‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 72 sur 103 · A M K n A .\ S L li G E S T E · texte numérisé non relu

A M K n A .\ S L li G E S T E

correspondant à cette réflexion amére : « Il paraît que j'ai parlé pour moi seul. »

Il serait aisé de prolonger cette analyse. Espérons du moins que le lecteur sérieux ne la jugera ni excessive ni minutieuse, que bien plutôt il prendra plaisir à voir quelles sont nos ressources expressives, et combien l'attention à bien dire nous aide à mieux connaître notre àme, tout en n'allant directement qu'à la mieux exprimer.

Loi d'orilre: mesurer de l'expaasion expressive. — Mesures coustautes: capacité de perception chez l'auditeur. — Sobriété du izeste. — Dicûilé absolue, mœurs oratoires. — Hiérarchie essentielle des facultés, spiritualisme pratique. — Mesures variables : la personne qui parle, l'auditoire, le local, l'objet. — Le vrai de l'àme et des choses, premier et dernier mot.

« Rien de trop. » Ordre dans l'usage de la puissance, mesure dans le déploiement de la richesse ; il faut, malgré qu'en puisse avoir la fantaisie, revenir toujours à ce tempérament de raison. C'est l'irréflexion qui empêche la puissance expressive de se gouverner comme de s'étendre, et, en s'eflbrçant d'analyser à fond Faction oratoire, on ne l'aide pas seulement à s'enrichir, on commence à la discipliner. Quelques détails encore et notre tâche sera remplie.

L'expression vive de l'âme par le regard, le mouvement, l'attilude, obéit d'abord à certaines proportions constantes. Par exemple, elle se mesure à la capacité de perception chez l'auditeur. Comme toutes les facultés auxquelles s'adresse la parole littéraire, celle de suivre et de comprendre le geste a ses limites, et on ne les dépasse point impunément. Rien ne lasse comme le spectacle d'une action continuellement rapide, de bras sans repos, de mains toujours flamboyantes. Nous parlions tout à l'heure des belles fièvres de l'éloquence ; elles n'ont, Dieu

merci, rien de commun avec cette sorte de convulsion incessante et vague, sans laquelle, chose triste à dire, quelques-uns ne conçoivent plus le sentiment. Ce qui s'impose comme conséquence pratique, c'est une certaine sobriété dans le geste proprement dit, dans le mouvement du bras. JMarque de bonne éducation, d'empire gardé sur soi-même jusque dans l'entraînement de la passion oratoire. Condition de puissance d'ailleurs, car les gestes prodigués s'affaiblissent l'un par l'autre. Enfin le bras "agit par nature plus lentement que la voix et la physionomie. Donc ne lui demandez pas de tout rendre. Le débit pris d'ensemble est comme une symphonie où le mouvement du bras représente plutôt les notes de basse. Qu'il les pose d'ordinaire comme on doit les poser, avec des intervalles qui leur permettent de ressortir et de prolonger leur influence. Car voici une compensation nécessaire. Ce geste rare, il faut en général le soutenir. Mais de plus, en le soutenant, on peut et l'on doit souvent le modifier. C'est une gaucherie de débutant que de ramener toujours les bras au corps après une sorte d'excursion courte et rapide. Avant de revenir à sa position de repos, il peut varier son geste et le renouveler de mille manières. Encore dùt-il lui-même demeurer un temps immobile dans telle ou telle situation expressive, l'attitude d'ensemble, l'expression d'ensemble change avec la moindre modification dans le regard, la physionomie, la pose de la tête, le déplacement de la main. Aussi, pour le dire en passant, nous paraît-il malaisé de compter exactement les gestes, telle est la rapidité dont ils se succèdent, ou plus exactement, la souplesse dont ils se transforment. A quelle unité les ramener?

