‹ Théorie des belles-lettres (volume 2)Chapitre 9 sur 103 · MORALE ET L FT T É I! ATU R K · texte numérisé non relu

MORALE ET L FT T É I! ATU R K

restent maîtres d'exprimer ou d'insinuer en les abandonnant à la logique de chacun. La thèse du Cid se lit dans la pièce même :

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

Celle à'Andromaque est sous-entendue; mais Pyrrhus', Hermione, Oreste, nous disent assez haut, par leurs souffrances morales, que les passions font autant de victimes que d'esclaves. Le fatalisme des mêmes passions est la regrettable conclusion que nous emportons de Phèdre, et Athalie nous apprend qu'on ne prévaut point contre Dieu. Or ces vérités nous sont plus frappantes que si elles se déployaient devant nous par manière d'enseignement abstrait ou d'exhortation, avec la prétention de s'imposer au nom d'un maître. Et pourquoi ? Tout d'abord parce que nous les trouvons dans le spectacle de la vie, mais encore, et surtout peut-être, parce qu'on nous laisse le plaisir de les trouver nous-mêmes. De là l'efïîcacité d'une thèse pure et saine ; de là le prestige et la séduction funeste des théories antisociales et immorales dont s'est inspirée, depuis cinquante ans, la littérature d'imagination.

Que l'écrivain ne prêche donc pas hors de propos, mais que son œuvre nous offre, comme une facile conquête, des conclusions morales élevées et fortifiantes. Est-ce à dire qu'il doive plier visiblement le récit ou le drame à une thèse arrêtée d'avance ? Non certes ; mettez dans l'esprit de vos lecteurs le soupçon d'une préméditation de ce genre : ils auront de vous plus de défiance que du prêcheur déclaré et du moraliste de profession. Exigerons-nous même une thèse de toute composition littéraire, pour décharger la conscience de l'écrivain? A vrai dire, il semble difficile de concevoir une composition, si simple soit-elle, d'où ne ressortirait aucune conclusion logique. Et pourtant, le cas admis, nous estimerions encore l'œuvre utile, si l'impression du moins était dans le sens de l'honnête et du bon. ~~~~~

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Voilà bien en effet le dernier moyen d'action dont peut disposer la parole ; voilà le véritable secret de sa puissance : l'impression. Ainsi appelons-nous ce qui reste, non dans l'esprit, mais dans l'imagination et la sensibilité, alors que le livre se ferme ou que la toile se baisse. C'est l'état, quelquefois vague, de l'âme où flottent encore toutes les images, tous les sentiments éveillés à tour de rôle par le spectacle ou la lecture. Mais à travers cette confusion du premier moment, une disposition générale se démêle et se détache, effet des tableaux contemplés et des émotions reçues, bien plus que des pensées et des théories, sorte de contagion de l'atmosphère morale qui emplit l'œuvre tout entière.

Assurément Fimpression est distincte de la thèse, le résultat moral est autre chose que la conclusion logique; et ce qui prouve la distinction, c'est qu'il y a parfois opposition. Non que vous puissiez concevoir une thèse immorale alliée à une impression saine, — pareille alliance répugne à première vue, — mais le contraire est chose trop commune; trop souvent l'effet d'une thèse vraiment morale est contre-balancé par celui d'une impression moiîis pure. Au commencement de la Régence, paru^la première édition furtive des Mémoires dn cardinal de Retz. Interrogé par le duc d'Orléans sur l'effet possible de ce livre, le marquis d'Argenson, alors lieutenant de police, répondit, au témoignage de son fils : « Aucun qui doive vous inquiéter. Monseigneur. La façon dont le cardinal de Retz parle de lui-même, la franchise avec laquelle il découvre son caractère, avoue ses fautes, nous instruit du mauvais succès qu'ont eu ses démarches imprudentes, n^eucouragera personne à l'imiter. Au contraire, ses malheurs sont une leçon pour les brouillons et les étourdis (1). » Un peu plus tard, l'honnête et paisible Brossette écrivait: « Ce livre me rend ligueur, frondeur, et presque séditieux

(1) Mémoires, et Journal inédit du marquis d'Argenson.

