‹ Théorie des belles-lettresChapitre 32 sur 112 · LE GOUT, CERTITUDE, UNITÉ IOQ · texte numérisé non relu

LE GOUT, CERTITUDE, UNITÉ IOQ

accommodantq et généreuse, quels larges espaces elle laisse ouverts à l'originalité personnelle ou nationale? Les mœurs doivent toujours être inviolées; mais là où elles se conservent plus pures et plus rudes, la parole peut se faire plus chastement hardie. L'équilibre des facultés doit partout rester sauf; mais, sans tomber dans la déraison, il est permis à un homme ou à un peuple d'avoir l'imagination plus riante, plus forte, plus sombre. Isaïe, Eschyle, Dante sont plus colorés que Sophocle et que Racine; et cependant nous les reconnaissons tous pour modèles, parce que tous se tiennent dans la vraie limite humaine. Victor Hugo en sort trop souvent, et alors, pour tous les gens sensés du monde, il cesse d'être un des leurs.

Le fond de nature, le bon sens, la morale ne varient pas suivant les latitudes et les dates; mais la logique non plus. De là, un second ordre de certitudes littéraires, de règles fixes pour le goût. Ce sont les conséquences directes, élémentaires, rigoureuses, que le raisonnement tire des vérités premières énoncées plus haut; ce sont les résultats indéniables d'une analyse un peu moins sommaire de la nature et de ses exigences. Qui les conteste met en doute la logique ou le bon sens et la nature même. Qui les force ou les détourne va droit au pédantisme et à l'arbitraire; c'est un rhéteur, au sens fâcheux du mot. Qui les déduit en toute mesure et probité, qui cherche même à les étendre sans les outrer Jamais, celui-là n'est pas le tyran du goût et de la littérature, il en est plutôt l'utile serviteur. Ainsi le bon sens commande la proportion de la parole aux objets; la logique en conclut à certaine distinction et séparation morale entre les genres littéraires; mais elle n'imposera jamais de l'un à l'autre ce séparatisme pharisaïque si cher aux prétendus classiques du siècle dernier. Ainsi encore le bon sens et la morale interdisent de violenter l'âme par une succession brusque d'émotions trop disparates, et la logique y voit la condamnation du drame romantique, fondé avant tout sur le mélange de la comédie pure et de la pure tragédie. Mais quelle logique de bon aloi tirera jamais de la nature de l'âme ou des choses ces unités rigoureuses de temps et de lieu dont l'histoire, en France, pourrait être si piquante, ou encore la nécessité des cinq actes, passée en loi sur l'autorité d'Horace, lequel

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- dans le tnémi sens que nous? (i)

:', L'abus d'an bien ne détruit pas le bieji

lui-ni'' v . in de littérature de raisonner

.'t outi i Eaux "ii, chose plus Eacile, de ne pas rai-

lu bout, le raisonnement D'en est pas moins, en

plus d'un cas, possible <■[ valable. 11 n'en existe pas moins

une laine, vigoureuse à ta Eois et circonspecte,

ment appuyée sur Les données premières de nature

, -.m-, laite pour devenir, en bien des questions

d'imj . une seconde base d'évidence littéraire on

ml jçritérium du goût universel!

M is où l'étendre, cette évidence logique? A tous les

d'art? Ci sérail chimère. Jusqu'à une limite

- . définissable, mathématique.9 Chimère encore. In-

diquons au moins en Irait tux a qui, tôt ou tard,

l'obligera de s'arrêter, de» inl quelle nature d'obstacles

uniront nécessairement et la certitude Littéraire et l'unité

lût.

