I. art, ayant sa propre raison en lui-même, ne doit pas
omme un moyen. » (G. Flaubert, cité avec éloge
pnr P. Bourget, Rusais de psychologie contemporaine, p. i5g.)
ii Fontaine.
Poui moi. 1,1 question dé talent tranche toul en littéra
ton I" ne sais pas ce qu'on entend par un écrivain moral,
bien i e que i 'esl qu'un auteui qui a du la-
Qu'ainsi raisonnent les tenants de la morale séparée, ce n'est pas merveille, et d'ailleurs cela ne tire pas à co quence. Peu importe que l'art se dérobe à cette morale qui n'est rien. Ce qu'il y a d'étrange et de douloureux, c'est la faiblesse de certains spiritualistes à revendiquer dans l'espèce les droits de la fin dernière; par-dessus tout, c'est la condescendance, disons mieux, le relâchement de quelques chrétiens notoires. Le matérialiste est logique s'il va criant: « L'art pour l'art! » Le spiritualiste éclectique, M. Cousin, par exemple, ou M. Charles Lévêque, nous étonne peu dans ses timidités. C'est le châtiment du naturalisme de soutenir mal la morale naturelle. Un chrétien nous surprend et nous afflige quand il écrit par exemple : « Si l'art ne justifie pas tout, au moins est-il vrai qu'il relève et qu'il ennoblit tout (1). » Quoi, même le vice! même l'impudeur!
Non, certes, qu'on procède par affirmations hardies ou par insinuations timides, on n'a jamais droit de mettre ainsi l'art hors de page. Assurément Tart n'est point la morale, et Quintilien, qui examine si la rhétorique est une vertu, fait sagement, de conclure d'une façon négative. La morale est la science du bien pratique, la règle des actes libres par rapport à la fin dernière; l'art, un système de moyens pour traduire en formes sensibles le beau immatériel. Il y a différence entre les objets immédiats et spécifiques; il y aura différence entre la morale et l'art.
Mais différence n'est point séparation; si l'on nous permet un semblant de jeu de mots, différence n'est point indifférence. Ni l'art ne peut décliner l'autorité de la morale, ni la morale s'arrêter à la frontière de l'art. L'hypothèse est absurde, par quelque endroit qu'on la veuille envisager.
Veut-on descendre au concret, au pratique? Autre n'est pas la conscience de l'artiste, autre celle de l'homme. Laissons au libéralisme à outrance cette distinction désespérée. L'homme répondra des actes du politique et des œuvres de l'artiste : c'est le bon sens.
lent et qu'un auteur qui n'en a pas. Et dès qu'un auteur a du talent, j'estime que tout lui est permis. » (E. Zola, La Brouette, n° 226.)
(1) S. de Sacy, Rapport sur le progrès des lettres, 1868.
Veut-on remonter aux principes, à la théorie? Assuréla morale touche à tout, comme la lin dernière, l. Dieu, « omme l ordre essentiel d sairement \oulu de Dieu. S'imagine-t-on Dieu dispensant rdre une série quelconque d'objets ou d'actes, dire Di u manquant à l'essence des choses et dérogeant .m sens commun? Se iigure-t-on l'activité libre de
iffranchie sur un point spécial de l'obligation de poursuivi** sa Un dernier* : En particulier, se figure-t-on la parole, c'est-à-dire le commerce des âmes entre elles et leur action réciproque, happant à Dieu, à son contrôle et ■■■ son domaine, pour peu qu'elle s'élève à la sphère de l'art? Absurdités palpables. Dès que paraît l'acte libre, le rapport j la fin dernière se montre, et la responsabilité avec ce rapport. La morale est la main même de Dieu, cette main ; . Il «mère appelait si justement inévitable; il n'esl rien où elle n'atteigne, elle ne s'arrête qu'où finit la liberté; elle atteint donc, et elle atteint sans pouvoir lâcher prise, celte belle part de l'activité humaine qui est l'art de la parole. Di( u l'a voulu, cet art, Dieu l'a créé comme tout le reste; impossible d'ailleurs qu'il l'ait voulu et créé pour autre chose que pour la fin de toutes choses. Chrétien ou simple spiritualiste, vous ne le niez pas, mais ne l'oubliez-vous jamais? Qu'est-ce à dire pourtant? Quoi! si peu que l'on
, on convient que dans la pensée, dans l'estime, dans le plan de Dieu, l'art ne peut être qu'étroitement lié à la morale; et cette pensée nécessaire de Dieu, cette estime de Dieu qui mesure tout au juste, ce plan de Dieu qui règle tout au vrai, on se prend, dès qu'on parle littérature, à n'en plu- faire aucun compte! Ne dites donc pas que la parole est indépendante; ne dites pas : l'art pour l'art! C'est dire qu'il est étrange] à Dieu, c'esl dire qu'il esl lui-môme un Mitre Dieu.
