‹ Théorie des belles-lettresChapitre 28 sur 112 · I. \UT ET LA M0U.VLK · texte numérisé non relu

I. \UT ET LA M0U.VLK

l'art de n'offenser point la morale? Ne lui impose-t-elle pas en outre le devoir de la servir?

Pour le bon sens chrétien ou simplement spiritualiste, la réponse ne fait pas de doute. L'art est fin dernière ou moyen: et comment imaginer pour lui, comment imaginer pour chose au monde, une situation mitoyenne entre ces deux termes? S'il est fin dernière, il échappe à toute subordination négative ou positive, il est Dieu. S'il est moyen, la condition du moyen est de servir, et l'art ne pourra pas s'y soustraire. Encore une fois, Dieu l'a voulu, Dieu l'a créé. Il n'a pu le créer nuisible; veut-on qu'il l'ait créé inutile, inutile au dessein unique, étranger au plan général de la création? *\ous l'avons dit : poser la question, c'est la résoudre.

Qu'on veuille bien le remarquer : ce n'est pas là un a priori téméraire et qui ait chance de soutenir mal l'épreuve des applications. Il suit inévitablement de l'existence et de la notion même de la morale. Contestez-le la morale disparaît, avec l'idée d'une fin dernière et unique où tout' concourt et qui ne se rapporte à rien de supérieur. Dussions-nous trouver quelque embarras de détail, fùt-il difficile de voir tout d'abord de quelle, manière et dans quelle mesure telle ou telle œuvre d'art peut servir positivement la morale; que prouverait l'embarras, la difficulté? Ce que prouve, contre un principe nécessaire, l'objection demeurée sans réponse : notre faiblesse et rien de plus.

Mais l'embarras est-il sérieux, la difficulté réelle? Nous osons croire que non. Le bon sens est en possession du principe : commençons de descendre au détail.

Nous demandions plus haut si, devant la morale, l'art ne se pourrait pas contenter d'une neutralité respectueuse. En logique aussi bien qu'en pratique, la question n'a de sens que si pareille neutralité est possible. Si elle est une pure chimère; si, pour l'écrivain, il n'y a point de milieu entre blesser la morale et la servir de façon ou d'autre; qu'il s'applique seulement à ne la blesser pas, et il l'aura servie sans même y prendre garde. A la vérité, mieux vaudrait mettre sa volonté réfléchie d'accord avec la force des choses; mieux vaudrait savoir et vouloir le bien qu'il fait par cela seul qu'il ne fait pas de mal. Prenant conscience •de son rôle, il en aurait tout l'honneur et tout le mérite.

Mire à lui personnelle. Le nôtre n'est pas, au

de lui prêcher cette intention réflexe

et formelle d'un bien positif à produire. Examinons si

.\re elle-nu m-, l'oeuvre littéraire, peut jamais s'établir lil dans une position mitoyenne entre le malheur de nuire à l'âme et l'avantage de lui profiter, n'étant dès lors ni moyen ni obstacle, ni ennemie ni auxiliaire, sans action d'aucune sorte en bien comme en mal.

Or nous tenons le contraire pour certain. Ce livre, ce drame, ce conte, cette bluette poétique, cette page légère ou sérieuse, en un mot, ce morceau quelconque de littérature, sera toujours, de soi, plus ou moins directement et immédiatement, utile ou nuisible à l'élévation de l'âme, en accord ou en opposition avec l'intérêt de la fin dernière, moral ou immoral dans son influence. Il se peut que cette proposition étonne; mettons-la donc dans tout son jour.

Il est hors de doute que l'écrivain a manqué le but, qui n'a point proauit une action sur l'âme du lecteur. Si jamais pareille disgrâce lui est advenue, on a dit justement que son œuvre était insignifiante, avortée, nulle. Il n'a pas même été sifflé, •

Non ! pas même sifflé : ce fut la chute morne

De l'ennuyeux parfait devant l'ennui sans borne (0-

Tant il est vrai que le moins où puisse prétendre l'écrivain, c'est d'agir sur l'âme, d'y exercer, dans un sens ou dans un autre, des mouvements tout d'abord indélibérés, qui sont les impressions premières, mais qui tendent à devenir délibérés, parce qu'ils sollicitent nécessairement la volonté de les admettre et de s'y laisser conduire.