i \ défaut d'une thèse qui sciait hors de sa place, un mot d'éclaircissement peut avoir son prix, 11 nous parait chimérique de préconiser l'unité de temps et de lieu autrement omme dépendances de l'unité d'action et dans la proportion où les commande cette unité, seule directement voulue par la nature. Cela nous met bien loin des douze ou vingt-quatre bernes, jadis imposées, et de l'appartemenl uniii le drame croyait devoir s'emprisonner pour être plus it. Quant aux cinq actes, il est peut-être plus impossible encore de trouver raison ou prétexte à l'appui «le ce chiffre, ci 71 y a, cnoyons-nous, quelque irrévérence à mettre ; !,■ d'Horace une prescription si complètement aibitrairc. I" tait, i Rome comme dans Athènes, la représenn théâtrale .se continuait d'un bout à l'autre, (sans entr'actes, sans interruption réelle de l'illusion', au lieu que, chez nous, les actes sont divisés par des périodes de repos on le spectateui est complètement rendu à lui-même prol n le riche en conséquences à notre avis très heureuses, mai- étrangement oubliée par les théoriciens dramatiques tl en résulte au moins certainement que l'acte I des rhéteurs anciens n'est pas le notre, ci tort blement qu'Horace le donne comme uni mesure tradiJ tiônnelle de longueur. \ prendre I oitrement, on

, ip i e e une Pi/, n iciie trop peu justifiable.

LF GOUT, CEKT1TUDE, UNITÉ j | |

En fait, pour un bon nombre, l'évidence s'arrête 1>< m coup trop vite, et par leur faute. C'est docilité un peu moutonnière aux jugements tout faits; c'est routine volontiers déguisée en modestie, en respect des autorités reconnues; c'est inadvertance et précipitation; c'est, pour tran cher le mot, faiblesse et paresse d'esprit. Combien verraiton crouler d'aphorismes passés en axiomes ou de traditions réputées çà et là indiscutables; inversement, combien de nuages dissipés, combien de doutes résolus, si les g . capables et curieux avaient toujours la force de juger par eux-mêmes et de parler comme ils jugent!

En voici d'autres pour qui l'autorité ou l'opinion ne sont pas le dernier mot de la critique. Ceux-là discutent, ils raisonnent, ils sont habiles et le courage d'esprit ne leur manque pas. Du moins leur sagacité, leur puissance personnelles ont des bornes. En outre, l'évidence littéraire, qui s'impose au sens droit, réside surtout dans les lois premières et dans leurs conséquences plus immédiates. Un principe, si lumineux qu'on Je suppose, n'éclaire point du premier coup jusqu'à ses plus lointaines conclusions. Dans le long circuit de déductions où nous engage notre mode humain de connaissance, les objets pâlissent à mesure que nous nous éloignons de la lumière centrale. Il devient facile de s'égarer; dès lors est-ce merveille qu'on se sépare? Ainsi de bons esprits peuvent ne point tomber d'accord sur une question de détail.

Mettons deux connaisseurs devant un même tableau. L'un critique un trait de dessin, un jeu de lumière: l'autre l'approuve, il l'admire peut-être. Une discussion s'engage, où ni l'un ni l'autre n'arrive a convaincre son adversaire, et, en fin de compte, chacun garde son sentiment. Sont-ils encore gens de goût l'un et l'autre? Pourquoi non? A propos d'un détail minime et à grande distance des principes, il se peut que le vrai ne s'impose plus. Aussi la qualité d'homme de goût est-elle chose d'appréciation morale, n'impliquant ni l'infaillibilité absolue ni même la puissance de démontrer pour autrui tout ce qu'on voit justement pour soi-même. Cependant nos connaisseurs ont-ils raison tous deux? C'est bien difficile. Quand, sur un point précis et concret, le litige aboutit à deux propositions contradictoires, le moyen d'admettre que ces propo-

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sitiOns aient môme valeur? Donc l'un îles juges se trompé et l'autre a raison; mais il porte, lui aussi, sa part de l'infirmité humaine, puisqu'il ne peut justifier invinciblement ïa louange ou son blâme; au demeurant, gens distingués

l'un et l'autre, gens de bon goût et de bon conseil.

: pie vous semble un peu trop prolongée; moi, d'avis contraire; mais sans arguments dé-

poui mettre à néant votre critique, non plus que vous pour me la faire accepter. Quiltons-nous bons amis et ne cessons pas de nous estimer mutuellement bons juges. Il n'en irait plus de même si nous étions divisés sur un pioblèmc moins délicat, sur la vraisemblance d'une situation d'ensemble, sur la vérité d'un caractère, sur l'impression saine ou malsaine qui se dégage d'une œuvre, sur les qualités d'âme qu'y montre l'auteur. Questions de bon sens et d'expérience humaine, où toutes les intelligences saines et réfléchies tomberaient d'accord. Dan^ le cas présent, l'honneur est sauf des deux parts. Je me trompe cependant et vous ne savez pas me convaincre, ce qui, rigoureusement parlant, met en défaut notre logique à tous deux, et même la perfection de notre goût. Mais il y a gros à parier, et la modestie nous oblige de croire, que la certitude possible s'étend par delà notre sagacité, à nous, et qu'un plus heureux effort d'attention la ferait saillir.