Vous excuserons-nous de tant d'insistance? Non vraiment. Si manifesté que soit le principe, nous sommes prompts à le perdre de vue dans la pratique de nos jugements et il fait bon le remettre en pleine évidence. D'ailleurs l'évidence même a son danger. Contenl de l'apercevoir, (>n la salue et l'on passe outre, estimant superflu de l'envisager longuement. Ainsi lui arrive-t-il de ne point nous pénétrer :■ l'égal de ces vérités que la discussion en-
fonce dans l'âme comme un glaive. Sachons donc regarder l'évidence en face; n'estimons point perdu le temps que nous donnons à nous laisser investir et, pour ainsi dire, imprégner de sa lumière.
Qu'il soit d'ailleurs permis de le répeter à l 'encontre de certaines préventions toujours ombrageuses : nous ne confondons rien, nous unissons dans l'ordre ce que le bon sens ne peut refuser d'unir. L'art n'est pas la morale; l'art n'est pas contenu dans la morale, ni la morale dans l'art, comme la partie dans un tout de même nature. Mais de l'un à l'autre, il y a contact inévitable, indispensables relations; et la loi de ces relations naît du fond même des choses. Deux mots les résument : subordination de l'art à la morale, accord et parfois même compénétration des lois morales et des lois artistiques. L'art est soumis à l'intérêt de la fin dernière, et en ce point la soumission ne va pas seulement à l'empêcher de nuire : il faut qu'il serve; la force des choses lui en fait une glorieuse nécessité. Mais la subordination n'est ni un esclavage ni même une gêne. En dépit de tous les sophismes, elle ne le prive jamais des vraies joies esthétiques. Au contraire, elle maintient dans la voie du beau, et il est plus d'un cas où la loi morale, en même temps qu'elle s'impose à lui comme une règle supérieure, se confond avec lui jujsqu'à devenir directement et immédiatement règle artistique. Autant de points à établir.
Subordination de l'art à la morale. — Hypothèse d'un conflit.
— Jusqu'où elle peut se réaliser. — Le beau et le bien sont séparables dans les objet:s. — Dans l'âme, le vrai plaisir esthétique ne peut coexister avec l'impression immorale.
— Objections : l'œuvre immorale et belle tout ensemble; le talent uni au vice. — La loi morale ne contredit jamais la véritable loi artistique. — En certains cas, les deux lois n'en font qu'une de fait.
Avant tout, n'imaginons pas entre l'art et la morale une manière de concordat ou de compromis fondé sur des
riuN.-ii-i s
- Ici, la diplomatie n'a que Faire. ! a elle n'est rien. La loi essentielle
[ue pour commander et non pour obéir ou . puissan la libi rté nu-
ls peul >ir que s'impos ml comme
tire comme mesure supérieure qui gouverne - ni. immédiatem* nt la lin ime li lin dernière domine el mesure ùnsi il- » i t [aire la morale. Admettez l<
hissanl devant les exigent.- artis-
. entrant en composition avec elles : il faudra,
K l'nyp possible, admettre que la fin de
l'art est supérieure ou égale à la fin de la morale, c'est-à
lin suprême de l'homme et do toute créature. En
un mot, l'art e-t un moyen et, connue tel, il relève de la
fin dernier» . de l'ordre essentiel; il y est à tout jamais su-
uné.
