‹ Théorie des belles-lettresChapitre 23 sur 112 · V. Hugo dans la plus folle œuvres de prose, dans · texte numérisé non relu

V. Hugo dans la plus folle œuvres de prose, dans

son William Shakespeare? Sont-ils encore des hommes,

ces quatorze génies — oui, quatorze ni plus ni moins —

qui ont jusqu'ici paru au monde? Il est réjouissant de voir

le quinzièmi par avance d'hoirie consacrer une demi-page

i l'avouer et tout son livre à prouver le contraire. Qu'on

pelle encore du nom d'hommes; simple mot et qui

ne coûte guère, mais on les fait Dieux dans la pratique, et

-ri n il cas. "Vous ne pensons pas le moins du monde

hypothèse d'une différence d'espèce entre le talent et

aie conduise nécessairement à ces énormités; nous

quons seulement qu'elle y prête, et nous l'estimons

périlleusi autant que fragile.

I que Dieu l'ait fait, l'homme est toujours

homr lent et le génie, ces deux degrés de la même

humaine, de la même originalité supérieure,

:it l'un et l'autre sous la commune loi du naturel, de

proportion avec la vérité des choses et de Thon une.

! un critique, distingué d'ailleurs et courageux, nous

dit, pai exemple, à propos du même V. Hugo qu'une part

au moins énie est faite de sou manque de mesure,

lût (i), nous préférons croire que le

une pour une fois, à son sens primitif

>ur natur* 1 d'espril et d'ârn* . Que s'il

ue des Deux-Mondes, ier février 1888.

I SPRI i I \i M', GÉMI (il

fallait l'entendre dans son acception actuelle de supériorité transcendante, l'appréciation, si juste quant au poète, impliquerait, ce semble, un bien faux principe. Non, le talent ou le génie ne devront jamais rien au manque de goût, de discrétion et de mesure; la puissance ne devra jamais rien au désordre; l'homme ne saurait trouver un avantage quelconque à sortir de sa nature ni l'art à prendre congé du naturel.

A cela près, le talent et le génie gardent un rùk beau. Comme l'esprit pique, chatouille et flatte, il leur appartient plutôt à eux de frapper et d'ébranler puissamment. A eux la profondeur, l'éclat superbe, les élans pathétiques. Ils peuvent nous étonner par la force, entendez surtout par limprévu dans la grandeur; la hardiesse ne leur messied pas; le sublime lui-même les invite, à moins qu'on ne le veuille réserver au seul génie. Le sublime! Encore un mot qui sollicite l'imagination à des hypothèses parfois aventureuses. La Bruyère demande ce que c'est; il se plaint de n'en trouver nulle part la définition satisfaisante (i). Et ne serait-ce point précisément que le sublime n'est pas définissable comme l'est une. espèce, une catégorie à part? Si le génie n'est, à le bien p-rendre, qu'un superlatif moralement appréciable de la puissance intellectuelle, pourquoi chercher dans le sublime autre chose que le superlatif moralement appréciable du grand et du beau? Les mêmes raisons valent de part et d'autre et le lecteur peut s'imposer le facile travail de les appliquer à cette nouvelle face de la question. A quoi bon des essais de description et de distinction spécifique, où la métaphore enthousiaste et vague supplée trop d'ordinaire la preuve absente? Le sublime n'en a que faire pour garder tout son empire, toute sa magie. Parce que nous le concevons plus modestement et plus sûrement comme le grand et le beau poussés au degré suprême, nous ne subirons pas avec moins de charme cette « sorte de violence » qu'il nous fait, selon Lacordaire. en nous apparaissant (2). Violence, oui. si l'on veut, mais délicieuse aussi, car <'il nous tire de notre état ordinaire, peut-être serait-il plus vrai de

f Des ouvrages d'esprit.

a Trente-septiane conférence.

PRIWI tl

lu il nous replace tout à coup dans notre étal na- ■ nt un idéal dont nous sommes capables, pourvu

qu'un plus fort nous tende La main pour y monter.

Triomphe de l'originalité vraie : élever les âmes i son niveau. — Pouvoir assimilant du vrai, du beau et du bien. — Mission providentielle du talent.

Voilà bien, en effet, la plus haute fonction, le meilleur triomphe de l'originalité véritable : élever le commun des s, sinon jusqu'au sublime, du moins au-dessus de la ■ n moyenne où elles se tiendraient sans son appel. Est-ce faible--, native, manque de développement indolence ou pusillanimité d'esprit? Nous portons en nous nombre de lueurs confuses, de notions inachevées; nous entrevoyons mille objets, nous ébauchons mille rapprochement-, d'ailleurs incapables par nous-mêmes de saisir ces fermes vagues, de les tirer du fond obscur où elles flottent, de les amener à la surface et de les fixer dans la lumière. C'est l'expérience continuelle. Mais viennent l'esprit, le talent ou le génie, vienne la parole originale et naturelle, la parole qui nous montre au vrai les choses rayonnantes à travers une âme supérieure et semblable h la nôtre : qu se passe-t-il le plus souvent? Recevons-nous l'aumône d'une vérité nouvelle, étrangère, venue toute ière du dehors!' Il y a mieux. Il semble que cette vérité demeurée jusqu'alors captive au fond de nous-mêmes et qu'à l'appel de l'esprit supérieur elle s'en dégage pour monter au jour. C'est bien de nous qu'elle jaillit; nous n'apprenons pas à la connaître, nous la reconnaissons. « ( disons-nous, et rien n'e<t significatif comme

