DE L ABSOLU EN LITTERATURE IOJ
auteurs des premiers chefs-d'œuvre, dessinées enfin avec plus ou moins d'exactitude par les critiques, d'après ces puissants explorateurs.
Non, les règles, les véritables règles ne valent point par l'autorité personnelle des législateurs littéraires. Ou plutôt c'est là un titre excessif. Le législateur ne crée pas le droit, à proprement parler; mais en même temps qu'il le définit, il impose ses définitions par un acte de volonté souveraine. Rien de semblable en littérature. Le théoricien, le critique, le précepteur littéraire n'est qu'une intelligence qui constate; encore nous laisse-t-il libres de vérifier. Non, les règles ne sortent point tout armées du cerveau de quelques Aristarques. Ceux qu'on nomme ainsi n'ont sur nos jugements qu'une autorité de troisième ordre. Au-dessus d'eux nous mettons les modèles, les maîtres, les créateurs; au-dessus des créateurs, l'éternelle nature dont ils sont les plus fidèles interprètes. Et si les théoriciens ont quelque gloire, elle est tout entière dans leur sagacité à dérober aux maîtres le secret de leurs chefs-d'œuvre, à la nature celui de ses exigences. Ils les constatent, ces exigences, ils les développent, ils les codifient, mais ils ne les créent pas plus que le législateur ne crée la justice et le droit. Pourquoi ne les en croirionsnous pas eux-mêmes? « Il est bien permis, dit Aristote, de reconnaître — ou de réduire en théorie — les causes du succès que certains orateurs obtiennent, soit par méthode, soit par talent naturel; or cette reconnaissance, tout le monde avouera qu'elle est l'œuvre de l'art (i). » Aux yeux de Cicéron, la rhétorique est une pure et simple observation des procédés qui font l'efficace de la parole. « Observatio quœdam est, ut ipse dixi, earum quœ in dicendo valent (2). » Voilà bien les règles d'après leurs illustres organes : la nature observée, les chefs-d'œuvre analysés, rien de plus. Ainsi l'entendait le père putatif ou réel du romantisme : « Les genres et les règles ne sont point arbitraires, écrivait Chateaubriand, mais ils sont nés de la nature même (3). »
(1) Rhétorique, I, 1.
(2) De Oratore, II, 67.
(3) Essai sur la littérature anglaise.
PRINGXPBS
f.iit leur valeur, mais encore c'esl ce qui ; i i leur universalité. Qu'est-i e, après
tout, | seules où nous voulions
Pas autre chose que les formules des pro
satisfaire aux exigences de la i . jiiiuii nature humaine. Or, une fois conçue par
Dieu d'un être d< saurait changi r : d'où il suii
que, malgré i Qts l surfa la nature humaine
est. dans son fond, toujours et partout la même, Donc :rs et partout, mêmes exigences, mêmes procédés pour \ satisfaire, mêmes formules pour traduire ces prodonc toujours et partout, mêmes règles. La conséquence est rigoureuse, et avant de laisser venir l'objection de fait, il importe de nous bien affermir dans la possession du principe, de la vérité, du droit.
En droit, il n'y a qu'un goût. — Jusqu'où peut aller la certitude, l'unité. — Principe : tout ce qui intéresse la droiture de l'âme est certain. — Deux ordres de certitude : vérités premières ou de nature; premières conséquences logiques de ces vérités. — Au delà, double barrière insuffisance des logiciens, incompétence de la logique même. — Nuan sentiment qui échappenl s l'analyse. — l><'u\
éléments dans le beau, l'un défini, l'autre indéfini. — Importance des certitudes qui restenl et font l'unité du bon . ùl.
srtitude immuable des vraies lois littéraires appelle comme une conséquence nécessaire la certitude immuable du goût.
I goût, c'est, dans l'individu, le sens délicat du vrai,
du juste, du beau, du touchant : non pas faculté séparée,
e complexe, fleur et fruit de toutes les fa-
ippliquées en concours et en ordre à juger les choses
LE GOUT, CKHTITt DE, I Mil'. IO7
fc l'art. Considéré dans la foule, c'est la direction générale des appréciations portées en matière d'art en un temps ou un lieu déterminés : goût français, espagnol ou allemand, goût de ce siècle ou de cet autre. Dans ces deux ions, le rôle du goût est de juger, de juger, en littérature par exemple, si l'action de telle parole est puissante et ordonnée.