M lis on prend frayeur il [uences. Que faire en
cas de conflit? Que faire si l'artisto est mis en demeure de
choisir entre le beau et le bien, entre l'art et la morale i*
La i ponse est simple. Que faire quand un intérêt
moindi s'oppose à l'intérêt suprême, quand il y a lieu de
choisir entre l'agrément et le devoir:' Périssent, en ce cas,
beautés uY la parole littéraire! Périsse l'art qu'il
d'un sacrifice d'honneur ou de décence)
Imet une morale n'a plus droit d'hésiter. Dieu nous
quant à nous, du stérile plaisir d'étonner par l'affir-
d hautaine et de répondre à l'objection par la bra-
M lis en vérité, nos esprits vivent dans une telle
atmosphère d'inconséquence molle et de sceptique noncha-
loir, qu'il leur est bon de sentir quelquefois toute la
comme à un membre engourdi de
sentir le froid de l'acier.
Voilà pourquoi nous devions accepter pour on moment l'un conflit entre l'art et la morale; dès lors, il n \ avait qu'une conclu-ion.
dntenan! jusquïoù l'hypothèse est-elle vraie? Ques-
el pourtant facile, osons-non- croire. Essayons
de la une attention scrupuleuse à ne rien
outrer. De fait, sera-t-on jamais dans le cas de sacrifier à
!, moral <\ur véritable beauté littéi tit-il admettre
que ce qui est malsain pour l'âme puisse être ou produire par lui-même une beauté?
Envisageons d'abord l'influence exercée sur les ['acuités humaines et revenons pour un moment à la loi de hiérarchie naturelle, d'équilibre normal. Il n'est que trop facile à la parole de rompre cet équilibre, de violer cette hiérarchie, et c'est là, nous le savons, compromettre la morale, c'est la combattre, au moins indirectement. Eh bien! veut-on que la beauté puisse être dans celle violation de la constitution essentielle de l'homme? Résultat étrange! On irait donc au beau en allant contre la nature? Non, ce n'est pas au beau qu'on arrive ainsi; c'est à l'extraordinaire, c'est à l'effet. Mais comment raisonner de l'art, si l'on ne commence par distinguer l'effet du beau.
L'effet, c'est ce qui étonne, frappe, saisit, à tort ou à raison, comme portant la marque d'une puissance quelconque. Le beau saisit et élève la nature raisonnable, parce qu'il procède de la puissance ordonnée. Distinction élémentaire, mais facile à perdre de vue même dans les siècles de vie sérieuse. La Bruyère n'a-t-il pas dit de ses contemporains : « Montrez-leur un feu grégeois qui les surprenne ou un éclair qui les éblouisse : ils vous quittent du bon et du beau? » Avouons-nous encore plus enclins que nos pères à cette méprise fâcheuse, à cet oubli d'une distinction à la fois simple et capitale. Fussions-nous restés, Dieu merci, gens de principes élevés et de morale saine, on nous prendra bien des fois à proclamer beau, par une sorte de premier mouvement, tout ce qui nous surprend, tout ce qui, de façon ou d'autre, nous arrache à notre atonie ordinaire. Et cependant un simple effort d'esprit et de volonté romprait le charme, en nous rendant le sens vrai des choses et celui de notre dignité d'hommes. Non, l'effet n'est pas toujours le beau; non, l'effet produit au mépris de la hiérarchie naturelle des facultés, l'effet produit par la rupture même de cette hiérarchie, n'est ni une beauté ni une source de beauté, par cette raison évidente qu'il n'y a pas de beauté contre la nature. De ce chef, la loi morale et l'intérêt esthétique ne pourront jamais se combattre; ils s'accordent bien plutôt et se confondent pratiquement. Eblouir et surmener l'imagination, amollir la sensibilité ou la secouer à outrance : voilà commencer la démoralisa-
l'iUN 1
ilà, du même co i de l'art humain et
tour la beauté véritable. Ici donc, point de.
: s riïi i Eaire ni de regret à voir.
