NATUREL
«encore. Pour acquérir cette science, pour la garantir exacte, pour l'exploiter ensuite dans la parole ou dans la conduite, c'est sur nous-mêmes que nous avons à travailler le plus. Force nous est d'assouplir, d'étendre, d'aviver toutes nos facultés ensemble, mais en outre de les discipliner en maintenant parmi elles cette hiérarchie, cette subordination sans laquelle toutes les vues risquent de devenir troubles et toutes les impressions démesurées. Nous avons déjà comparé l'âme du véritable écrivain, du véritable orateur, à l'instrument assez délicatement sensible pour frémir et vibrer au moindre souffle, assez précis d'ailleurs pour ne frémir et vibrer que dans la mesure de l'impulsion reçue. Il est trop clair qu'une âme ne se fait pas tells sans bien des efforts : habitudes réfléchies, empire sur soi-même, abnégation au moins commencée, victoire quelquefois laborieuse sur l'amour-propre. Qu'on ne s'en étonne pas! L'amour-propre est bien le grand ennemi des impressions vraies et naturelles. N'est-ce pas lui qui nous tiendrait repliés dans un égoïsme inerte; lui qui nous ferait aimer comme une gloire l'affectation d'insensibilité, le scepticisme du cœur; lui encore et tout au contraire, qui, en nous inspirant l'ambition de sentir plus et mieux que personne, nous pousserait droit à extravaguer? Savoir, effort, vertu même, vertu au moins commencée : on n'est pas écrivain sans cela; mais sans tout cela, peut-on être homme? Quant à l'art, l'art littéraire en particulier, n'y a-t-il pas quelque plaisir à le voir là tel qu'il est, dans sa simple et haute lumière : science de la vie et gouvernement de l'âme, fleur de la doctrine et déjà fruit de l'action?
Connaissons donc les objets, faisons-nous une âme saine autant que puissante, et nos impressions seront vraies, c'est-à-dire naturelles. Sachons notre langue et l'expression sera naturelle aussi, puisqu'elle égalera parfaitement l'impression. Nous aurons la vérité sans la chercher même; nous aurons encore l'aisance, le coulant, l'air libre et facile, la belle souplesse ou, comme on a dit, la belle mollesse du style, qualité si charmante pour le lecteur parce que l'effort s'y cache, mais si coûteuse à l'écrivain parce que se cacher de la sorte est précisément le dernier terme et le triomphe de l'effort. Selon Joubert, « quand
PRINl [PE8
on -i [ail an onvrage, il reste une chose bien difficile en«
si de mettre à la surface un vernis de facilité, un
tisir >(ui cachent el épargnent au lecteur toute la
l'auteur a prise. Mais en vérité l'ouvrage est-il
mand il n'atteinl »re à cette suprême perfec
lu naturel?
I naturel, l'originalité fausse. L'originalité
vraie compatible avec le naturel. — L'originalité esl inégalité et dissemblance. — Le naturel n'empêche ni l'une ni l'autre. — Unité el diversité dan- la beauté physique, intellectuelle, surnaturelle. — Quelle originalité ambitionne) - la pratique 9
Le natui ' la mesure parfaite, le ni plus ni moins
ut et en tout. Donc, à parler rigoureusement, on y m ni'i',:, de deux manières, par excès ou par défaut. Toui. fois li prétention va si bien avec l'impuissance, les écrivains médiocres semblent tellement jaloux de se distinguer en outrepassant la nature, que, dans la tradition du langage, le manque de naturel devient la note propre de l'excès gauche, de la fausse originalité.
Mais que si ra la véritable? Et comment l'accorder avec ti naturel que nous venons de décrire, avec l'obligation de dire le vrai des choses selon la nature vraie dç rame'1 : boses sonl les mêmes pour tous; au tond, l'âme est ■ le/ tous de même nature. Faudra-t-il donc parler tous de mêmi \ ci compte, que devient l'originalité?
Dans ce temps de fantaisie souveraine, l'objection n'est
point chimère, ef d'ailleurs il importe de voir une fois de
plus combien large, combien généreuse es1 la liberté que
•iimnn non- laisse. Oui certes, avec le naturel',
['originalité nous reste permise : le vrai des choses et le
nature humaine font obstacle à la déraison capri-