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par contagion. » Contradiction facilement explicable. D'Argenson s'arrêtait à la thèse; Brossette parlait d'après Vimpression, et c'est au premier que l'événement devait donner tort. On a justement remarqué que dans le Festin de Pierre, Molière a multiplié pour qui sait lire les enseignements utiles. Que de choses pouvons-nous apprendre de don Juan ! Progrès effrayants de la corruption, menant par degrés à la perte de la sincérité, de l'honneur, des derniers vestiges de la saine nature, contagion du vice né pour infecter tout ce qui l'entoure, aveuglement qui va vite à une sorte d'impossibilité morale du repentir, le Ciel même s'armant contre le coupable et un miracle de colère finissant cette longue orgie; tout cela esta merveille. Mais ne nous y fions pas. Tandis que l'élite recueillera quelques insinuations salutaires, la foule ne s'amusera-t-elle pas de ce fanfaron de vices, beau, spirituel et brave, brave contre l'enfer même, observe Michelet, et il ajoute : « L'enfer a beau l'engloutir, il n'est pas humilié. Donc nul effet moral H). »

El d'ailleurs combien la meilleure thèse est faible auprès de l'impression, combien languissantes les froides conclusions de l'esprit auprès des émotions de la sensibilité! C'est la grande misère de notre nature, et l'art s'en fait ici le complice. Émouvoir es^t son triomphe, c'est où il emploie tous les artifices du récit, toute la magie du style. Que seront, au prix de ce constant effort exercé sur l'âme, les quelques principes et les quelques déductions logiques semés çà et là dans l'ouvrage ? Que sera la conclusion dernière? Où ira l'homme, où ira la volonté, quand tout le cœur sera d'un côté et la seule intelligence de l'autre? Madame de Staël s'avance jusqu'à déclarer que les événements, d'où naît ordinairement la thèse, ne font rien à la moralité vraie du livre ou du drame. Demander si un ouvrage est moral, c'est demander « si l'impression qu'on

(1) Histoire de France, t. Xll, chap. v.

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en reçoit est favorable au perfectionnement de l'âme. Les événements ne sont de rien à cet égard dans une fiction. On sait si bien qu'ils dépendent de la volonté de l'auteur, qu'ils ne peuvent réveiller la conscience de personne : la moralité d'un roman consiste donc dans les sentiments qu'il inspire (1). »

Ainsi des trois modes d'action par où l'écrivain peut servir efficacement le bien des âmes, le premier, la prédication directe, sera d'un plus rare usage. Au second, à la thèse^nous accorderons volontiers un rôle plus continu, plus large. Quant au troisième, à V impression, nous y voyons la suprême puissance de l'artiste, celle dont le légitime emploi suppléerait, au besoin, tout le reste, au lieu que rien ne la peut suppléer elle-même; celle qui, bien ou mal gouvernée, fait en dernière analyse les bons ou les mauvais ouvrages;. celle dont il sera surtout demandé compte par Dieu et par tout lecteur dont le suffrage vaut quelque chose.

Et comme, à peine de nullité littéraire, il faut qu'une impression se dégage de l'œuvre quelle qu'elle soit; comme cette impression agit toujours, au moins indirectement, pour ou contre la valeur de l'âme ; l'écrivain ne peut, en fait, se dérober à cette alternative : ou combattre la morale ou la servir. Ne songeât-il qu'à la respecter, nous croyons pouvoir l'avertir qu'il la servirait encore sans en avoir l'intention ni le mérite. Qu'il prenne plutôt conscience de tout son rôle, et n'en méconnaisse point la grandeur!

Quant au dernier mot de ses obligations pratiques, le voici, selon nous.

Dans le précédent chapitre, nous distinguions les deux ordres d'objets et d'impressions qui se partagent la vie humaine, l'un plus familier, l'autre plus grandiose; l'un où se joue l'esprit, l'autre où habitent plus volontiers le talent et le génie.