■ n'\ en aura-t-il point ailleurs? L'écrivain d 'imaginât! - sibilité mesurée ne devra-t-il pas en- 6 'interdire, au bénéfic des 'mus, bien des traits, bien inventions, l>ien des peintures? Telle œuvre, qui ne va Ile-même ni à nous affoler, ni à nous violenter, ni à nous alanguir, ne demeure-t-elle pas mauvaise et coupable e que l'auteur, Voltaire ou Béranger par mple, a dédaigné certains sacrifices commandés par la vertu? C'est l'expérience, après tout, et voici reparaître sur ce nouveau terrain la lutte que nous écartions tout à l'heure; voici le beau moral en opposition avec le beau artistique: voici la morale entravant la liberté de l'art; voici, semble-t-il, des beautés bien réelles dont l'artiste se privera s'il veut rester honnête et chrétien. On le voit, nous sommes au cœur de la question.
Si nous ne regardions que l'objet à reproduire, force nous serait de reconnaître en certains cas l'existence d'un conflit d'intérêts et la nécessité d'un sacrifice. Pour tout dire, il n'en pouvail être ainsi à l'origine. Dieu ne se conlit pas, et ce qu'il avait fait beau pour les yeux ne pouvait être funeste à l'âme; le beau physique et le beau moral marchaient d'accord. Le péché a rompu ce bel ordre. Depuis lors, tel objet, sorti beau des mains créatrices, ne peut plus s'offrir aux regards sans inquiéter la conscience, i qu'il ait changé en lui-même et perdu ses grâces nati\ l'âme qui a changé et, du même coup, ses re-
lations avec lui, son influence sur elle. La beauté reste beauté, mais l'âme n'est pas restée droite; par là, certains spectacles sont devenus mauvais, qui demeurent beaux en eux-mêmes; par là, entre le beau physique et. le beau moral, il y a parfois, quant à nous, divorce et rupture; est, ni plus ni moins, une conséquence du péché. Mais "ii aurait gravement tort de n'envisager que l'objet îii. H i'habileté de la reproduction. L'œuvre d'art, l'œuvre littéraire surtout — et nous ne voulons parler que d'elle — enferme dans sa notion complète un 'ment et capital. N'y voyons pas seulement la
traduction plus ou moins réussie d'un objet donné; elle est de plus, immédiatement et par elle-même, une action sur l'âme, étant l'expression contagieuse d'une autre âme Impossible d'ailleurs de considérer cette action ou, si l'on veut, cette aptitude à une action déterminée, comme une conséquence détachée, étrangère à la parole même et à l'art de la parole. Elle en est le complément immédiat, l'objectif caractéristique; elle en fait la puissance intrinsèque, elle en mesure à tout point de vue la réelle valeur; d'où il suit que, dans les préoccupations de l'écrivain, elle doit tenir le premier rang.
Que demandons-nous finalement à l'œuvre d'art? La vive image d'un objet beau en soi? Non. C'est là, pour nous satisfaire, la condition la plus commune, mais non pas même la condition indispensable. Quoi qu'il en soit de l'objet, ce que nous réclamons de l'art, c'est le vrai sentiment, la vraie impression, la vraie jouissance du Oeau. Où donc est le but de l'artiste? où son action glorieuse? où son triomphe? A nous mettre aux yeux une chose belle? Non. Il n'y a là pour lui que le moyen le plus ordinaire, sans plus. Son but, son action glorieuse, son triomphe, c'est de nous mettre dans l'âme la vraie et pure jouissance du beau.
Cette remarque faite, la question du conflit possible entre l'art et Ja morale va prendre sa dernière forme, la seule pratique et importante. Arrivera-t-il jamais que, pour nous éviter une impression immorale, l'écrivain doive nous refuser la vraie impression du beau? Faudra-t-il, une fois ou l'autre, qu'il se prive, et nous avec lui, de la vraie émotion esthétique? L'œuvre habile et puissante mais licencieuse est-elle capable de produire cette émotion-là? Le véritable et naturel plaisir du beau peut-il, à un moment donné, se rencontrer dans l'âme avec un sentiment déshonnête et y subsister en cette compagnie? Nous avions droit de prétendre que là est toute la question pratique. Evidemment ce n'est pas l'art qui peut se plaindre de la morale si, en écartant certaines beautés, elle n'écarte jamais en fait la vraie jouissance qu'on attend de lui.
