement, légèrement penchée dans une attitude de crainte et de douleur. Peut-être les mains se soulèvent pour s'exclameipuis retombent abattues. Aime-t-on mieux donner à la question une nuance de reproche tendre? Le regard demeure à peu près le même, plus pénétrant toutefois et plus chargé d'affection et de tristesse. La tête reste immobile ou peut-être se balance-t-elle légèrement en avant, signe expressif qui indique la réflexion profonde et la commande à la fois.

Nouveau sous-entendu avant la maxime générale qui va suivre :

L'absence est le plus grand des maux.

La bouche se tait, mais le geste esquisse la pensée muette. « Et pourtant 1... Mais enfin I... Mais vous l'avez donc oublié?... » Sera-ce par forme d'exclamation nouvelle ou de méditation douloureuse? Dans cette dernière hypothèse, on voit l'œil fixé à terre; la tête balancée négativement, peut-être une légère secousse de l'épaule, avec un soulèvement de la poitrine et une sorte de demisanglot nasal. Quant au vers lui-même, il est du moins deux façons rationnelles de l'entendre: comme réflexion personnelle ou comme argument. Supposez que vous vous l'adressiez plutôt avons. Tout dira votre conviction formée par plus d'une leçon [amère et qui n'avait pas besoin de cette nouvelle expérience. L'œil est encore fixé à terre ou

tendu dans l'espace sous la paupière à demi close. La té(e se balance affirmativement comme pour approfondir, ou encore négativement, comme pour repousser une opposition imaginaire : « Non, vraiment, on a beau dire, il est trop réel. » — Mais voulons-nous faire des mêmes paroles un appel direct, une quasi-apostrophe? C'est alors la voix surtout qui rendra le mélange de conviction, de supplication, de reproche. En même temps l'œil interroge avec une réserve douloureuse ; les mains supplient ou s'exclament en s'ouvrant, s'élevant et retombant avec tristesse, et les épaules peuvent suivre ce mouvement successif d'efforts et d'impuissance.

Le sentiment et son expression visible ont donc pu librement choisir entre deux voies. Mais que l'on adopte l'une ou l'autre, il faut s'y tenir et rendre en conséquence soit le rejet final soit l'ellipse qui le précède.

Non pas pour vous, cruel !...

Ai-je surtout médité pour moi-même la rigueur du mal d'absence ? Je continue de le faire, tout en marquant par une tristesse plus abattue la différence qui me sépare en ce point du voyageur. Le sourire y peut beaucoup, sourire légèrement ironique, accompagné du balancement négatif de la tête. Mais l'œil osera-t-il se lever? Craindra-t-il de rencontrer le regard? ou bien regarderai-je à la dérobée, désirant voir l'effet de mes paroles et le redoutant à la fois?-

Au contraire, si la précédente maxime a été dans mon intention un argument direct, le regard expliquera l'ellipse; il interrogera d'abord. — « Ne le pensez-vous pas? » — Puis il se détournera, faute de réponse. Mais alors on est engagé dans le sens de l'amertume. La restriction douloureuse qu'énonce le texte s'accompagne d'un léger soupir, d'une sorte de rire convulsif et nasal qui est à proprement parler le frémissement, de toute l'expression

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