L'action de l'auteur aboutit donc, en dernière analyse, à produire dans mon âme, par le moyen des impressions qu'elle y jette, des mouvements volontaires, délib' libres. Je lis votre roman, votre tragédie, votre discours, votre satire. Je traverse sous votre conduite les sentiments les plus divers : amour, haine, pitié, admiration, terreur, intérêt, gaieté, que sais-je? Et ces sentiments ne s'arrêtent

(i) L. Veuillot, Satires.

pas à la partie inférieure de mon àme; ils s'efforcent de se faire admettre par ma libre volonté et de l'entraîner à leur suite. C'est évident.

Mais vous qui en êtes cause, vous en êtes donc aussi responsable. Et si aucun mouvement de ma libre volonté n'est indifférent à ma valeur morale; si tous mes actes, à les considérer individuellement et dans leur réalité pratique, ont une relation nécessaire avec ma fin suprême, c'est-à-dire avec la loi de ma vie; comment seraient étrangères à cette fin, à cette loi, comment seraient indifférentes à la morale, les impressions par où mes actes ont commencé? Mes déterminations ne vous sont-elles pas, dans cette hypothèse, imputées pour votre part, comme elles le doivent être à qui les a provoquées, conseillées, autorisées?

Or l'hypothèse est véritable. La plus saine philosophie n'admet point qu'un acte délibéré se dérobe pratiquement à la responsabilité morale. Toute détermination librement posée en fait est bonne ou mauvaise, sans milieu possible. Donc me provoquer par l'impression à une détermination quelconque, c'est me provoquer, sans milieu possible, ou au bien ou au mal. Agir sur mon âme, c'est agir en bien ou en mal : alternative rigoureuse, à laquelle tous les prétextes d'art, toutes les considérations d'esthétique ne nous peuvent soustraire.

Mais la parole, dira-t-on, peut n'apporter à l'âme que des objets indifférents par eux-mêmes. Si le lecteur part de là pour arriver à des mouvements intérieurs bons ou mauvais, c'est affaire à lui; le bien ou le mal sortent de ses dispositions personnelles et de sa libre volonté; ils n'étaient point, même en germe, dans ce conte badin, par exemple, dans cette description anodine, dans ce jeu d'esprit où la plume s'est abandonnée. Honni soit qui mal y pense! Au fond, il n'y avait là ni bien ni mal.

Si vraiment, il y avait l'un ou l'autre. Sans doute l'influence morale, la bonne surtout, est moins immédiate, et partant moins saisissable, dans les œuvres légères et qui semblent de pur divertissement; mais elle y est possible encore, mais elle s'y trouve dès que la mauvaise n'y est pas, et dès lors elle doit s'y trouver toujours. Entendons-le et rappelons avec insistance une vérité de fait indispen-

^s PRINCIP1 -

Litudi d> nos jugements. Non. cette page, que i ih.ii> i ulemi ni l'image plus ou

d'un objet quelconque; elle esl .

nature, un appel de son .une à la nôtre; elle l'une émotion ressentie à propos de l'objet, inhi comme incorporée à l'expression de l'objet,

d'ailleurs jal pandre, à ce point que l'écrivain

itre but immédiat en nous présentant l'objet, ir tous les arts, el Topffer a raison, maire point» li paradoxe, quand il avance que le tre ne reproduit nullemenl les choses, mais le sentimi ni qu'elfes lui inspirent i i. Cria est encore plus vrai i q littérature, parce que, comme l'avoue, avec une sagacité quclqui j eu timide, un critique de grand talent mais «le principes quelquefois incertains, la littérature esl le pins immédiatement psychologique de tous les arts tant

celui qui nous transmet le plus promptement-e! le plus complètement l'Ame de l'auteur. Que le thème dont nous entretient la parole n'intéresse la morale en aucun sens non- l'admettons pour certains cas. Mais ne voir que cela, mesurer toute la moralité de l'œuvre sérieuse ou badine aux choses dont on > parle et au bonheur plus ou moins grand de l'expression, c'est oublier une donnée de problème, voire la principale, ces impressions toutes faites que l'-œuvre nous apporte, armées de toute la puissance communicative, séduisante, contagieuse, que peut y mettre le talent. Or, que ces impressions, qui tendeur à se taire adopter par nous, puissent jamais être sans aucune portée morale, directe ou indirecte, prochaine ou lointaine, immédiate ou médiate : voilà une hypothèse que nous aurions peine à mettre d'accord avec l'expérience et le sens commun.