Eh bien! nous croyons qu'il n'a pas à se plaindre; que, dans aucun cas, la vraie jouissance artistique n'est condamnée par la conscience, parce que, dans aucun cas, cette
l'HIV II :
un sentiment réprouvé.
i ison dous en paraît clain sive.
L'Ami est une et simple, et bien nue ses impressions E sur deà objets différents, contraires même et suffisamment perçus comme tels; bien que, | suite, l'apparence et le langage leur attribuent une certaine complexité; il reste que chacune d'elles est Qnalement sinij . et indivisible i omme l'âme elle-même, et crue
la contradiction proprement dite ne s \ trouve pas Et voici la conclusion nécessaire : devant la beauté mal-aine troublante, immorale pour tout dire, notre impression indivisible le tore h pure el sincère impression du
Suis-je honnête!' Uors, comme un mélange infect altèi •ût d'une liqueur exquise, le sentiment du mal ou simplement du péril moral me gâte et ^ne dénature l'effel propre du beau des objets. Cet effet, cette émotion propre du beau, qu'est-ce autre chose qu'une joie désiul aoble, généreuse? Et le moyen de se Dgurei pareille joie se rencontrant dans le sentiment indivisible avec une convoitise répugnante, avec un trouble qui ne va pas sans honte, c'est-à-dire sans dégoût et sans douleur? Est-il d'ailleur- en mon pouvoir de scinder mon sentiment, de faire abstraction de l'impression mauvaise pour ne plus percevoir que celle de la beauté? Non, pas plus que de diviser m i sensation et d'oublier le mélange infect pour savourer la liqueur infectée.
On peut, il est vrai, faire taire sa conscience; on peut la dépraver comme ses organes et plus vite peut-être; on peut • r d'être honnête en un mot; mais alors même l'impression que donnera la beauté malsaine ne sera plus la pure émotion esthétique. On aura k malheur d'y trouver un plaisir sans dégoût, soit, une jouissance vive, soil enre; mais dans l'état de nature déchue le plaisir ri plus que l'effet le rritérium du beau: mais la jouislonl il est ici question, bien que née peut-être à ion d'un objel beau en lui-même, ne sera plus la vrai u jouissanci du 1"
\in-i. que l'on soit honnête ou non, que la beauté si nraelle révolte ou séduise; de part el d'autre, dans l'impression qu'elle produit, dans ce sentiment double par son
L ART ET LA MOU \l l 70
objet mais un et indivisible en lui-même, l'émotion esthétique, l'influence propre du beau, sera, ou contrariée par
la répulsion, ou dominée par un attrait d'autre nature; de part et d'autre, elle ne sera plus simplement et pratiquement elle-même; de part et d'autre, le mal l'aura dénaturée en s'y mêlant. On pourra la reconnaître encore, tout comme on peut reconnaître dans la mixture la qualité primitive, l'espèce du vin frelaté; mais, ou l'on ne jouira pas, ou ce ne sera plus d'elle que l'on jouira.