Jusqu'à présent, si l'évidence se dérobe, si le goût hésite et se partage, nous en pouvons accuser l'insuffisance personnelle des logiciens. Mais la logique elle-même, la plus \Lr"ineuse et la plus pénétrante logique, ne va-t-elle pas ter ."i une barrière infranchissable, à la frontière d'un domaine étranger? Oui, sans doute.

une belle et noble physionomie, par exemple. Quelle analyse l'exprimera au juste et au complet? Quels r "mnenienl- péremptoîres établiront sa supériorité à l'égard) de telle autre? Ainsi des manières, des nuancs du savoirvivre. « Un sot ni n'entre, ni ne sort, ni ne s'assied, ni ne se lève, ni se tait, ni n'est sur ses jambes comme un homme d'esprit (i). » C'est cruellement bien dit, c'est in contestable; mais essayez de prouver en forme que telle

i La Bruyère, Du mérite personnel.

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figure ou telle attitude est bien celle d'un sot. Or, on entend assez que, en fait d'art et de littérature, la logique trouve, devant certains objets, dépaysée, impuissante, comme en fait de manières et de physionomie; on entend

que la compétence lui manque pour apprécier certaines formes ou mesures délicates du sentiment. L'art, l'éloquence, la poésie ne procèdent pas de la seule intelligence; dès lors le goût n'est pas loul entier dans la raison pure, et voilà pourquoi, sans doute, il s'appelle goûl el non jugement. Allons plus loin. S'il commence par des principes certains, s'il part de l'évidence immédiate ou logique; a-t-on d'ailleurs obsoluinent tort de croire qu'il éclate et triomphe surtout à sentir encore juste là où personne ne raisonne plus, à marcher encore droit quand aucun fil logique, apparent ou même réel, ne le rattache plus à ces vérités maîtresses d'où il est parti!'

Ce n'est pas tout. Si nous considérons moins :es détails que les ensembles, il devient manifeste que le beau nous offre toujours, à côté d'un élément certain et fixe, un autre élément indéterminable, indéfini. Dès qu'il s'agit des créatures, la dernière perfection idéale est à jamais fuyante, non pas seulement irréalisable pour l'artiste, mais encore insaisissable pour le penseur. Pascal en pouvait dire, mieux que de la grandeur et la petitesse : « Quelque terme où nous pensions nous al tacher et nous affermir, il branle et nous quille; si nous le suivons, il rchappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle. » Qui arrêtera la beauté possible dans son progrès sans limite, dans son ascension vers la beauté infinie où elle tend sans relâche pour n'y arriver jamais? Qui pourra l'amener sous le regard de l'esprit, immobilisée dans un type précis et dernier, exemplaire absolu, règle nécessaire el suprême de toutes les beautés du même ordre? Où sont, non pas le plus noble visage ou la plus grande Ame qui aient existé; — le chrétien penserait tout d'abord à Celui qui fut beau entre les enfants des hommes; — mais, en fait de beauté physique ou morale, mais dans la variété sans bornes des actes que la libre vertu peut poser, des formes, des aspects, des attitudes qu'elle peut prendre, où sont, et le mode absolument nécessaire, et le degré au-delà duquel il n'y a plus rien de concevable? On se tromperait

j , ( PRINCIPES

si l'on rêvait, pour chaque œuvre d'art ou de litquelque chose de semblable : un terme absolu, un mod< absolu, une forme en tout absolue et nécessaire. I - infini en Dieu, où nous ne saurions directe-