Veut-on encore transporter la question sur un autre terrain et l'envisager d'un autre point de vue? Supposez l'objel de la parole indifférent, ce qui est fort possible, supposez même indifférentes, ce qui n'esl pas, les impres-

tiflexions el menus propos d'un [icialrc genevois. Li-

I \ I V [inxsim. f

et, Etudes littéraires sur le dix-neuvième siècle. V 11

L ART ET LA M0HAL1 gq

sions que la parole respire el veut transmettre; il res moins ceci. Elle met en action toutes nos puissances I; pecte-t-elle, en le faisant, leur ordre essentiel, ou va-t-elle a ïe rompre? C'est l'un ou l'autre assurément Si elle le rompt, elle dessert indirectement la morale; si elle pecte, si elle provoque toutes nos facultés à un exercice normal et légitime; en augmentant ainsi leur perfection native, elle sert la morale d'une façon indirecte mais réelle et cela nous suffit. Nous n'en sommes plus à l'apprendre ■ l'excès habituel d'imagination ou de sentiment est pour la rigueur de l'âme un régime déplorable. Imaginons que \otre-Dame de Paris soit, par la donnée et les peintures, un roman honnête et non pas immonde; le style seul, ce style outré violent, fiévreux, en ferait encore une lecture malsaine. Otons de Jocelyn — mais ne serait-ce pas le détruire? — le rêve sensuel étalé' aux yeux ou circulant à fleur des choses: il y aura encore telle description dont l'opulence exagérée, éblouissante, ramènera vite la mollesse et le péril. Voici, au contraire, le conte le plus badin, voici la page la moins grave d'allure. Affine-t-elle en nous le bon sens droit et joyeux? Elle prépare du moins aux vertus qu'elle ne nous prêche pas, un auxiliaire de valeur fort appréciable. Respecte-t-elle, développe-t-elle en nous l'ordre normal des activités de l'âme? En perfectionnant notre nature, elle ne saurait être absolument inutile à cet ordre supérieur, à cet ordre moral, où elle ne nous introduit pas encore, mais où elle nous rend plus aptes à monter.

Ainsi, que l'on considère les impressions communiquées par toute parole; que l'on regarde seulement son action nécessairement favorable ou contraire à la hiérarchie des facultés humaines; il faut bien qu'au total et à des degrés infiniment inégaux, elle serve ou desserve l'intérêt de la moralité, de la fin dernière. Entre ces deux influences possibles, l'abstention est une utopie, la neutralité une chimère. Ecrivain, faites-vous honneur de concourir sciemment à l'élévation des âmes; mais si vous avez le tort de n'y pas prétendre, au moins respectez la morale; vous la •seconderez sans y prendre garde et vous atteindrez de façon ou d'autre où vous ne visiez pas.

l'HIV IPES

I détails. La parole a trois moyens pour servir la

morale : la leçon, — la thèse, — l'impression. - Par l'im-

ssion au inoins, on peut toujours servir la morale. —

nière obligation pratique de l'écrivain : élever l'âme par

1 idmifâtion, — ou l'épurer par le bon sens. — Vraie si-

luation de l'écrivain par rapport à la loi.

Comme il arrive à toute doctrine vraie, celle-ci va toujours s éclaircissant et se confirmant à mesure qu'on descend à l'application, au détail, au pratique.

Des théoriciens spiritualistes ont nié que l'art, que la parole littéraire doive à la morale un concours positif Dans sa huitième leçon sur le Vrai, le Beau et le Bien, Cousin se montre singulièrement préoccupé d'assurer à l'art celte neutralité respectueuse que nous repoussons. Volontiers nous dirions avec le philosophe écclectique : « L'art produit le perfectionnement de l'âme, mais il le produit indirectement. » Mais comment admettre et par où justifier ce qui suit? « L'art... est à son tour un pouvoir indépendant, il ne relève que de lui-même, il s'associe naturellement à tout ce qui agrandit l'âme, mais il n'est pas plus au service de la moral* el de la religion, que la religion et la morale ne sont au service de la politique. Non, le bien, le saint, le beau, ne servent qu'à eux-mêmes. Il [..ut comprendre et aimer la morale pour la morale, la religion pour la religion, l'art pour l'art. » Etranges paroles Minent tristes, car, à les prendre en rigueur, elles font ! arl une idole. Pourquoi tant craindre de le voir au service de la morale, de la fin dernière, de Dieu?