Veut-on imaginer un troisième cas? Veut-on supposer la beauté sensuelle ne produisant actuellement dans telle àme ni répulsion vertueuse, ni attraction condamnable? Sans examiner si l'hypothèse est ou non chimérique, nous remarquerons seulement qu'elle sort de la question présente. Pourquoi? Parce que, dans l'hypothèse, la beauté dont il s'agit n'e^t plus actuellement malsaine pour cette âme; d'où il suivrait en rigueur qu'il n'y a pas de sacrifice à faire parce qu'il n'y a pas d'immoralité à craindre. Mais encore une fois la chose est-elle possible? Qu'un artiste se prétende absorbé par le charme esthétique des formes au point de ne plus rien voir ni sentir au delà; encore faudra-t-îl savoir si pareille insensibilité, comme la paix •de certains incrédules, n'accuse pas tout simplement une lente oblitération de la conscience. Quand La Fontaine, au moment de revenir à Dieu, s'étonnait du scandale que faisaient ses Contes, protestant que lui-même n'avait jamais ressenti d'impression fâcheuse en les composant: le Bonhomme prêtait à sourire. Mais enfin accordons en ce genre tout ce qu'on voudra. Outre que le cas, nous l'avons vu, demeure étranger à notre thèse, il ne change rien aux conclusions pratiques. Si peu qu'il connaisse l'homme et la vie, l'artiste singulièrement privilégié, que nous voulons bien admettre sous bénéfice d'inventaire, doit se savoir une rareté, une exception. Que tel spectacle n'ait plus pour lui de péril, que telle de ses imaginations soit personnellement innocente; au moins n'a-t-il aucun droit de les exposer à d'autres yeux.
Raisonnons donc pour le commun de l'humanité et résumons cette discussion, peut-être longue, mais qu'on n'estimera pas superflue. Sans doute, la beauté inhérente aux objets n'est pas détruite en eux pas l'influence malsaine
IN( ii'l s
qu iture viciéi : mais, sous cette influence,
la iu périt dan- l'âme. Donc, si la
il réprom mis spectacles sans en eon-
it intrinsèque, jamais elle n'exige de fait
qui ions pour elle à la véritable émotion es-
Lhétique; puisque, de l'ait, où l'immoralité commence, cette
! notion finit du même coup. Que le sensua-
lisn igné de la nierai.:, c'est justice; mais qu'il ne
couvre point du prétexte d'art ses revendications hon-
teu- - \ : ster chaste, l'art ne perd rien de lui-même.
I de la fin dernière qui l'entrave ou l'amoindrit; c'est le sensualisme qui le dénature, en lui faisant manquer sa fin immédiate et caractéristique, laquelle est de mettre dans l'âme le pur sentiment du beau. Bien que souvent éveillé par les formes sensibles, en fin pte, le plaisir du beau est un plaisir de l'esprit, et le sensualisme noie l'esprit dans la matière comme un flambeau dans la boue.
Plus généralement encore, tout ce qui est immoralité, ma! Ire, n'est ni une beauté en soi-même, ni par
soi-même, une source de beauté.
L'écrivain, en effet, pourrait encore inquiéter la morale en rendant contagieuses d'autres impressions moins immédiatement corruptrices que le sensualisme, mais toujours désordonnées : le mépris, la haine, la vengeance et tout ce qui tient plutôt à l'orgueil. Nous dirons ailleurs comment traiter sans péril, et même avec profit, les vices de l'âme; qu'il nous suffise, pour le moment, d'établir le principe.
Dans toute passion désordonnée, il y a deux éléments : urn- puissance et un abus, de même que, dans toute erreur, il y a des vérités que l'on détourne. Or, de même que la vérité, la puissance garde toujours un reste de sa beauté
- inelle; mais, de part et d'autre, l'abus n'est jamais beau en soi-même; c'est peu dire, il décolore d'autant la puissance et la vérité. Qu'il y ait donc une part de beauté réelle dans la vive peinture des passions, c'est chose évidente et nécessaire; mais cette beauté ne vient pas de leur désordre; mais cette beauté n'est complète en son genre et ne satisfait pleinement, qu'à la condition de profiter en définitive à l'impression de grandeur morale, comme font les ombres aux parties lumineuses d'un tableau.
L ART ET L\ MORALE g
Et voilà tout ensemble de quoi répondre à l'objection
a^c, lart, J œuvre mauvaise ne saurait être belle- or le contraire est un fait. On trouve l'éloquence dans des di cours incendiaires, la grande poésie dans des pièces d'aï leurs condamnables, la puissance et l'intérêt dans de. drames ou des romans licencieux.
