ESPRIT, TALENT, GENIE
modeste. » Mais travaillons bien plutôt à développer dans l'ordre la première des deux originalités, la pure et simple supériorité de puissance. Efforçons-nous de concevoir plus profondément, d'imaginer plus sensiblement, de sentir plus exactement ce qui s'offre à l'esprit, à l'imagination, à la sensibilité de tout le monde. Ainsi penserons-nous, ainsi dirons-nous mieux que personne ce que tout le monde dit mal, pour ne l'avoir pensé qu'à demi. Plus fidèles que personne à recevoir l'empreinte, la forme des eboses, en retour, nous ne pouvons manquer d'y imprimer la nôtre. Comment? Les modifierons-nous en elles-mêmes? Xon, certes; mais notre parole accusera tout ensemble, et leur nature exacte, et les traits communs de la belle âme humaine, et ce cachet distinctif, ce tour personnel d'autant plus agréable qu'on le sent moins cherché. Dans les larges et généreuses limites du sens commun ( nous aurons l'esprit, le talent, et, s'il plaît à Dieu, le génie, mais encore notre talent, notre génie bien à nous.
Esprit, talent, génie. — Deux ordres de faits et d'impressions: l'un grandiose, l'autre familier. — Esprit : originalité dans l'ordre familier. — Talent, génie : originalité plutôt dans l'ordre grandiose. — Entre le génie et le talent, y a-t-il différence d'espèce ou simplement de degré ?
Esprit, talent, génie : trois noms ou trois formes de l'originalité véritable. L'usage qui les distingue est d'ailleurs assez moderne. Au dix-septième siècle, par exemple, esprit se prenait pour talent. Après une représentation d'Esther, Louis XIV disait à madame de Sévigné : «Racine a bien de l'esprit (i). » Quant au génie, on s'en servait pour distinguer le talent natif, et on l'attribuait assez libéralement à tout le monde. Talent était moins employé. Par-dessus
(i) Madame de Sévigné à madame de Grignan. 21 fév. 1689.
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• d voir d m- le talent et le d'ordre différent.
ni à nous, dans L'acception aujourd'hui i is soil pi i mis d éclaircir ou de dis- I IL pourrait avoir d'équivoque ou de contesi préliminaire nous y aidera.
Si 1 on envisagi d'ensemble tous les objets que la parole : naturel si on considère la multiplicité infinie des relations qui unissent Dieu, l'homme et le monde; on voit se détacher deux grands ordres de choses, s, moins par une démarcation rigoureuse, que par une distinction morale, d'ailleurs très nette au bon sens et s ruences littéraires. Au premier apparat les objets de plus haute importance, les intérêts plu> élevés, les événements plus grands qui remuenl toute l'âme el amènent à la surface les grandes passions habituellement assoupies dans ses profondeurs. Là se rapportent plus directement les vérités générales el supérieures, les grandes pensées, les sentiments nobles et forts, naturel élément de l'éloquence, de l'histoire, de la haut*: poésie. Les conceptions s'y élèvent avec les objets et le style avec les conceptions. L'esprit est chose trop légère pour habiter iiiteurs. Elles sont le lieu préféré, mais non réservé, du talent et du génie.
Au-dessous est la région des impressions familières qui Efleurent plus qu'elles ne nous ébranlent, ne mettant i n saillie que les petits défauts du caractère et ce qu'il est permis d'appeler les petites vertus. C'est l'atmosphère commum el relativement paisible où se meut d'ordinaire' notre activité quotidienne. C'est le milieu propre de l'observation fine, sensée, parfois joyeuse, autant vaut dire, de l'esprit.
Qu'est-ce que l'esprit? Rien autre chose que l'originalité de bon aloi aux prises avec ces réalités familières, le bon sens vif et alerte se jouant parmi les objets de l'ordre inféj marquant des rapports qui échappent au vulgaire; piquant, pai la justesse el l'imprévu de ses de" luvertes; fin, s'il parle surtoul a L'intelligence et lui donne à pensi la finesse est enveloppée d'une image aimable; délicat, si elle-même sert d'enveloppe au sentiment L'esprit n'a jamais manqué de panégyristes ni de
ESPRIT, T\I !.\ I', (,|'.Mi ,V
urs. Nous n'avons, pour nous, qu'un moi à lui dire. Nous lui rappellerons qu'il est originalité véritable et qu'il doit se tenir dans le naturel. Chose évidente, mais qui est pour donner à réfléchir à bien des gens. L'esprit a peur de l'affectation, de l'apprêt, de la recherche; il est spontané ou il n'est pas. Joubert a bien dit : « Les véritables bons mots surprennent autant ceux qui les disent que ceux qui les écoutent. Ils naissent en nous malgré nous, ou du moins sans notre participation, comme tout ce qui est inspiré. » Malheureux donc ceux qui sont forcés d'être spirituels à l'heure dite : aussi bien Voiture berné pour n'avoir pas diverti la duchesse de Longueville « dans le temps qu'on lui a donné pour cela, » que tel journaliste en qui l'on voit
L'homme de vanité pleurant dans le bouffon (i).