dnte se montre, moins accusée mais visible encon chea un autre philosophe de mérite, Vi. Charles I Faire de l'art l'auxiliaire de la morale et seu-

lemenl cela, ce serait réduire de beaucoup son domaine. »

Et pourquoi, je vous prie? Car enfin, si l'on entend d'une façon juste et large le rôle d'auxiliaire que l'on prétend faire à l'art, rien n'échappe à son domaine, de ce qui peut élever et perfectionner l'âme, rien de ce qui est grand et beau. Or, il est manifeste que l'auteur ne revendique pas autre chose. « Parmi les œuvres d'art, poursuit-il celles-là seules intéressent directement la morale et la peuvent efficacement servir, qui représentent des actes de vertu et de dévouement (i). » D'où il conclut que l'art négligera, pour satisfaire à nos théories, et la beauté purement intellectuelle, et la beauté purement sensible, et \es beautés physiques. Sans nous attarder aux détails, observons que les actes de vertu et de dévouement, représentés par l'artiste, sont peut-être les seules œuvres d'art qui intéres-ent directement la morale, mais non pas certes les seules qui la puissent efficacement servir.

Au fond, il semble que les deux philosophes n'aient pas assez nettement vu de combien de ressources dispose l'art littéraire pour l'accomplissement de sa noble tâche. Essayons, quant à nous, d'en prendre une idée plus complète. Ce sera, du même coup, achever d'affermir le principe. En voyant que, sous une forme ou sous une autre, la parole peut toujours servir au bien, nous entendrons mieux comment rien ne la saurait dispenser du mandat positif que Dieu lui impose.

Or elle a, pour élever les âmes, trois moyens de valeur inégale : la leçon, la thèse, l'impression.

La leçon, ou prédication directe du bien, est, à coup sûr, le plus haut emploi de la parole. Mais rien ne vaut hors de sa place, et la leçon directe ne trouve point sa place partout. Ajoutons que la leçon directe effarouche trop souvent. Hélas! ni l'amour-propre n'aime à se sentir régenté, ni les chères faiblesses de l'âme à se voir trop franchement poursuivies. Un jour Saint-Amant, le joyeux bohème, s'étonna d'être à demi converti par la lecture de l'Imitation de Jésus-Christ dans la traduction de Corneille. Il écrivit au traducteur des stances remarquables à plus d'un égard, mais où il inséra ce malencontreux conseil :

(i) La Science du Beau. 3e partie, chap. i.

IMUNt III S

• la chaire el trompanl le démon [u'en l.i "H trouve le sermon.

ssa | is guider par cette ferveur de néophyti t bien lui en pril (i Non, ce a'esl point là le r61e tendons imposej à l'art. Qu'il prêche, qu'il •i heure et selon le besoin. Partout ailleurs, il peut encore servir la morale, et plus effica Haut peut-être, sans - poser en pédagogue et sans montrer la férule.

semple, en dehors de toute leçon proprement dite, 1 ncitation directe à la vertu, l'écrivain agit sur

I'jiii, par les vérités générales qui rosortent de l'ensemble onstituenl la thèse de l'ouvrage. Vérités que if fabu liste énonce el souligne. — c'esl la moralité de l'apologue; — mais que le conteur, le romancier, le dramaturge restent maîtres d'exprimer ou d'insinuer en les abandonnant i logique de chacun. La thèse du Cid se lit dans la même :

L'amoui n'esl qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

Celle d'Andromaque esl sous-entendue; mais Pyrrhus, Hermione, Oreste, nous disenl assez haut, par leurs souffrnnres morales, que les passions font autant de victimes que d'i S( laves. Le fatalisme des mêmes passions est la reonclusipn que nous emportons de Phèdre, et

(i) Chose étrange, il était réservé nu dix-huitième siècle d'érigei le théâtre en chaire. Alors,

y,,-, . Sophocle en : 'raie

su: ;u\ sanglante i morale.

voici venir la comédie philosophique H larmoyante, le rlrain. .. intentions el a théories, où l'auteur

en dépit du Bout, du plaisant au bouffon, El marie une f ermon.

(i ,n bebi ■ Le ii ' Huitième siècle.)

le époque, où le théâtre prêche, alors quC la chaire plu- prê< hei '.

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