‹ Théorie des belles-lettresChapitre 24 sur 112 · MISSION DU TALENT · texte numérisé non relu

MISSION DU TALENT

grandes choses ou des plus simples, du discours ou de l'entretien familier. « L'esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu'à en faire trouver aux autres (i). » Racine disait de même à son fils : « Savez-vous pourquoi ces grands seigneurs, qui me font visite, s'en vont si contents de moi? C'est que je ne leur montre pas mon esprit, mais que je leur fais montrer le leur. » Quand l'amour-propre n'y aurait aucune part, cette satisfaction resterait encore parfaitement naturelle. Rien n'agrée tant à l'homme que son activité propre; et quelle meilleure façon d'agir sur lui que de le faire agir lui-même? Où triomphe le vrai maître? A dominer ses disciples ou à les élever jusqu'à lui? A les émerveiller de sa puissance ou à développer la leur? Que le génie, le talent, l'esprit même soient nos maîtres! Nous les acceptons de bonne grâce, à charge pour eux de se comporter comme tels.

L'orgueil a d'autres vues, mais il est mauvais conseiller en toutes choses et finit toujours par humilier étrangement ceux qui l'écoutent. Or le malheur veut que les talents modernes écoutent beaucoup trop cette voix menteuse, à quoi les aident, s'il faut tout dire, nos complaisances, nos admirations outrées et serviles, notre idolâtrie. Nous sommes tous plus ou moins complices de l'illusion qui met le génie dans le désordre, hors des lois communes, hors de l'humanité. Dès lors, quoi d'étonnant s'il exige l'obéissance aveugle et s'il se fait gloire de nous éblouir? Nettement raconte que Victor Hugo répondait aux observations respectueuses d'un ami — c'était à propos des Burgraves : — « J'ai voulu faire quelque chose que vous-même ne pourriez pas comprendre; je vois que j'ai réussi. » Cela est fou; mais J. Janin, par exemple, n'autorisait-il pas cette folie, quand il écrivait : « M. V. Hugo a foi dans luimême; il a foi en nous tous; il croit en nous; nous croyons en lui; il marche et nous le suivons. Après quoi, est-ce à dire que tout ce qu'il verra nous le verrons comme lui? Le dévouement, certes, ne va pas à croire en dépit cle sa propre conviction; mais n'est-ce rien que d'être au pied de la tour, et de savoir au sommet de cette tour une

(i) La Bruyère, De la Société et de la Conversation

rm\. ii'i >

irde au loin, prête à vous dire

enfin ce qu'elle a vu dans un tourbillon de la tei

du ciel et i Selon Hegel, i satisfait de la pro-

. 1 ii liste s'inquiète peu du public, qui

pourvoir lui-même, se mettre l'esprit à la torture

tire comme il lui plaît et comme il peut (2).»

pour le public une insulte pure et simple; mai- se-

I >sil - il n'y in lit en Allemagne et ailleurs

un public devenu incapable de sentir l'insulte et prompt à

d'autant plus qu'il comprend moins? (3) Vinsi

le talent méprise la foule et, par une réaction étrange; la

Foule, qui s'avilit en souffrant d'être méprisée, avilit du

même coup le talent en le poussant à outrance dans la

1. Janin, Littérature dramatique, t. TV, p. 370. (a) Cité par Ch. Lévêque, Le rire dans l'esprit et dans l'art. des Deux-Mondes, t. XLVII, p. 112, ier septemb. [863.) (3) Chez nous aussi, en France, on cite aujourd'hui sans à les blâmer, sinon môme avec une admiration timide, certains artistes de paroles qui arrivent à écrire, « non plus dans le bul de communiquer leurs pensées, mais à la seule fin d'exciter e't d'aviver <'n eux un certain nombre de sensations qu'ils savent inaccessibles au plus grand nombre. Toute la différence entre la littérature contemporaine et celle du wii sièi le réside peut-être en ce point. L'artiste de nos jours, tan! seul et emprisonné dans une sorte de pays de haschich, pai ses rêves d'esthétique, ne s'inquiète plus de la immédiate de son œuvre. 11 ipnore, en composant, quel retentissement ses idées raffinées et ses phrases subtiles ront avoir sur un peuple qu'il considère comme inintelligent "l brutal. 1 H artiste comme Racine, au contraire, avait .' lui. en travaillant, les regards des honnêtes gens de parmi lesquels résidait une tradition de goûl pareille à celle qui lui dictait ses vers, etc. » (P. Bourget, a propos det Goncourt. Nouveaux essais de psychologie contenu poraii (6, 197.) Voilà \in bien bel éloge des habitudes

littéraires du x\u siècle. Traduisez d'ailleurs ces lignes en style un peu moins diplomatique. Ne veulent-elles pas dire qu'autrefois on respectait son public, tandis qu'aujourd'hui on fail fortune à s'en moquer? I"n peu plus bas, le critique appelle cette façon d'écrire « farouche indépendance... belle vertu d'inl I lue Le vieux bon 1 ût dit,

me odî iux, mystification insolente. Mais depuis qu on ptiques, nous ne savons plus être fiers

Page 1