Originalité vraie, l'esprit n'est pas la bizarrerie du langage. « Que dites-vous? Comment! Je n'y suis pas. Vous plairait-il de recommencer?... » — Mais qui ne sait par cœur le passage de La Bruyère? — Originalité vraie, l'esprit exploite plutôt le ridicule que le risible, les traits de la vie morale, les singularités de l'amour-propre, de préférence à ces rencontres fortuites, à ces chocs étranges d'idées et d'événements, où le caractère n'a point de part. S'il montre le faible de l'homme, ce ne doit pas être non plus à travers une âme méchante ou basse. Qui connaît un peu son Voltaire, par exemple, sent combien le grand moqueur eût été plus spirituel, avec l'aigreur et l'indécence en moins. Mais n'abordons point prématurément les relations de l'art et de la morale. Qu'il nous suffise d'avoir, en passant, mis l'esprit à sa vraie place d'honneur, fort audessous- du génie, au-dessous même du talent, si peu que le talent s'élève; mais en étroite alliance avec le bon sens, dont il est la vivacité joyeuse, et en identité réelle avec l'originalité, dont il est la forme inférieure et le nom propre, quand elle s'enferme dans les objets familiers.
A vrai dire, ses ailes de papillon ne sauraient guère le porter plus haut, et s'il se fourvoyait jamais parmi les
(i) L. Yeuillot, Satires.
- irtout, l'on verrait \ itc que, - Ion . . il ne sufGl à rien (i). Le talent et le gé-
ttraire, peuvent se trouver partout à l'aise, u/ eux. 11 faut du talent pour mener à bien une in fable, un conte, et Molière pousse quelquefc la pi fondeur d'observation jusqu'au génie. Malgré tout, dans la noble acception que les deux mots ont pris • »ii les rapporte plus volontiers à cette originalité plu> Hère qui \a au profond des choses et atteint la vie morale par Génie, nom de la puissance ou de la facilita native, devenu, par usage, la plus haute expression de la force intellectuelle acquise et innée. Talent, métaphore tout, religieuse, et même divine. C'est le plateau de la la balance même, puis le poids fixe d'or et d'arqui I lit la grande unité monétaire. Un jour, Notre- Seigneur Jésus-Christ en personne le consacre, dans la parabole des Talents, connut symbole de tous les dons que Dieu nous mesure pour les faire valoir, et le sens divin passe en tradition dans notre langue, mais légèrement restreint aux dons de l'esprit. Ceux qu'on honore de ce mot ou qui s'en parent songent trop peu à la leçon qu'il renferme : il les avertit de leur responsabilité.
I. i talent et génie sont donc l'originalité véritable appliquée de préférence aux grandes choses. Qu'il soit d'ailleurs entendu que nous les prenons dans toute l'ampleur possible, unissant de part et d'autre le germe originel et le développement acquis.
Mais faut-il nous figurer deux puissances de nature diverse ou deux degrés d'une puissance identique? Du génie au talent y a-t-il différence d'espèce ou différence du plus au moins? Depuis un siècle, la première opinion est assez de mise, et toutefois, en attendant qu'elle s'appuie de quelque i lison péremptoire, il nous parait, quant à nous, impossible de la partager.
at tout, c'est qu'elle est nouvelle. Le bon sens n'a-til
point quelqui pejne à entendre que ni l'antiquité ni le dix-
liècle, par exemple, parmi tant de profondes
le premier des moyens; il sert à tout et ne suffit à rien, p Duclos, Considérations sur les mœurs de ce siècl
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analyses de l'homme, n'aient soupçonné une distinction capitale et qui devait frapper les yeux? Mais encore, après cette découverte tardive, comment demeure-t-on si partagé d'avis quand il faut décider si tel homme supérieur fut un génie ou seulement un grand talent? Nous comprenons le partage dans une question de degré; nous voyons moins la difficulté à discerner un objet d'un autre. Qui ne distingue d'abord un lyrique d'un satirique, par exemple, ou, si l'on veut, une intelligence profonde d'une belle imagination? Raisons intrinsèques, sans doute, mais capables peut-être d'embarrasser les partisans sérieux de la différence d'espèce.
Voici d'ailleurs le grand embarras. Où la mettre, cette différence? Dans les facultés qui composent la parole? Mais talent ou génie, je vois toujours une intelligence, un imagination, une volonté, une sensibilité agissant en concours et en ordre. — Dans l'objet où la parole s'exerce? Mais, talent ou génie, Dieu, l'homme, le monde, leurs relations, sont pour tous l'unique et commun spectacle. — Dans la façon dont les facultés atteignent leur objet? Mais, talent ou génie, l'homme n'a jamais, pour la conquête de la lumière, qu'une intuition étroite et une déduction plus ou moins prompte, s'accompagnant d'imagination et de sensibilité. — Dans ce tour personnel qui fait l'originalité de dissemblance? Mais il ne saurait être en soi spécifique du génie, puisqu'il distingue entre eux, comme une sorte de physionomie intellectuelle, et les génies eux-mêmes et ces esprits de moindre vol où l'on s'accorde à ne reconnaître que des talents.
On dit — et c'est la raison unique — le génie est créateur. Soit, mais entendons bien cette hyperbole, trop ambitieuse si on la prenait à la lettre. Dieu seul crée; l'homme trouve, et c'est toute sa gloire. Le génie découvre des rapports, il ne les établit pas; il leur donne la notoriété, il ne leur donne point l'existence. Or, le talent fait moins bien la même chose, mais il fait la même chose ou il ne fait rien. A coup sûr, il est puissance intellectuelle, et le moyen d'imaginer la puissance intellectuelle sans une découverte de rapports, sans ce résultat, le seul où elle tende par nature? A parler juste, le génie n'est pas créateur, il est inventeur. Le talent l'est moins que lui, mais il l'est
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le l'humanité, hors de la critique, hors de toute loi
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