spontané dont nous saluons la notion lumineuse, le rapport piquant ou profond, le trait ingénieux, fort ou sublimi I si celai » Donc j'en portais en moi la forme confuse, l'ébauche et la lueur; je la retrouve, mais transfi-

mission m TALENT G3

gurée. « C'est cela! » Tout à l'heure, j'étais incapab d'achever ma pensée par moi-même, d'égaler par mon seul effort l'objet pressenti, mais fuyant. Et maintenant c' fait : ma pensée s'est achevée tout à coup, au contact, j'allais dire au choc, d'une pensée plus puissante. A, travers une intelligence amie, mon esprit est entré soudain en équation avec l'objet. Je me suis donc élevé. En me faisant lire en moi, en m'avertissant de moi, selon le mol profonC de Montaigne, la pensée originale m'a fait, sans effort ni secousse, monter à sa propre hauteur. Et maintenant, en jouissant d'elle et de ce qu'elle m'a montré, je jouis de moi-même, car je trouve en moi-même le germe de la vérité conquise et la preuve d'une force que je ne me connaissais pas.

« La vérité, dit Fontenelle, entre si naturellement dans l'esprit que, quand on l'apprend pour la première fois, il semble qu'on s'en souvienne. » D'autres, de vrais maîtres, ont rendu bien mieux encore l'action et la gloire de la véritable originalité. Le grand Condé commentait avec enthousiasme ce passage de Longin. « Tout ce qui est véritablement sublime — il pouvait dire tout ce qui est véritablement original — a cela de propre, quand. on l'écoute, qu'il élève l'âme et lui fait concevoir une haute opinion ■ d'elle-même, la remplissant de joie et de je ne sais quel noble orgueil, comme si c'était elle qui eût produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre (i).

Le rhéteur grec touchait ici à une vérité plus haute encore.

C'est le privilège du vrai, du beau, du bien, de s'assi miler, de transformer en eux-mêmes tout esprit qui les approche. La vérité des objets, égalée par notre intelligence la rend vraie elle-même, suivant la profonde doctrine de saint Thomas. Le beau nous embellit à la lettre, en imposant à notre âme des pensées plus hautes, et quelquefois à notre corps lui-même une plus digne attitude. ^ inrkelmann avouait que, devant l'Apollon du Belvédère, il prenait sans y songer une pose noble. Mais par-dessus tout. la grandeur morale vivement exprimée nous fait, pour ainsi dire, vibrer à son unisson. Qu'elle nous apparaisse av.

i Longin. Traité du sublime. Ch. v. traduction de Boileau.

riuNi lit -

in livre ou dans les réalités vivantes; en sa

ms meilleurs », et ce mot, que

1 banal, est pour une œuvre liu

le pi; - Rien d'étrange que la loi se

monde surnaturel comme dans i • lui de la

nature. Contempler la gloire divine, môme à travers l'hu

maniti N Seigneur J sus-Christ comme à travers un

lumineux, c'est, selon saint Paul, nous transformel

ssemblance (i). Noir Dieu face à face dans le

ciel el lui devenii semblable sont deux choses qui s'ap-

p. 11. nt et se tiennent sans pouvoir se séparer (a). Ainsi,

r. ne la lumière illumine et comme le feu embrase, le

m ii. le beau, le bien tendenl par nature à transfigurer en eux-mêmes tout ce qui vient à leur contact immédiat. C'est l.i loi an ciel et sur La terre, qu"il s'agisse de les voir surnaturellement dans leur centre unique ou natufelîement dans leurs innombrables reflets

El voilà précisément le ministère de l'originalité supérieure : él< ver la foule au vrai, au beau, au bien, en lui en donnant une plus claire vue. Voilà sa fonction, sa magistrature ici-bas. Voilà son charme, sa gloire el déjà sa récompense. Pascal l'a merveilleusement dit dans sa langue rude Quand un discours naturel peint une passion ou un effet, on trouve en soi-même la vérité de ce qu'on entend, laquelle on ne savait pas qu'elle y fût; en sorte qu'on est porté à aimer celui qui nous le fait sentir; car il ne ! lit pas montre de son bien, mais du nôtre; et ainsi ce bienfait nous le rend aimable, outre que cette commud 'intelligence que nous avons avec lui incline néces- - ii;- nient le CCÔUT à l'aimer (3). »

! principe est toujours vrai, qu'il s'agisse des plus

i \ reveîata facifi gloriam Domini spéculantes, in

eamdem imaginem transformamur. TI Cor., m, 18.) — Voir Cornélius & Lapide sur ce passage'.

mut quoniam, cum apparuerit, similet ci erimus, quoniam videbimua eum sicuti ett. (Joan., m, s.) — Selon ^•lini Basile ■ l'homme qui a contemplé fixement les splendeurs et les attraits de Dieu, emporte «le là, comme d'un bain colorant, nn édal vermeil qui empourpre son propre visa il mélie -ni le psaume raix, versel

Il mu ||;i\el. ;i i I . -

Page 1