ment l'atteindre; il esl uni dans les beautés créées; il esl indéfini dans notre puissance de concevoir : autant de vérités élémentaires. Voilà, pour la certitude et l'unité du un dernier échec, inévitable cette fois. In restreignant ainsi nos prétentions, serions-nous donc arriva .1 les détruire? Non, pourtant. A force d'avancer dans le problème pratique du bon goût littéraire, nous avons rencontré des région? à jamais inexplorées, inacssibles; mais auparavant nous en avions reconnu d'aurfaitement définies et lumineuses au vrai sens humain. Ici les logiciens s'arrêtent à bout d'efforts; plus loin, la logique même à bout de compétence. Mais, en arrière de ces limites, il reste aux âmes saines de tous les temps et de tous les pays un terrain commun, un terrain --.., connu, solide, où elles peuvent et doivent se rencontrer pour asseoir les seuls jugements qui importent, pour mettre à l'abri des grandes folies artistiques et des nrs du goût leur dignité, leur indispensable rectitude. Il reste des vérités premières étroitement liées à la nature de l'homme ou des choses, et de ces vérités premières sortent, par voie de conclusion plus immédiate, d'autres certitudes, assez nombreuses déjà, que la critique s'efforce • r et même d'étendre, ce qui est sa fonction propre son honneur. De même, à peu près, que, les pieds atta- , nés à la terre qui nous porte, nous plongeons nos regards dans cet espace limité dont s'effrayait Pascal; ainsi le b. m l'art, le goût nous ouvrent des perspectives îndélini, s, mais à condition de nous établir et de nous maintenir sur un sol qui, lui du moins, ne se dérobe m ne trern- 1,1,. jamais. Qu'il -agisse de composition ou de critique. l'originalité n'est pas contrainte; mais la déraison est part0U1 proscrite, mais le bon sens, la nature, le vrai de 1 âm« gardent partout leurs droits. Dira-t-on que [U( ce n'est rien? En vérité, c'esl déjà beaucoup tTOp au gré de la fantaisii Bceptique, beaucoup trop pour 1, succès légitime et durable de bien des œuvres vantées, p . tout, c'est assez pour l'intérêt sérieux des au.es,

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et, comme Dieu même, nous ferions aisément bon marché du reste. On voit enfin dans quel sens et dans quelle mesure nous pensons que le goût est un en droit.

Menne maintenant l'opposition, nous avons presque dit la clameur, que soulève aujourd'hui, et particulièrement dans le monde littéraire, une doctrine de certitude et d'unité absolues. Les éclaircissements qui précèdent l'ont rendue bien peu redoutable. Car enfin s'en prend-elle à la doctrine elle-même ,aux principes ou aux déductions? Nullement; c'est un simple fait qu'elle articule en nous défiant de le concilier avec notre thèse. C'est la longue histoire des fluctuations du goût à travers les pays et les siècles : goût antique et goût moderne, goût espagnol, goût allemand, goût français du temps de Louis XIV et du nôtre; partout diversité, inconstance, partout lentes mutations ou brusques retours, partout choc, tumulte, chaos d'opinions et de systèmes. Eh bien! soit; le goût varie sans cesse, il varie en tout, hélas! Cela prouve-t-il qu'il ait droit à cette variété universelle? Le fait du scepticisme prouve-t-il contre l'existence de la certitude? On s'égare : cela fait-il qu'il n'y ait plus de route? On doute : s'ensuit-il qu'il n'y ait pas de vérité? On se divise : en conclurez-vous qu'on n'était pas obligé de s'unir?

Assez parlé de ces régions où ne pénètre plus l'évidence, où variation et partage sont de droit parce qu'ils sont de nécessité. Au reste, l'objection remonte plus haut, à ce que nous tenons pour l'évidence même, aux vérités ou conclusions premières sur lesquelles nous défendons au goût l'hésitation ou l'indifférence. On se divise, nous dilon, sur tout cela comme sur le reste; donc, ou tout cela ne repose pas sur la nature humaine, ou la nature humaine elle-même n'est pas une. Beaucoup n'en sont plus à reculer devant cette dernière hypothèse. Les uns l'exposent amplement, M. Taine, par exemple (i); d'autres célèbrent comme une découverte et une conquête. le prin- . cipe de la diversité des intelligences (2), diversité radicale,

(1) Taine. Xouveaux essais de critique et d'histoire. Etude sur Balzac.

(2) P. Bourget, Etudes et portraits. — Cf. Em. Krantz: L'Esthétique de Descartes, passim. — Em. Faguet, Histoire de la

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