Ecartons encore une fois la confusion vulgaire de l'effet çt du beau; c est déjà renvoyer hors de cause la pluparl de nos adversaires. Aux autres nous ferons observer qu* Je faux et le mal absolus sont une pure chimère lk œuvre est fausse et mauvaise, à tout le moins quand l'erreur et le vice y dominent; mais qui la concevrait vicieuse et erronée dans tous ses éléments sans exception? Si coupable qu on se la figure, elle n'est possible qu'à la côndi- - tion de contenir, dans une mesure plus ou moins large le vrai le bien, et par là même le beau; chaos d'ombre et de lumière, amas de nobles ruines et de débris san; forme et sans nom. On entend bien alors que 1 œuvre est belle par ces vestiges de vérité et de vertu; mais qu'elle a perdu de sa beauté possible, dans la proportion rigoureuse du faux et du mal qui la déshonorent. Le vrai, le bien même diminués, même offusqués par ce voisinage, même employés contre nature à servir le vice et le mensonge, gardent toujours, au contact de facultés puissantes, le privilège de nous ravir. Ainsi l'œuvre que j'ai le droit d'appeler mauvaise peut être belle par le vrai et le bien qu'elle garde encore et malgré le faux et le mal qui, d'eux-mêmes, ne vont qu'à l'enlaidir.
Mais quel doit être, à l'égard d'une telle œuvre, mon sentiment définitif? Par aversion du mal qu'elle respire, méconnaîtrai-je les beautés qu'elle présente? Au contraire ^ les beautés reconnues vont-elles atténuer en moi l'aversion du mal? M'efforcerai-je d'oublier le mal, de me le cacher à moi-même, pour ne rien perdre des beautés, pour rester maître de les admirer sans arrière-pensée, à plein cœur? Questions pratiques au premier chef, et de quelle importance pour la santé de l'âme! Selon Joubert, « on doit refuser la science à ceux qui n'ont pas la vertu », et c'est, croyons-nous, trop dire. J. de Maistre a écrit avec plus de vérité : « Refusez les honneurs du génie à celui qui s'en
montri ii ; \ la bonne heure! avouez le talent, le
même, s il y a lieu; ma i~- refusez-lui le meilleur bonneui où il puisse prétendre, l'admiration cordiale, la sympathie confiante, qui se livre à un grand artiste comme à un mattre et à un ami. Ne soyez pas injuste : confessez les m l'œuvn et la puissance de l'auteur. Mais ne
I' mi : loin d'excuser rien, de rien faire oublier, ces mérites si tristement amoindris, cette puisprostituée m mal, rendent, si vous l'entendez bienj l'œuvre plus odieuse et l'auteur plus coupable. Surloul pas d'illusion -volontaire, pas d'effort complaisant pour retrouver, aux dépens de la conscience, de prétendues jouis-
- di goût que le goût lui-même condamnerait. Tenezvous-en plutôt à ce sentiment que nous analysions tout à l'heure, complexe en apparence parce qu'il naît d'objets disparates, mais un en soi, indivisible, et qui ne saurait être agréable, bien loin de là. C'est la répugnance que soulèverait un vin exquis mais gâté par quelque matière infecte; c'est l'horreur indignée que l'on éprouverait à rencontrer des immondices ou une bête hideuse parmi les fraîches fleurs. Mieux encore, c'est un malaise à part, une sorte de rage sainte, comme dit excellemment J. de Maistre, inspirée par le contraste visible entre des dons magnifiques et leur profanation voulue, entre la splendeur native de ce génie et la folie criminelle qui le fait nous avilir en s'avilissant lui-même. Oui, le goût est ici d'accord avec la conscience, et si quelqu'un nous accusait de forcer la note, nous lui demanderions avec un ferme respecl la permission de lui rappeler sa dignité de chrétien ou d'hon-
homme tout simplement.