Mais d'après quoi juger? D'après les vraies lois de l'art, v.tus aucun cloute, entendez d'après la natun de l'homme et celle des choses. Base certaine; donc les jugements du vrai goût doivent être certains comme elle-même, sans jamais vaciller au gré de l'impression, de la fantaisie, de l'humeur. Base toujours une; donc, à parler rigoureusement, le goût est nécessairement un, en droit du moins. Que des goûts et des couleurs on ne dispute point, ce peut être charité, courtoisie ou politique, mais rien de plus. Chacun son goût, dit-on. Passe pour le fait; mais l'ériger en droit universel, mais admettre que chacun est toujours bien fondé à demeurer dans son goût propre, c'est faire acte de scepticisme, c'est nier le vrai en matière d'art ou tout au moins en désespérer. Tous les brillants de l'esprit sont incapables de pallier cette faiblesse, comme tous les semblants de bonhomie pratique ou d'aimable tolérance. Conclure de la sorte une discussion d'art, c'est humilier trop fort, ou la vérité que Dieu a mise au fond de toutes choses, ou la puissance qu'il nous a donnée pour y atteindre; ce n'est ni raisonnable ni fier.
Mais nous-mêmes sommes-nous assez modeste? Nos prétentions n'ont-elles rien de téméraire et de despotique:1 En dépit de nos protestations antérieures, ne revenons-nous pas à rêver on ne sait quel art géométrique, sans spontanéité ni souplesse, un art soumis aux purs calculs d'intelligence, appréciable en chiffres, mesurable à la règle et au cordeau? Qu'on nous pardonne ces redites. Les sophismes de la fantaisie indépendante sont étrangement tenaces, et plus encore le préjugé favorable qu'elle a su mettre dans un certain nombre de bons esprits. Pour tout dire, l'opinion du siècle est libérale en art comme dans le reste, et l'idée d'un bon goût universel, intransigeant, obligatoire, n'est pas assurément pour lui plaire. Ici donc ou jamais, nous sommes tenu à la précision, à l'exactitude la plus
l'HIM III S
entière, et du reste, la question étant capitale, on nous ra plutôt gn de la traiter avec quelque ampleur. ls sont donc les points où nous ne permettons pas au bon goût d'être variable? Quelles sont, à notre avis, les certitudes littéraires qui feront loi pour toutes les intelliaiment saines, vraiment humaines, sans distinctiou d'époque ou de lieu natal? On n'en attend pas sans doute la li>t. complète»; posons du moins les principes qui iraient à la dresser. Par avance nous otimons certain et invariable en littérature tout ce qui intéresse de près la droiture de l'âme et, pour ainsi parler, sa santé morale. Encore un a priori, dira-t-on. Soit, mais il n'est pas contestable, car il ressort du fait de la Providence. Dieu a livré le monde à la discussion des hommes et il ne les empêche pas de s'égarer sur - choses quand ils ont le malheur de le vouloir. Mais où les grands intérêts de l'âme sont engagés, où la vérité devient nécessaire, il n'a pu laisser la vérité introuvable, la certitude impossible à la réflexion de bonne foi. Comme la nature humaine sortie de ses mains, le bon sens, la morale et la logique sont de tous les lieux et de tous les temps; or c'est déjà beaucoup pour l'unité du vrai goût littéraire.
\ litre, nous tenons pour règles uni\< rselles, absoles lois premières que nous avons jusqu'ici dévelop- Puissance et ordre, concours de toutes les facultés dans la formation de la parole; mais surtout respect de leur hiérarchie essentielle, proportion de leur déploiement à la nature et à la valeur de l'objet; la fin dernière de toute activité libre, dominant, sans la restreindre, la fin immédiate et spécifique de l'art; la morale toujours inviolable, mais d'ailleurs ne faisant jamais tort à la vraie jouissance artistique, mais nécessairement servie dès là qu'elle n'est pas attaquée : voilà qui est immédiatement fondé sur la nature de l'homme et des choses; voilà qui ne peut changer avec les climats ou les siècles; voilà qui est vrai un»- fois pour toutes et pour tout le monde et à jamais. Il est donc naturel et nécessaire que, sur ces pointslà, lr- goût légitime soit un, d'une unité bien réelle et inflexible.
\ quoi bon rappeler d'ailleurs combien elle reste