(1) De VAUemagm, 2" partie, chap. xxviii.

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Eli bien ! à qui se tient de préférence dans cette région supérieure, nous dirons : « Élevez-nous au contact de la grandeur morale. » A celui qui préfère analyser en se jouant les phénomènes plus communs de l'âme et de la vie, nous dirons: « Épurez nos esprits en les faisant vivre dans la saine et lumineuse atmosphère du bon sens pratique. » Voilà le dernier mot de la loi.

Orateur, historien, montrez, sans pose ni prétention, la grandeur morale en vous-même; faites sentir une âme qui convie la nôtre à monter. Mais en même temps, que vos tableaux, que vos récits développent en nous, dans la mesure du possible, l'admiration, qui est entre toutes nos affections la plus saine et la plus généreuse. Là même où les réalités historiques nous condamnent à n'admirer plus, n'oubliez pas de conserver présentes à nos regards la règle violée, la venu oubliée, la Providence vengeresse. Que le beau moral ne descende jamais au-dessous de l'horizon, le laissant envahir tout entier par la laideur et le vice. Poète, poète épique, tragique ou lyrique, usez de votre liberté plus grande; oubliez, pour nous les faire oublier à nousmêmes, les réalités mesquines qui désenchantent et décolorent la vie. Emportez-nous vers l'idéal, non l'idéal confus et fuyant du rêve, mais l'idéal précis, resplendissant et vigoureux de la vérité morale, de la force morale. Nous l'avons dit déjà, le propre de cette lumière supérieure sera de nous transfigurer en elle-même, d'éclairer comme d'un trait de feu le fond obscur de notre âme, et de nous y faire voir une grandeur originelle, une générosité que nous ne soupçonnions pas.

Pour vous qui, plus modeste, étudiez l'homme dans sa vie familière, poète comique, moraliste badin, conteur, satirique, fabuliste, à défaut de l'héroïque et du sublime, vous avez pour moyen d'influence morale le bon sens. Votre part est encore belle. Le bon sens n'est pas la vertu, sans doute, mais il lui prépare les voies, et quand elle est entrée da^sTâme, elle n'a pas de meilleur gardien. Entretenez

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donc en nous le bon sens, chose française par excellence, l'esprit droit, net, précis, pratique, affiné par une observation sans aigreur, spirituel avec bonhomie, profond avec naïveté, relevé par cette vieille gaieté gauloise qui n'avoue pas, quoi qu'on en dise, Rabelais pour son père, et n'a pas besoin, pour être elle-même, de déroger à la pudeur. Soyez, si Dieu vous en a fait capable, un Molière plus chaste, un La Fontaine plus généreux, — je parle du La Fontaine des fables, — un Boileau même, mais un Boileau plus riche d'imagination et de flamme. Ace compte, la morale vous sera reconnaissante. Qui travaille pour le bon sens travaille pour elle; il sert à l'élévation de l'homme; il est en règle avec les plus nobles tendances de la volonté.

Ainsi l'écrivain, l'orateur tel que nous le concevons, n'est ni un historien qui nous amuse, ni un voluptueux d'esprit qui s'amuse lui-même. Nous n'en faisons point davantage ce révélateur, cet hiérophante rêvé par l'orgueil de quelques intéressés. Sa vraie grandeur n'a pas besoin de cette apothéose ridicule. Ce n'est ni une force sans loi, ni un prêtre de la loi ; c'est un homme parlant à d'autres hommes selon la nature et la loi, toutes ses puissances déployées, mais contenues dans leur hiérarchie essentielle, mais ajustées au vrai des choses, mais attentives à respecter la fin dernière et s'honorant de la servir. C'est une âme puissante, mais en ordre, qui, en se montrant elle-même, en montrant à travers elle-même les objets de sa pensée, nous mène par le vrai au bien, terme obligé de toute activité libre. Voilà le rôle que lui indique la raison et que Dieu lui impose; nous n'en savons pas qui puisse lui faire plus d'honneur.

r.HAPITKE V De l'absolu en littérature.