D'ailleurs, point d'étonnement ni de scandale, si l'on voit le talent marcher séparé de la vertu. Dieu, qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, a départi de même aux uns et aux autres avec une souveraine indiffé- Misons mieux, avec un magnifique dédain, et le talent, 1 1 même n cette petite flamme qu'on nomme le génie i) ». 11 y aura donc des scélérats de grand esprit et des saints d'esprit médiocre, tout comme il y a des scéié-
le mine fière ou gracieuse et des saints de chétif
i Lacordaire,
-extérieur. Mais si l'abus du talent ne le tue pas du premier coup, doutera-t-on qu'il l'amoindrisse et qu'il tende à le détruire? N'est-ce pas de l'histoire, de l'histoire universelle et surtout contemporaine? Voyez nos poètes, par exemple. Mais encore, si l'on veut juger à l'œuvre l'influence du vice •ou de la vertu sur le talent naturel, il faut, en bonne justice, raisonner dans l'hypothèse de deux natures égales et également cultivées. Laquelle saura mettre dans ses œuvres Ja puissance et l'ordre dont l'union fait le beau? Celle où l'habitude vertueuse conserve les facultés dans leur intégrité native et leur équilibre essentiel? Celle dont le vice a usé les puissances ou tout au moins déconcerté l'harmonie? « Supposons l'impossible, disait Quintilien, supposons une égale mesure de talent, d'étude, de savoir dans un homme de bien et dans un méchant homme; qui des deux vaudra mieux comme orateur? Evidemment celui qui vaudra mieux comme homme (i). »
C'est que, entre la règle morale et la règle artistique, il n'y a pas seulement un réel accord, mais, dans bien des ■cas, une réelle compénétration. La règle morale ne domine pas seulement la règle artistique à titre de principe étranger et supérieur; elle ne la fortifie pas seulement comme une puissance amie; en mainte circonstance, elle devient elle-même loi de l'art, en sorte que la conquête du beau est au même prix que la fidélité au bien. Nous en avons déjà vu plus d'un exemple et il ne faut que nous souvenir.
Que veut tout d'abord la saine littérature? Le respect de la hiérarchie des facultés. Mais la morale nous y oblige, elle aussi, au moins indirectement, à titre de précaution et d'hygiène habituelle de l'âme.
Que faut-il pour être naturel? Recevoir des objets une impression exacte. Mais pour cela même, force nous est de dominer, et l'égoïsme qui appesantit l'âme jusqu'à l'empêcher de sentir, et la mobilité excessive, l'impressionna-
(i) « Demus, id quod nullo modo fieri potest, idem ingenii, studii^ doctrinae, pessimo atque optimo viro. Uter melior dicetur orator? Nimirum qui homo quoque melior. » (Quintilien. înst. Orat., VII, i.)
s i PRINC1P] S
s ntir outre mesure ' 'esl de l'art, mails. l. la vertu.
s l'impression exacte, qui garantira l'expression i ssement, le sacrifice de la gloriole toujours prompte à outrer pour éblouir. Art el morale nous - rivent tout d'une voix.
Enfin, quel que soit l'objet, la parole a toujours le doit maintenir l'excellence de l'esprit et son empire sur la matière; il lui faut être spiritualistfe, c'est-à-dire n'user . sible que pour le service de l'esprit. Qui le veut? Le dignité même de notre espèce. Mais ce b m lit et morale tout ensemble, et la même règle de dignité gouverne à la fois tous les modes de l'action humaine.
Telle e>t l'étroite liaison de la k>i morale e1 de la loi littéraire. Ce sont deux fleurs poussée.- sur la même tige; sortent l'une et l'autre des- profondeurs de la nature humaine et par là des profondeurs mêmes de Dieu. Encore is trop dire? Ne faudrail-il pas supposer à une seule et même fleur deux aspects, deux nuances et deux parfum-:1 Ainsi rien n'est incohérent dans l'œuvre divine, l'uni en avoir le bénéfice, il faut l'accepter tout entière, >t en matière d'art la plus grande erreur possible :idre aller au beau par le mépris du bien.
L'art doit à la morale un concours direct ou indirect, mais positif. — Pas de milieu pratique entre iiuire et servir, directement ou indirectement. — Preuve tirée des impressions communiquées. — Objection. — Preuve tirée de l'action exercée sur les facultés.
Nous avons vu la loi morale d'accord a-vec la loi artistique, parfois même s'identifiant avec elle. Revenons un moment à l'idée de subordination.
Ile purement oégative? Ne ra-t-elle qu'à obliger