Autre mesure invariable: la dignité absolue de la personne qui parle, les mœurs oratoires. Comme la voix, l'action donne de l'âme une traduction vive, immédiate, qui souvent, pour n'être que trop fidèle, devient une véritable trahison. Elle fait par exemple la discussion dure,

L'AME DA.NS LE GESTE. i\)o

hautaine, provocante; la véhémence colère, haineuse, brutale ; la communication commune, triviale, par désinvolture et excès de familiarité. Si nous n'y prenons garde, l'œil, le geste, la pose peignent au naturel tous nos défauts. Suivons-nous donc nous-mêmes d'assez prés et ne livrons de notre âme que ce que nous voulons y garder, c'est-à-dire ce qui la fait belle, noble, maîtresse d'ellemême et de ses plus fougueux élans.

Que l'action la plus chaleureuse respecte encore et en toute hypothèse la subordination nécessaire, la hiérarchie essentielle des puissances et des impressions. Le sensible est pour l'immatériel, l'action pour l'àme, c'est la grande loi. Si donc notre nature d'hommes nous oblige de traduire le sentiment par la mimique de la sensation, du moins faut-il spiritualiser le plus possible cette traduction inévitable. Un exemple nous le fera mieux comprendre en nous signalant le danger. Dans la narration et surtout dans la narration plaisante, l'action peut devenir bouffonne ou grotesque, la mimique peut tourner en singerie. Gomment y échapper? En gardant cette loi générale que le débit est fait pour rendre moins les objets que les sentiments qu'ils inspirent. C'est par là qu'il reste fin, distingué, spiritualiste et spirituel. J'ai à dire le Coche et la Mouche.

Je m'efforcerai — c'est chose évidente — de reproduire le trait de caractère, le sérieux comique de la prétention, l'impétuosité vigilante, le papillonnage tumultueux de la mouche piquant les chevaux dès qu'ils mollissent, la conscience qu'elle a de son rôle, l'air de satisfaction digne dont elle s'assied sur le timon, sur le nez du cocher, « toute joyeuse de sa gloire » à la manière des Olympiens. Mais elle est mal secondée, dont elle enrage :

Le moine lisait son bréviaire...

Céderai-je à la tentation de parodier quelque peu son recueillement, peut-être gauche d'apparence, ou son mar-

4'J<; THÉOIUK DKS BE IJ. li S-LKI T KES.

mottage" plus ou moins routinier? Dame mouche l'a dû faire par dépit, et j'aurais un certain droit de le faire d'après elle ; mais prenons garde : la bouffonnerie n'est plus loin. Quant à imiter le bourdonnement de l'insecte chantant aux oreilles des gens, c'est affaire à un ventriloque et non pas à un conteur homme d'esprit. Pourquoi ? Parce (|ue la grimace remplace là le caractère; parce que le trait d'observation morale s'efface devant le phénomène tout matériel.

D'autres proportions, variables celles-là, règlent encore la vivacité de l'action oratoire. L'homme qui parle se rappellera sa condition personnelle. Jeune homme, il mettra de la modestie dans sa véhémence; vieillard, il y gardera quelque gravité. Prêtre, il n'aura pas en chaire les poses d'un tribun dans un club ou d'un ofTicier haranguant sa troupe; ce qui ne le condamne point, Dieu merci, à la solennité froide et compassée que d'aucuns prennent à faux pour la dignité du genre. Gardons les convenances de notre situation, mais par contre oublions-en, s'il est possible, les habitudes trop caractéristiques, les tics professionnels. Avocats, ne plaidons pas dans une conférence historique. Professeurs, ne portons pas à la tribune la férule et le martinet que Guizot, à ses débuts au moins, ne savait pas toujours cacher. — Tenons compte aussi de notre stature, du local, du mobilier même. Autre sera l'action si nous parlons à une tribune, derrière une simple table, ou — situation difficile — en pied et toute la personne demeurant visible.

Il est trop manifeste qu'on n'oubliera pas la nature et la composition de l'auditoire. Plus contenue en présence d'une élite ou simplement d'un petit groupe, l'action s'abandonnera plus amplement devant une foule, surtout devant une foule populaire, où le bon sens, d'ailleurs exquis parfois, a besoin d'images voyantes pour se soutenir.

Quant aux objets, nous le savons, ils n'apparaissent

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