La littérature est uu art certain. — Ou lui conteste le titre d'art. — Principe de l'objection; combien il est faux. — La littérature est un art. — Le premier des arts. — Pourquoi?

La littérature, l'art de la paroJe est un art certain, parce qu'il repose sur des principes absolus. Ce qui précède nous met en droit de revendiquer pour lui ce caractère, et en même temps la revendication même nous semble faite pour éclairer et affermir tout de nouveau les vérités déjà reconnues.

Mais voici une opposition inattendue. Avant d'établir que la littérature est un art sérieux, c'est le titre même d'art qu'il faut lui assurer; car on le lui conteste, ou tout au moins on ne l'accorde qu'à la poésie. « L'éloquence, l'histoire, 4a philosophie sont assurément, dit Cousin, de hauts emplois de l'intelligence; elles ont leur dignité, leur éminence que rien ne surpasse, mais à proprement parler, ce ne sont pas des arts(l). » Moins tranchant dans l'assertion, M. Charles Lévêque arrive à se résumer ainsi : « Ne disons donc pas d'une manière rigoureuse, en termes absolus, que l'éloquence est un art. Ce serait bien plutôt un certain art au service d'une science, ou mieux encore,

(l) Cousin : Du Vrai, du Beau et du Bien, leçon IX.

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la science aride et nue se parant des beautés de l'art pour se faire aimer (1). »

Et pourquoi donc ? Par où sont déchues de leurs droits à la gloire artistique les parties de la littérature les plus pratiques et les plus militantes? Les deux philosophes sont d'accord à répondre : c'est qu'elles cherchent et produisent le beau pour une fin différente de lui-même. Nous entendons. Ainsi pour peu que Fart se subordonne à une fin supérieure, il perd aussitôt sa nature ; dès qu'il ne poursuit plus le beau pour le beau même, il cesse d'être art ; c'est le principe. Principe inexact et périlleux. Voyez la conséquence. Dès que le poète lui-même se propose un but pratique, son œuvre n'est plus œuvre d'art. Ainsi des chants de Tyrtée par exemple : ils ont le tort d'être faits pour mener les Spartiates au combat; ainsi delà Grève des forgerons {^) elle veut affranchir de la tyrannie des coalitions la liberté individuelle de l'ouvrier. Jusqu'ici les résultats du principe ne sont que bizarres. Mais voici chose plus grave. Si l'art s'anéantit dés là qu'il se subordonne, ou il n'y a plus d'art, ou il n'y a plus de morale; c'est à choisir. Ou il n'y a plus d'art, parce que l'art, nous le savons, doit toujours s'ordonner à la fin dernière ; ou il n'y a plus de morale, parce que, si l'art est exempt de cette subordination

(1) La Science du Beau, partie 3«, chap. ii. — Formules quelque peu embarrassées et que l'on a peine à concilier avec ce qui suit immédiatement: « Considérons l'homme qui démontre la vérité en allant des principes aux conséquences, elnous allons constatertrois p«ints qui sont d'une suprême importance pour la question qui nous occupe. 11 va nous devenir évident: 1° que celui qui démontre doit se passer et se passe en effet du beau et de l'art^ toutes les fois que la vérité s'établit sans le secours de l'art et du beau ; 2" que toutes les fois que la vérité s'établit sans ce double secours, l'éloquence disparaît et il ne reste plus que la science ; 3" que lorsque ce double secours redevient utile, avec l'art et le beau reparaît l'éloquence. » — Si l'éloquence paraît et disparaît avec l'art et le beau, ou s'explique mal pourquoi elle n'aurait pas un droit riaoureux au titre d'art. Y aurail-il injustice à traduire ainsi le texte de l'auteur: l'éloquence n'est pas strictement un art, et toutefois il est strictement vrai que dès qu'elle cesse d'êire un art, elle cesse d'être l'éloquence ?

Il (2) Coppée : La Grève des forgerons.

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universelle, tout s'y dérobe au même titre. Et voilà où conduit cette étrange prétention de faire du beau une fin suprême et de l'art un Dieu.

Entendons plus justement les choses. L'art est, par essence, l'expression sensible du beau immatériel. Or dés que la parole est littéraire, dés qu'elle jaillit de toutes les facultés agissant en concours et en harmonie, elle est belle, soit de la beauté de son objet, soit au moins de la beauté de l'âme qu'elle exprime, entendez l'âme de l'orateur ou de l'écrivain. Elle manifeste donc le beau, elle est donc œuvre d'art, et celui-là est vrai artiste qui sait y mettre dans une juste mesure la lumière, la couleur et la vie. Platon et Démosthéne le sont aussi bien qu'Homère, Tacite et Cicéron tout comme Virgile, Bossuel et Pascal tout comme Corneille et Racine. Dira-t-on qu'en commençant d'être artistes ils commencent d'être poètes, qu'à ce point précis de leurs ouvrages, l'histoire disparaît ou l'éloquence ou la philosophie, pour faire place à la poésie, seule digne du nom d'art? Querelle de mois qui masque une erreur de fond. Gardons plutôt les notions reçues, mais surtout gardons les principes vrais. L'art ne périt pas dés là qu'il se subordonne ; en poursuivant un but immédiatement pratique, la parole littéraire ne s'exclut pas du nombre des beaux-arts.

Chose étrange I elle cesserait de compter parmi eux alors qu'elle les embrasse et les résume tous! L'éloquence ne serait plus un art, alors qu'elle est musique par le rhythme souple des phrases et les flexions passionnées de la voix, danse, peinture et statuaire par le regard et le geste, mais danse expressive, mais peinture et statuaire devenues capables de suivre le vol de l'âme, au lieu que, livrées à elles-mêmes, elles ne peuvent que fixer une de ses attitudes ! Il est vrai, nous n^en sommes plus à la fraternité primitive des arts. La parole publique et influente n'est plus mesurée, chantée, dansée comme au temps des premiers sages, aèdes grecs, scaldes du Nord ou bardes gallois. Mais bien que

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séparée et quelque peu refroidie, l'éloquence garde fort distinctes les traces de cette unité originelle et de cette plénitude de vie expressive que l'on ne s'avisait point de partager.

Éloquence ou histoire, philosophie ou poésie, la parole est artistique dès qu'elle exprime au complet l'àme puissante et ordonnée. Encore n'y aura-t-il ni futilité ni gloriole de métier à marquer sa place parmi les arts, et cette place est la première. La gloire commune de l'art étant de traduire en formes sensibles le beau immatériel, elle grandit à mesure que le beau s'élève et que la forme devient plus parlante ; elle serait au comble si l'art pouvait rendre accessible à nos sens la beauté suprême qui est Dieu. Mais c'est chimère. L'art n'atteint Dieu qu'à travers les objets par oii Dieu se manifeste, à travers l'âme humaine surtout, dont la vie, transparaissant dans l'action extérieure, est pour nous le moins pâle reflet de la vie de Dieu. Ainsi son chefd'œuvre propre va être de traduire sous la forme la plus fidèle et la plus vive l'âme humaine, la vie de l'âme. Et s'il faut comparer, la palme va revenir à celui des arts qui rendra le mieux celte ombre de la vie divine, à la parole littéraire par conséquent. Elle est la première, parce qu'elle excelle à traduire l'homme tout entier, soit qu'elle le choisisse, comme il arrive le plus souvent, pour objet préféré de sou étude, soit du moins qu'elle exprime, comme il est inévitable, l'âme de l'écrivain même ou de l'orateur. A ce double titre de sujet parlant ou d'objet de la parole, c'est par les lettres seules que l'homme est pénétré jusqu'au fond et suivi jusqu'au bout. Voilà leur droit à la préséance; vérité facile, banale même, où nous n'insisterons pas.

DE L'ABSOLU E >' LITTÉRATURE. 8a

Caractère absolu des grands principes littéraires. — Étranae frayeur qu'inspire aujourd'hui l'absolu.— Elle est déraisonnable et périlleuse. — Vérité absolue de nos principes. — Jusqu'où nous admettons l'autorité. — Rôle et importance des théoriciens en littérature.

Il faudra nous arrêter davantage à un point de plus grande conséquence. La littérature, avons^nous dit, est un art certain. Si tout n'y prête pas à une démonstration rigoureuse, les premières lois, du moins, ne laissent place ni à la contradiction ni même au doute. Ce sont vérités indépendantes du temps et des circonstances, vérités permanentes, universelles, en un mot principes absolus.

Mais le mot révolte ou du moins il fait ombrage. Étrange maladie que cette défiance de l'absolu, du certain, de l'immuable. Combien réelle cependant, et là même où l'on devrait le moins la rencontrer ! Bien des causes y ont préparé l'âme contemporaine: mobilité confondue avec le progrès, vérité considérée comme en voie de se faire, par-dessus tout influence dissolvante de la discussion sans frein, choc sans trêve des opinions et des systèmes. De là, chez un bon nombre, le désespoir de la vérité ou tout au moins de sa conquête; de là une méfiance chagrine et comme une colère d'instinct contre la doctrine assez sûre d'elle-même pour oser dire: je suis, dans ma sphère, le vrai, le vrai absolu, exclusif de l'assertion contradictoire. Ainsi l'intelligence flotte à tout vent d'opinion; mais le plus triste, le plus surprenant pour qui ne connaîtrait pas l'orgueil, c'est qu'elle y tienne, c'est qu'elle en soit fière, prenant pour liberté le doute et réclamant comme une gloire le droit d'ignorer. S'il est permis d'évoquer un exemple d'ordre supérieur, qui ne se rappelle les frayeurs naïves de certains opposants à la définition de l'infaillibilité pontificale? «Quoi! disait-on, une définition

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nouvelle, un nouveau dogme à croire! » sans apercevoir que c'était une ignorance en moins. Dans les vérités de nature, là où il ne s'agit plus de croire, mais de savoir et de raisonner, notre disposition est bien un peu la même. Nous sommes tous plus ou moins cet écolier paresseux qui, entendant parler d'une découverte en mathématiques, s'écrie: « Hélas! un théorème de plus! » Paresse érigée en système, faiblesse d'esprit et illusion d'orgueil: échapponsnous toujours à cette contagion du siècle, nous-mêmes chez qui la foi sauvegarde le sens commun? Par un renversement bizarre, il semble que la certitude nous humilie, qu'elle nous pèse. Dans l'heureuse nécessité où nous sommes de ne douter pas en religion ni sur les principes de la philosophie, il semble que nous ayons droit au scepticisme dans l'art comme à une compensation et à une revanche. La frayeur de la règle y est bien aussi pour quelque chose. Contrainte ailleurs et resserrée par des devoirs de toute sorte, la fantaisie aurait plaisir à trouver quelque part un terrain neutre où s'égarer.

La force des choses proteste. Le scepticisme est, en matière d'art, aussi peu fondé, aussi peu glorieux qu'en philosophie par exemple. D'ailleurs le sceptique en fait d'art ne peut être assuré dans tout le reste que par une heureuse inconséquence, et si quelquefois une heureuse inconséquence mène les gens à bien, on serait téméraire d'y trop compter. Dieu nous a faits pour trouver et pour savoir, non pour ignorer et pour douter, fût-ce le i)lus spirituellement du monde. Il y a plus: Dieu a si bien lié toutes les parties de son œuvre, que la vérité, que la certitude est une partout. Ainsi l'objection qui la blesse en un point menace tous les autres, et un esprit léfléchi verra vite que tout ce qu'on oppose aux premiers principes de l'art, de la littérature par exemple, se peut retourner immédiatement contre la loi naturelle.

Car enfin quels sont-ils, ces principes? Nous les avons assez amplement exposés. C'est, dans l'écrivain, c'est,

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